N8 – Episode 7

illustration - Oghia

illustration – Oghia

Paris open gun

Ep7 couverture

58

- Léon, ça a jamais été un play-boy ! D’ailleurs, y’a un moment pour tout. Les gonzesses y couraient pas après. Catalogué blaireau, il était blaireau et il se tenait à sa place de blaireau. On lui connaissait bien une passion pour les armes. Ancien sous-off, flic, renvoyé de la police (on savait pas trop pourquoi), il avait été convoyeur de fonds, il avait toujours tripoté des armes et il avait mis à profit ses activités pour se monter une petite collection. En Afrique il avait rapporté des armes prises à l’ennemi, dans la police il avait mis de côté des armes prises à des voyous. Et puis, il avait monté son garage, une pompe à essence, un peu de mécanique, des graissages, ça roulait. Le club de tir, deux fois par semaine. Puis tout s’était arrêté pour Léon. Depuis qu’il sortait avec la grande bringue aux allures de poufiasse, il avait coupé les ponts avec tous les potes ! Il évitait le bistro, sortait de chez lui pour rentrer dans sa voiture. Toujours avec la fille. Pour moi Léon c’est fini…

Ainsi parlait Charles au bougnat qui, curieux, l’interrogeait sur l’absence de Léon, son copain et ancien pilier du bistrot. Pas très loin, la pompe abandonnée en face du garage, luisait sous la pluie, à peine éclairée par une faible lumière au premier étage où Léon tirait ses dernières cartouches.

flingue4

Les spanish flies commencèrent à bourdonner et à lui labourer les reins. La douleur monta avec le désir. Le viagra n’avait plus aucun effet sur lui. Au niveau de la queue, il était ruiné. Lamentable. La douleur s’intensifia. Le sang battait dans ses tempes. Il se rappelait vaguement qu’il s’appelait Léon… il attendait tellement ces moments, il en avait peut-être toujours rêvé. Il sentait dans tout son corps cette pulsation sanguine, la machine s’emballait. Quel canon, cette nana ! A peine avait-il entrevu ce qui lui arrivait dans ses délires les plus fous. Cette femme était devenue une entité, moitié chair, moitié cuir. Elle le dévorait. Il la subissait, mendiant comme un chien le moindre de ses regards. C’était une salope, elle allait le tuer et il s’en foutait. Il avait avalé quantité de dragées et de pilules, mais il ne s’expliquait pas cette nouvelle érection. Les pièces de métal qui étaient fixés sur sa tunique lançaient des éclairs et heurtaient sa rétine fatiguée. Le ballet venait de commencer, il n’avait plus aucune idée d’où il se trouvait en tout cas certainement pas au spectacle. Il n’avait plus la force de suivre ce qui l’enivrait quelques minutes avant. Tout glissait. Abandon, douleurs. Dans un sursaut ultime, il prit conscience que le cuir qui collait à la fille était devenu poisseux, il était couvert de son sang et dans les odeurs de sueur qui envahissaient ses poumons, dans les efforts désespérés qu’il faisait pour respirer, il réalisa que peut-être cette fille n’avait jamais existé pour personne, mais que c’était certain, il était en train de mourir.

La concierge avec l’aide d’un ancien collègue de travail retrouva Léon quelques jours plus tard, mort épuisé par l’abus de stimulants divers. Il se droguait. La fille avait disparu. Le coffre avait été vidé ainsi que le compte en banque. La collection d’armes qui comprenait un certain nombre de fusils d’assaut et d’armes de poing avait disparu. Les armes passées en fraude, ramassées sur différents théâtres d’opération, n’avaient bien entendu jamais été enregistrées.

 59

On avait repêché Ivan Care dans le métro. Une enquête menée il y a des lustres s’était jadis achevée devant le cadavre carbonisé de cet ami des pigeons. C’est à croire que les morts avaient la vie dure. Il actionnait des avions aimantés qui saisissaient des objets métalliques, bien sûr. Une pile LR6 et l’engin bricolé dans une boîte de bière propulsait sa carcasse avec son aimant collé sur le ventre. Une fois l’objet saisi, la trajectoire était modifiée et le parcours devenait aléatoire… C’était du fait main et si cela évoquait la production artisanale de certains pays du tiers monde, c’était fait à Paris. Les gens passaient et parfois un curieux lui achetait un avion. Un employé municipal qui jadis avait connu l’homme le reconnut… éberlué, il essaya de se faire reconnaître malgré le lourd passif que I. Care traînait derrière lui. Il prévint la maréchaussée. L’inspecteur Fillon ressortit le dossier qu’il n’avait d’ailleurs jamais rangé.

I. Care n’avait plus rien d’un homme, c’était une épave. Entre deux activités de construction d’avion, il pouvait rester prostré des heures durant, il attendait. La chambre où il vivait, était remplie de maquettes d’avions, d’hélicoptères, sur plusieurs couches, sur plusieurs niveaux, à des échelles différentes… ça donnait le tournis : avions civils, militaires, gros porteurs, bombardiers pendaient du plafond, collés aux murs, par terre, partout. Pierre Drolane, le psy qui travaillait avec la brigade s’occupa de l’affaire. Il fut interné sous la surveillance de la police. I. Care planait très haut. Il fallait se rendre à l’évidence, l’homme avait besoin de fabriquer des engins volants. S’il avait quelque chose sous la main plus de dix minutes, c’était immanquablement transformé en un aérochose. Papier, fourchettes, lunettes de vue (Drolane en fit l’expérience.), allumettes, gobelets. Il fallait que ça vole ou tout du moins que ça essaye de s’envoler… vieux rêve d’enfant devenu homme. Combat sans fin d’un centre de gravité se jouant de la pesanteur.

Pierre Drolane sentit tout de suite que si l’on ne recréait pas le dernier endroit où avait vécu I. Care, on ne déboucherait nulle part. La chambre se recouvrit de maquettes d’avions, de fusée, d’hélicos. L’impression laissée par ces couches d’engins qui se superposaient était troublante… parfois, un mur éclairé la nuit recueille des insectes… le démarrage était à peu près pareil, hormis l’échelle, mais le jour suivant dans la chambre d’I. Care, on abordait la deuxième couche, puis une autre surface se remplissait. Jour après jour, couche après couche, les engins s’accumulaient… les fuselages, les ailes, les hélices s’agglutinaient… c’était saisissant. Fillon qui avait passé la journée avec son fils, Victor, en avait profité pour faire la tournée des maquettes. A l’Éolienne, boulevard Saint Germain, il était ressorti avec le dernier modèle réduit d’avion furtif du magasin. I. Care l’avait apprécié, accepté, monté mais il n’avait pas pour autant arrêté de faire ce bruit avec sa bouche BREEEEEEEEEEE…….. un bourdonnement qui rendait nerveux. BRRRRRRRRRRRRE.

Avec parfois, UUUUUUUUUUUUUUUUIIIIIIA. Les moteurs !

Drolane s’approcha comme à l’accoutumée, après avoir retiré ses lunettes pour des raisons techniques. On est jamais trop prudent. Il se mettait dans une situation physique. Les visages très près, l’un de l’autre, ils pouvaient se toucher ou se caresser. Drolane s’exposait ce qui était rassurant pour le patient. I. Care pouvait toujours en sortir et même exploser le psychiatre. C’était sa manière de prendre contact et il le prit.

Drolane lui demanda d’où venait le son qu’il entendait. I. Care éclata de rire. C’était un bruit de rire. Une déchirure qui faisait mal. Ivan Care se referma sur lui-même et recommença BREEEEEEEEEEEEEEEEEE, mais de façon moins agressive. Le contact avait changé. Pierre Drolane restait toujours à distance de gifle et reposa la question.

- Est-ce que vous pouvez me raconter l’histoire de ce bruit ?

Le contact se noua dans un regard, leurs yeux s’accrochèrent un court instant.

- C’est le bruit du F.18.

- Est-ce que vous pouvez me montrer cet avion dans la pièce ?

Drolane prenait bien garde de lui laisser toute latitude, de pouvoir dire non, et cela produisait son effet. Le psy rentra dans son jeu et lui montra un avion, un corsaire. I. Care se met à rire, il rit d’un rire enfantin.

- Mais non, vous ne connaissez rien aux avions. Cet avion, le F.18, c’est moi !

Il lui montra un avion et sortit avec un débit de mitrailleuse toute la fiche technique du F.18 avec des comparaisons. Pourquoi il était le meilleur, ses performances entraînant Drolane en plein meeting aérien. Peu à peu, les caractéristiques du zinc devenaient humaines… ce n’était plus de volets ou d’hélices qu’il s’agissait, c’était des muscles… il parlait de son frère. La forme de son père était dans l’avion. D’où venait cette histoire ? L’histoire avait commencé dans les week-ends thérapeutiques. P. Drolane comprenait cette identification à l’avion, ce plaisir qui l’habitait. Il posa la vraie question :

- Est-ce que vous avez volé avec votre père ?

- Non, c’est dans les week-ends thérapeutiques que j’ai compris qui était l’avion.

Un silence suit, puis Ivan Care se lâche. Il commence à parler avec enthousiasme.

- Le Dr D. nous réunissait, il était extraordinaire, car il connaissait tout sur nos passions. Je me demande même si c’est pas lui qui les a crées. Je connaissais le Dr D. depuis qu’il m’avait fait sortir du service de force où j’étais interné… Je lui avais parlé des oiseaux et surtout des avions de combat. La première fois que je suis venu dans cette villa, il y en avait partout, de toutes les formes, de toutes les couleurs. J’avais à ma disposition un atelier avec tous les matériaux que je souhaitais. Il voulait que je devienne un avion. Aussi rien n’avait été laissé de côté, rien n’était trop beau. Mon cockpit avait la transparence de l’air. Je roulais sur mon train d’atterrissage avec une telle souplesse. J’étais devenu un avion merveilleux, utile, mais le plus meurtrier des avions. Un prédateur volant incroyablement doué, mes systèmes de détection fonctionnaient comme des réflexes. Mes missiles étaient d’une extraordinaire méchanceté métallique. J’étais enfin en unité avec moi-même.

Pierre Drolane frissonna. Qu’est que c’est encore que cette embrouille ? pensa-t-il.

- Vous ne pouvez plus rien faire….Ivan Care garda le silence une bonne minute……. de toute façon, je volerai, j’ai été conçu pour cela, je n’ai pas le choix….

Drolane revint à la charge.

- Est-ce que vous pouvez me dire où était cette villa du Dr D. ?

La tête de Ivan Care dérapa décrivant un arc de cercle avant de remettre sa tête sur l’axe de sa colonne vertébrale. Un manche à balai invisible s’était emparé de lui. Les moteurs, BREEEEEEEEEEEEEEEEE. Ivan Care était reparti dans son firmament intérieur et il semblait que personne ne pourrait plus l’y arracher.

Ce qui découla de cette interview alla étoffer le dossier du Dr D.

W.E. Thérapeutiques. P.M.E. Psychotiques. Sessions agressives appelées Dynasurvie, destinées à entraîner cadres sup. et hommes politiques. Entre autres témoignages, qu’il confia à P. Drolane, I. Care avait été le témoin d’une scène extrêmement brutale qui dans le contexte des P.M.E., avait bouleversé son rapport à l’environnement. Un jour qu’il était sorti de la zone de recherche, il s’était perdu dans des baraquements. L’aspect des baraques était terriblement lugubre, carcéral. Il savait que D. y organisait des Dynasurvies. Une session était en cours. Ivan Care était malencontreusement rentré dans des douches où un P.D.G. hurlant se faisait violer par ses instructeurs. On avait pas pris l’affaire au sérieux à l’époque. I. Care n’était pas le seul à qui on avait alloué un espace et des moyens pour des recherches extravagantes. C’était le sens des P.M.E. Psychotiques. Habitué à un voisinage quasi inexistant, puisque la seule préoccupation des membres résidents de la P.M.E. était leur propre recherche (c’était la règle et la condition sine qua non). À côté de son atelier, il y avait un homme qui vivait au milieu de miroirs. Sa maison n’était plus qu’un ensemble de glaces qui se reflétaient les unes dans les autres. Un peu plus loin, une femme qui n’avait jamais parlé à personne, vivait dans un immense aquarium. Des hommes durs, dans la jeune force de l’âge, manifestement d’allure sportive et toujours chaussés de rangers, passaient parfois. Ils habitaient une grande maison pas très loin. Ils venaient les voir et ils ricanaient, mais ils étaient toujours rapidement écartés par les infirmiers du Dr D. Ce sont ces sportifs qui commirent le viol.

Quant aux informations qui permettraient de localiser ces P.M.E. et tout ce cirque autour, I. Care fût incapable de donner des renseignements cohérents. Il essayait bien, mais ses souvenirs s’évanouissaient avec les détails importants. Il en était sorti, on ne sait pas comment et il avait lavé de sa mémoire un certain nombre de choses dont l’emplacement géographique de cette clinique. Peut-être ne l’avait-il jamais su.

Après enquête Fillon se rendit à l’évidence, l’établissement n’avait rien de secret et c’était même fait avec l’argent des contribuables. Pendant des années un homme sous le couvert de la médecine avait exploité ces monstruosités avec l’aval et l’argent des autorités. Il avait profité de la crise économique et de la confusion morale comme rarement, jusqu’à présent, on l’avait osé dans un régime démocratique.

60

Au départ, c’est ce fait-divers qui allait défrayer la chronique. Dans une cité de la banlieue nord, un incident fut filmé par des caméras de surveillance parfaitement camouflées dans les revêtements muraux. On retrouva plus tard dans les décombres, des cassettes qui permirent de remonter à l’origine de ces émeutes. La légende de la banlieue était depuis longtemps mise en scène, à la recherche de son heure de gloire. Elle se devait, après ses frasques cinématographiques, de trouver un écho dans le réel. Enfermée dans un soulèvement modèle 68, la banlieue avait toujours sa révolte à prouver. Les quelques témoignages recueillis montrent la recherche d’individus qui ragent de ne pouvoir échapper à un horizon désespérément bouché. Peut-être venait-on de réaliser que tout nouveau venu dans le monde des héros n’était jamais qu’une solution de plus, programmée par Nike ou Adidas.

Tout le monde prêta son concours pour que ça explose : ceux qui voulaient ignorer la situation, ceux qui n’en voulaient plus, ceux qui voulaient en découdre… l’onde de choc très forte, surprit… ça dérapait… elle échappait aux idéologues, aux stratèges, aux programmateurs. Où allait-elle se répercuter ?

flingue2

L’image mal cadrée laisse entrevoir un rez-de-chaussée, les vitrines d’anciens commerces sont brisées. Au premier plan, des voitures carbonisées, un groupe se forme. Un jeune beur agite un revolver et parle de façon véhémente. La retranscription rendue difficile par la qualité technique de l’enregistrement et les événements eux-mêmes donnent à peu près ce dialogue :

- Une meuf, mec… comme la grosse pute, la quinerou qui joue dans TÉTANOS PÈTE LES PLOMBS.

- Lui ! Hé ! Elle est niquerou la meuf…

- Hé ! me’charrie pas connard. T’as vu le flingue, ça c’est un vrai niquetou… Putain d’sa mère !

- Reste correct Farid, tu t’énerves et tu perds le fil, putain… une meuf t’a filé un gun…

- Hé lui ! Putain, j’hallucine ! Y sait pas d’quoi y parle ! Tu connais rien !

- Ouais ! c’est pour ça qu’on voudrait qu’tu nous dises s’qui s’est passé.

- Okay, mec ! Mais personne y’coupe dans c’que j’dis… !

- Okay, Farid t’as le feu erve !

- Deux meufs, mec, une gnolebas étrangère, mec, une Porsche avec un chauffeur black… tu vois classe, de la tune… j’matais comme un malade. J’me voyais en train d’la taxer… et la caisse s’arrête. Stop. Les grosses descendent, à l’aise. La mini ras-du-cul J’croyais qué s’étaient en slip, mec… y’avait Mamoud qui s’demande, y m’regarde. Gérard qui passait qui s’rapproche. On se regarde et aussi sec on raccroche les yeux comme des gonwas au cul d’la grosse… mortel ce cul ! Mec, elle se baisse… j’te dis pas, j’hallucine… et elle ouvre…

- Putain, Farid, elle s’ouvre devant toi ?

- Putain, mec on a dit qu’on coupait pas ! Alors toi tu t’tais ! P’tain… j’sais plus où j’en suis ?

- La meuf elle ouvre…

- Son slip !

- Il est con lui ! Grave ! Elle ouvre son coffre arrière…

- Putain, mec, y nous casse les youcs pour deux meufs qui crèvent un putain de pneu … arrête Farid… t’as levé le cric à la meuf… t’es le king de la téci …

- Tu vas regarder mon cric par ce trou… shit. j’vais l’crever l’putain de pneu à ta mère.

- On a dit correck, Farid. Pas de racisme… Okay, elle ouvre son putain de coffre. Et elle sort, tu sais quoi, mec… DES FLINGUES, DES GUNS… des fusils d’assaut mecs, Kalachs, M.16, et des chargeurs. Putain, j’hallucine ! “ Oh la, qu’est que ça veut dire ? Dans quel film on va là ? ” dit Mamoud. Elle se retourne la meuf avec son artillerie dans les bras remplis de canons et elle dit avec une voix d’enfer… une chienne, mec, grave : “ on vient vous apporter des petits cadeaux… J’suis sûre que vous savez comment on joue avec ces engins ! ” Mamoud qui dit : “ Où elle va, elle ? Putain mec !…c’est quoi ce jeu, nous on en a rien à foutre de toute cette merde ! Qu’est ce c’est ce plan ? ” et la fille qui répond : “ Toi, peut-être, mais j’suis sûre qu’il y a des hommes ici à qui ça va donner envie de s’amuser … ” Elle me tend un gun, Gérard se choppe une Kalach et entre temps la bande à Kemal se pointe. Elles leur fourguent le matos. Reste un petit tas de flingues par terre, et v’lan la voiture qui démarre. Tchao poupées. Envolées les meufs, mon pote… On s’est foutu au baston pour récupérer les flingues, au troisième chargeur les keufs sont arrivé…

Ep7 - illustration

- Y’a beaucoup de guns qu’ont échappé aux keufs ?

- Ouais, encore pas mal, mec… et tu sais qui j’suis mec maintenant mec j’suis le mec qu’a le gun… tu vois… respect, mec, c’est ça qui décide, t’as un gun, tu bandes, t’as pas de gun, kékétte, mec, ça crache ça, mec, mortel !

- Hé ! Terminator, t’as les missiles qui marchent avec ton truc.

- Putain, lui ! J’te rafale mec, j’t’explose. J’suis le king, moi. J’vous encule tous. J’fusille qui j’veux, les keufs, le connard qui vend du skiwi. Ces bouteilles de merde j’les éclate… tatatatata… tatatatata… le putain de vin de sa mère qu’à l’âge de son putain d’grand-père, mec… j’l’éclate… Putain !

- Eh Farid ! quand tu lui auras tout éclaté dans sa putain de boîte de merde, tu vas la boire comment c’te putain de bouteille ?

- Shit, mec ! Frank. c’est un putain d’intello !

Les quelques responsables furent atterrés par l’enregistrement vidéo qu’ils venaient de voir. Les armes que maniaient les gamins étaient toutes classées dans la première catégorie. Armes de guerre.

Les filles n’étaient pas totalement inconnues des services. Grâce à une cellule de crise qui s’était constituée à la hâte, on essayait dans la grande maison de recoller les morceaux, mais comme ailleurs tout partait à vau l’eau. A qui faire confiance ? Qui prendrait le pouvoir demain et qui serait sacrifié ? Bref. Un flic des VO (voyages officiels) avait croisé l’une des deux filles. L’autre nana avait été repérée par un inspecteur des R.G., elle gravitait autour d’un mage nommé Sandor Walala et s’était fait draguer par un jeune chef de cabinet au cours d’une de ces fameuses soirées… Prostituées de haut vol, si elles avaient atterri dans une cité de la banlieue nord, c’était sur commande et si l’on pouvait en juger par la qualité de l’image ; le chauffeur avait tout l’air d’être Sandor Walala… Il y avait un grand dessein qui émergeait derrière tous ces dérapages. L’heure n’était plus à l’enquête. Les derniers serviteurs de l’État, dont certains étaient très isolés se battaient comme ils pouvaient. L’information était retenue faute de la fiabilité de certains services. Les communications battaient de l’aile. Les cyber-fafs avaient lancé leur dernière offensive. Les hackervicks avaient presque tout noyauté. N8 s’infiltrait dans les réseaux informatiques et plantait des runes dans les disques durs. Les bugs parlaient norois…

61

Fred avait eu de la chance jusqu’à présent, beaucoup trop. Il avait assisté à des livraisons. Les armes arrivaient. Presque toujours de la même manière. Le même scénario. Des filles canons dans une bagnole de luxe conduite par un chauffeur noir déposaient des flingues et des munitions à des types toujours aussi effarés de découvrir que le Père Noël avait des filles aussi vicieuses et que, même si ce plan avait un fort parfum d’embrouille, ce serait vraiment dommage de ne pas les utiliser. Les quelques secondes de réflexions passées, la nature reprenait ses droits. Ils se foutaient sur la gueule, les plus doués constituaient un petit stock d’armes avant de se le faire piquer. Jusqu’au moment où un noyau plus radical fonda la Légion des Volontaires de la Banlieue Nord. Ils calmèrent le jeu comme ils purent dans les cités, pour s’exporter dans Paris, intra-muros. D’anciens militants s’efforcèrent de discipliner une bande d’enthousiastes qui rejetaient systématiquement toute idée d’autorité, d’organisation et de stratégie. Les exercices de tir furent vite annulés pour leur dangerosité et leur très fort coût en munitions. Les blackrenois foutaient la merde, ils refusaient les armes tout en s’en servant. Plus réussi, fut le réseau de renseignements que mirent sur pied d’anciens dealers. Habitués à passer partout ils ramenèrent des informations sur les mouvements de la police qui s’efforçait de les cantonner dans les cités. La LVBN, bientôt imitée par l’est, l’ouest, et le sud, réussit quelques raids dans les beaux quartiers. L’impact psychologique fut important. C’est là tout le charme du raid. Ils arrivaient, volaient, tiraient dans tous les sens y compris sur eux-mêmes, déclenchaient des incendies et repartaient plus rapidement qu’ils étaient venus. Face à des gens organisés, ces jeunes loubards n’auraient jamais osé s’aventurer sur un de ces boulevards parisiens. Mais la peur paralysait les esprits et, à part quelques rares parisiens organisés en milice, la population s’étaient résignée en faisant confiance à une force publique aussi incompétente que démunie. Les messages que Fred fit passer n’arrivèrent jamais. C’est ce qui le perdit. Il s’était glissé près d’un détachement de gardes mobiles retranchés derrière des sacs de sable. Les snipers avaient infligé dans les premiers temps des pertes importantes aux forces de l’ordre qui ne se méfiaient pas assez. Les CRS et les gardes mobiles essayaient de resserrer leurs étaux sur les cités les plus chaudes. C’était un travail dangereux et le casque en kevlar associé à leur nouveau gilet pare-balles leur donnaient non seulement une silhouette grotesque, mais leur rendaient également impossible toute action rapide. Arrivé près des lignes de la gendarmerie Fred sortait sa plaque et faisait passer le message, puis repartait. Bud, un dealer plus malin que les autres l’avait suivi. En sortant de Fleury-Mérogis, y’a de ça pas mal de temps, il avait découpé dans un journal, la photo d’un flic. Il avait gardé la photo le cas où… lorsque Mohammed croisa Fred au briefing du soir. Il avait pas vu grand chose, mais, un doute avait germé… maintenant, il avait des certitudes. Il appela à la rescousse deux autres dealers qui avaient gardé quelques bons souvenirs de la brigade des stups… ils coincèrent Fred qui n’eut aucune chance. A coup de brique et sans se presser, ils lui réglèrent son affaire, après l’avoir dépouillé de sa carte et de son flingue de service, un vulgaire 7,65. L’automatique disparut dans la poche d’un des dealers. Mohammed en avait rien à foutre, il serrait sur sa poitrine un rêve de mitrailleuse légère dont il flattait la crosse. Mais, en regardant cette carte de flic…ils avaient à peu près la même gueule, le keuf et lui…il la glissa dans sa poche de blouson.

Ep7 - illustration

62

La cravate défaite sur une chemise sale, le commissaire Mathieu qui avait disparu depuis un bon moment fit une apparition.

- Vous venez d’où chef, on vous cherchait partout ?

- M’en parlez pas, une chance que je sois parmi vous. Figurez vous :

On s’était donné rendez-vous avec une bande d’enragés du golf. Des irréductibles. On comptait sur le green pour un bon destressement conséquent… à peine le frein à main serré, une pierre rebondit sur le capot de ma B.M.W. Je descends pour faire part de ma manière de penser à l’énergumène qui avait lancé le caillou, quand je me retrouve face à une bande de fous furieux. Les autres arrivent confiants dans les vertus du golf. La foule composée essentiellement de paysans se pressent autour de nous, hurlant : DEHORS, SALOPARD ! AFFAMEURS ! J’en passe et des meilleurs… nous rentrons dans les voitures qui sont secouées dans tous les sens, ils sautent sur les capots. Dans le désordre qui régnait, nous nous gênions mutuellement pour sortir du parking.

J’ai bien pensé à sortir mon arme de service, mais je pense que c’eut été la pire des choses à faire. Devant de tels excités. Impossible d’appeler des secours par la radio, les effectifs manquent, on est débordé. Tout le monde le sait.

- Mais qu’est-ce que vous foutiez en ce moment au golf ?

- J’ai été nommé président.

63

Hasard, nécessité ou, comme chez Mohamed, choix affectif. Dans le flot d’armes qui se déversait sur la banlieue tous les cas de figure étaient possibles, tous les scénarios envisageables.

L’arme avait son histoire et l’homme une intéressante culture cinématographique : Fuller, Peckinpah etc. Cette mitrailleuse légère, M.G.42, qui sortit d’usine au début de l’année 1943 connut un sinistre début. Toutes les ouvrières tchèques de l’atelier qui devaient la monter furent fusillées pour sabotage. Elle fut vérifiée. Rien n’apparut, alors que toutes les autres mitrailleuses montées par l’atelier tchèque présentaient des défauts notoires et étaient réformées. Elle fut envoyée en Afrique, où, dans les sables du désert, elle s’accola avec un panzer-grenadier de l’Afrika Korps. L’Allemand fut tué au cours d’une escarmouche, l’arme changea d’épaule. Un Français, fusilier marin perdu en plein désert prés de Tobrouk, s’en était saisi. Elle s’acoquina avec les troupes de la France Libre lorsque le fusilier marin sauta sur une mine. Elle était toujours indemne et fut vendue par un légionnaire à un américain qui déserta. Un pied noir la récupéra et réussi à trouver des munitions. Trois boites qui ne furent qu’à peine entamées lors de pique-nique familiaux sur la plage, où les temps héroïques s’estompant, l’armistice avait enfin sonné, les hommes avaient perdu l’habitude de s’amuser. Qui plus est, l’arme était bruyante et faisait pleurer les enfants. Seules les bandes avec leurs balles enfoncées dans les douilles de cuivre trouvaient encore quelques audiences aux yeux du public féminin, mais une rafale lâchée inopinément par une arrière cousine, mis définitivement fin à cette animation de week-end qui commençaient à emmerder tout le monde. La famille s’en consola, sauf un domestique, qui après avoir égorgé toute la famille, partit rejoindre le F.L.N. avec l’arme et ses munitions. L’ancien serviteur eut à peine le temps d’utiliser la mitrailleuse qu’une balle l’atteignit en pleine tête. De nouveau elle fut reprise pendant l’opération Jumelle par un para français du général Challe. Et une fois de plus revendue, elle avait pris un temps de retraite chez un collectionneur d’armes. Cette arme qui, conçue pour arroser l’ennemi avec un rythme bonhomme de machine à coudre, n’avait épargné personne et surtout pas ses servants. Elle s’enrayait, l’acier impur chauffait, se dilatait et les ogives de cuivre de 7.92 mm ne passaient plus. Enrayée. Depuis l’Afrique, elle calait au bout de cinq minutes d’effort et aucun des mitrailleurs qui l’avaient coincée sur son épaule n’avait jusqu’alors survécu. Les armes sont meurtrières même à l’envers…

flingue1

Entre quelques deals et deux séjours à Fleury-Mérogis Mohamed Soufi avait fréquenté dans son plus jeune âge les salles obscures. La fin des ciné-clubs. Il avait vu ce vieux film allemand de Bernhard Wicki : Le Pont. Et ce fut la révélation. Cet adolescent cisaillant un G.I. avec cette M.G.42 était resté incrusté dans son cerveau. Plus tard, il avait vu Les Diables Verts de Monte Cassino, Croix de Fer (S. Peckinpah), The Big Red One (S. Fuller), Il faut sauver le soldat Ryan (S. Spielberg). Cinéphile assidu, il cultivait sa passion au travers de cette arme… Mohamed recherchait avec avidité cette silhouette érotique, cet étranglement qui lâchait une poignée tout en soutenant cette crosse en galalithe.

Mohamed vivait son rêve. Il avait mis la main sur une authentique M.G.42 et il avait même trouvé deux bandes de munitions qu’il s’était enroulées en passant sous les épaules. Il faisait partie de la Légion des Volontaires de la Banlieue Est : L.V.B.E. Ce sigle eut une vie trop courte pour rester dans les esprits. Mohamed avait perdu sa section. Mais pas sa carte de flic, ce qui lui permit de passer au travers d’un barrage. Vers cinq heures du matin près de gare de l’Est, ils avaient eu un accrochage avec des vicskins. Les blackrenois surgirent et faillirent changer le cours de la bataille, mais ils se cantonnèrent aux guichets de la gare qu’ils démolirent systématiquement. La L.V.B.E. fit face, elle se battit. Les combats avaient des allures d’embuscade, mais c’était complètement improvisé. Mohammed arrosait les vickskins, une balle traçante toutes les trois cartouches. Génial ! C’était trop beau. On s’étripait sur une chorégraphie libre. La plupart des combattants, camés jusqu’aux oreilles, avaient atteint ce niveau de conscience où le grave devient aussi léger que le mortel. Tout le monde conjuguait sa peur à grands coups de rafales. Les balles n’avaient aucun respect pour les camps respectifs, des corps tombaient soudain indifférents dans la lumière stroboscopique des traçantes. Les balles rentraient dans la chair amie, ennemie, là où on les envoyait, dans la folie du hasard. Cauchemar féerique. Les explosions des grenades faisaient siffler les tympans, déconnectant encore un peu plus loin ceux qui restaient, hagards, propre témoins d’eux-mêmes, le doigt crispé sur la gâchette. MACHINE GUUUUN. La mort les rendait hystériques et par un phénomène d’identification à des montagnes de projections cinématographiques, les petits soldats jouaient contre l’image au grand jeu mortel. Des équipes privées nettoyèrent par la suite au lance-flammes quelques caves, ultimes poches de résistance. Mais, cela Mohamed ne le savait pas, après la fulgurante beauté de cette techno macabre, débordé, il avait été pris de panique, la bande de munitions s’était coincée… il avait couru… encore couru, il savait ce que les vicskins leur faisaient quand ils les choppaient… d’autant qu’il avait vu une de ces traçantes atterrir en plein dans la gueule de Belle Bite le Hobo, il avait imprimé l’infiniment court instant où cette tête de nœud de B.B.L.H. s’était brutalement vidée avant d’être avalée par la nuit. Il pouvait facilement imaginer la rage qui allait les prendre. Les vickskins n’allaient pas chômer. Un moment désorientés, ils se reprirent avec courage affirmant leur force dans un mouvement d’enfermement très audacieux. Ils gagnaient les points clés en les tournant, bondissant, tout en se couvrant les uns et les autres. La manœuvre avait été déclenchée si vite que les vickskins rendaient déjà impossible le décrochage de nombreux légionnaires de la banlieue Est. L’encerclement était presque total. Le combat était devenu moins confus, et les tirs étaient plus précis. Il avait fui de toutes ses forces, à en perdre le souffle. Les balles ne sifflaient plus, elles claquaient tout autour de lui. Mohamed courait la trouille vissée au ventre, mais il ne lâchait pas la mitrailleuse qui se faisait de plus en plus lourde… Les bruits d’explosions allaient en décroissant. Puis il s’était calmé, malgré cette chanson, venu des pires souvenirs de son enfance, qui lui était revenue avec les cris de ses camarades au milieu des tirs et des explosions… Mohamed couscous, Quand tu pètes, ça fait de la mousse… Il longeait les murs s’arrêtant dans les encoignures… Direction hôpital, opération du trou de balle… progressant rapidement, quand il était à découvert. Il ne sentait plus ses jambes... Hôpital fermé, Mohamed tu vas crever… Il venait de déboucher sur l’Hôtel de Ville, la tête remplie de cette chanson haïe qu’il n’avait pas entendue depuis l’école. Mohamed couscous, quand tu pètes, ça fait de la mousse… Belle comme une image de bon point, la silhouette prétentieuse de faux gothique se dessinait dans l’aube naissante. Il ne sut pourquoi, mais un pincement lui rappela la présence de son estomac. Peut-être cet anachronisme. Cette façade, remplie d’Ivanhoés et de Johnny Walkers, qui venait s’imposer en face de sa M.G.42, elle venait dénoncer de façon implicite, l’absurdité et la vanité des Warriors. Il ressentit une bouffée de colère, non pas la haine qu’il avait rencontrée plus tard, mais plutôt ce qu’il ressentait lorsqu’il était gamin et que sa mère, sous prétexte de le flatter, mettait en cause sa virilité auprès de sa grande sœur. MALIKA… Il actionna le levier d’armement et se faufila à un angle de rue. Il repéra un rideau métallique défoncé au coin de la rue du Temple et de la rue de Rivoli. Il décida de se tasser là en observation. Le rideau béait sur des portes de verres brisés, luisant dans l’obscurité. Le grand magasin qui s’intitulait B.H.V. avait été soufflé par le pillage. Un commencement d’incendie avait achevé la plus glorieuse période de solde. Comme pour le souligner, une banderole où l’on pouvait encore lire, B.H.V. LES 3 J. 30 %…

Quel serait l’archéologue capable de déchiffrer cette inscription dans quelques siècles ? Quel nouveau Champollion, retrouvant l’inspiration de la pierre de rosette, entrerait dans ce français suant de marketing ?

L’heure n’était plus à la méditation pour Mohamed Soufi. La M.G.42 se réclamait à ses ardeurs… son doigt se devait de caresser la détente. Allongé par terre dans les gravats, il avait dans sa ligne de mire la place Victoria qui offrait un vaste panorama jusqu’à la Seine. L’Hôtel Dieu et la préfecture de police… le coin rêvé pour une embuscade. La lumière montait doucement. La pierre s’ocrant face au bleu qui montait du ciel. Mohamed Soufi ne s’était que rarement penché sur cette réalité-là. Est-ce que toutes ces bobines, toutes ces cassettes ne l’avaient pas, tout compte fait, préparé à ce moment unique. Saint Eastmancolor et son prophète dolby stéréo n’allait-il pas le prendre d’un coup… il sentit une présence dans la façade, sur sa gauche. Il fouilla du regard et vit un homme immobile, une main dans la poche intérieure de sa veste, des impacts de balles tout autour de lui. Mohamed fit pivoter l’arme et se glissa latéralement de côté pour avoir une meilleure position. Il sentit la galalithe sous sa joue, le froid de l’acier sous son doigt… il ne put résister à l’envie d’appuyer sur la détente. Il lâcha une courte rafale. Les balles allèrent se loger près d’autres balles qui soixante-huit ans avant étaient sorties d’une autre M.G.42 arrosant la façade lors des combats de la libération de Paris. Viollet-le-Duc ou plutôt sa statue reçut quelques éclats. Décidément l’apôtre du faux moyen âge attirait encore des foudres. Mohamed réalisa qu’il avait affaire à une statue. La façade en était criblée. Tous les savants et artisans du progrès n’étaient plus que des revenants saccagés… torses brisés, têtes brisées à coup de masse. L’Hôtel de Ville n’abritait plus qu’une histoire remplie de malades, d’infirmes et d’impotents.

M. Jonathan

M. Jonathan

Mohamed relâcha une rafale épargnant encore l’architecte de pierre. Un peu assourdi, il attendit que ses tympans retrouvent leur faculté. Il se leva, replia le bipied, passa la bande sur son épaule et s’apprêta à traverser la rue de Rivoli, quand un bruit de moteur révéla la présence d’une voiture sur la droite… Mohamed pivota aussi sec, jambes écartées, l’arme à la hanche et comprima de toutes ses forces la poignée de la mitrailleuse… rien… son doigt soudé à la détente… rien… il eut le temps de réaliser que la M.G.42 s’était enrayée…il chercha la carte de flic, mis la main dans sa poche juste, avant que les balles d’un pistolet mitrailleur H&K lui fouettent la poitrine. Mohamed roula par terre, maintenant la M.G.42 au-dessus de lui, marquant un dernier temps d’arrêt avant de tomber sur la chaussée.

Un parachutiste de l’EPIGN (Escadron parachutiste d’intervention de la gendarmerie nationale), tenant un P.M. H&K à bout de bras, sortit d’un 4×4 banalisé. Il retourna le corps du bout du pied, logea une dernière balle dans la tête de Mohamed après avoir ramassé la mitrailleuse, il l’embarqua. Content de sa prise, une M.G.42 en super état de marche, belle pièce pour sa collection, il allait avoir l’occasion de s’en servir avant de la ranger dans la vitrine…avant de partir, il fit les poches du mort. En tirant la main coincé dans la poche, un petit carton sortit qu’il connaissait trop bien – il blêmit – il rangea la carte dans sa poche en se demandant : qu’est-ce qu’un poulet de la criminelle pouvait bien foutre place de l’Hôtel de Ville avec une M.G. 42 ?

64

La nuit tombait sur les Tuileries. Il y a quelque temps encore, il était possible de traverser les jardins et l’esplanade, mais il y a une semaine, abandonnée par les “ autorités ” la colonie de Squarreux qui occupait les lieux, après avoir résisté vaillamment, s’était toute faite massacrer. Aujourd’hui, les jardins étaient devenus le théâtre de combats extrêmement violents qui opposaient vickskins et blacks renois. Preuve de l’emprise territoriale de ces derniers, il n’y avait plus une statue, plus un socle, les bassins qui jadis recevaient les bateaux des enfants s’étalaient en marécage où surnageaient quelques pierres. Tout ce qui ressemblait à une forme géométrique était rentré par la force d’une accélération brutale dans le limon de l’histoire. Travail d’inversion étonnant, comme un film à l’envers. Les combats d’animaux en bronze passèrent de l’état de tuyaux éclatés à celui de lave puis d’éclat.

Génie du vandalisme. La marque des Blackrenois s’imprimait sur les choses. Une vision de flaques et de pierres avait transformé l’architecture et le paysage. Les grands animaux de bronze fondu au siècle dernier avaient été remplacés par des bandes de chiens sauvages, qui erraient dans ce no man’s land. C’était un des souvenirs bien vivants abandonnés par un électorat aujourd’hui disparu. L’heure de gloire du chien parisien avait été résolument enterrée par tout le monde (l’impôt sur l’animal de compagnie avait été, dans l’histoire des effets pervers, un coup d’anthologie…). L’implantation de squarreux devenue impossible après le massacre de familles entières, ce furent les chiens qui in fine emportèrent le morceau. C’était maintenant leur territoire. Du Louvre au rond point des Champs Elysées en passant par la Concorde, ils brûlaient le pavé la langue pendante. Des heures, une gigantesque meute de chiens l’écume à la gueule courait d’une place de lumière à l’autre. Le Louvre avec son énorme luminaire surnommé “ La lune ” et le Rond Point des Champs Elysées avec cette autre boulle lumineuse de lumière surnommée en opposition “ Le soleil ” excitaient les chiens. Deux pôles qui attiraient les bêtes comme des papillons, les poussant dans des courses effrénées. La place de la Concorde était devenue une malédiction d’embouteillages. Les chiens sautaient sur les voitures, mordaient les roues, passaient entre les carrosseries et rares n’étaient pas les automobilistes qui entraînaient coincée à leur pare-chocs une carcasse de chien encore frémissante… Mais c’était leur dernier territoire et l’ultime passage vers le soleil. Toutes les races étaient représentées et l’on avait l’impression qu’un atlas canin s’était déversé sur la ville. Bassets, teckels, braques, huskys, pitbulls, dobermans, lévriers, dalmatiens… il y en avait des centaines et centaines, malades, mais libres. Leur observation n’était pas sans risque, car affamés ils attaquaient les riverains. Les chiens concluaient parfois les combats entre Blacks renois et Vickskins. Ils attendaient les dernières escarmouches et venaient dévorer les moribonds. Les visites au Musée du Louvre se faisaient dangereuses et rares. Les chiens s’infiltraient dans les salles et s’attaquaient aux œuvres d’art. Les alentours, la rue de Rivoli et même la place Vendôme, étaient zone sinistrée. L’or brillait plus que jamais derrière les vitrines blindées, dans les bureaux calfeutrés et à l’ombre des énormes coffres. Les chiens oscillaient entre la nuit et le soleil, entre chien et loup comme dans la fable, coincés entre de fades souvenirs de civilisations et les charmes violents d’un retour à la vie sauvage.

Oghia

Oghia

Sandor, remontant les quais de la Seine en taxi, assista à un spectacle fascinant. L’hiver s’était installé et n’arrangeait pas les choses. C’était “ Le Troisième Hiver ” particulièrement froid. A vrai dire, il n’y avait plus d’autre saison et tout s’en ressentait immanquablement. La dégradation s’acharnait sur les choses et sur les gens avec une froide ténacité. Les ruines se développaient devant les yeux de Sandor, la prophétie était en train de s’accomplir. Cela faisait belle lurette que, de déplacement de responsabilité en changement de tutelle, la ville avait peu à peu perdu tout contrôle. Les plus déshérités se regroupaient au milieu de vieilles pierres dans les éboulis et les ruines. Anciens animaux de compagnie, les chiens n’étaient jamais très loin… Sandor fouillait tout de son œil unique, en proie à une grande excitation. Il déboucha sur le Rond Point des Champs Elysées. La place était bloquée et les voitures cherchaient des accès sur les côtés, la Seine, les grands boulevards, quand un flot de babines, d’yeux brillants sous la lumière des phares, de crocs à en pleuvoir, une armée de petites pointes d’ivoires, une chaîne immense accourait, prête à mordre et à déchirer. A l’intérieur des voitures, les gens étaient pétrifiés par la terreur. Les sourds battements des pattes de chiens passant sur les toits, glissant sur les pare-brises et les crissements aigus s’accrochant sur les essuie-glaces, accentuaient une peur aussi ancienne que l’humanité. Des silhouettes animales hirsutes de toutes les tailles passaient entre les phares, puis d’un seul mouvement d’une extraordinaire brutalité, elles se lancèrent sur la lumière, puis retombèrent disparaissant dans cette forêt infinie de pattes de chien. Un chien loup passa au travers de la sphère, brûlé par la chaleur il hurla. Son saut fût suivi par d’autres Un éclair jaillit au travers des éclats et des fourrures grillées. Un silence inquiétant s’installa. Le temps arrêté inonda les consciences d’une effroyable odeur de chair et de poils grillés. Un klaxon lointain, diapason moderne d’une convivialité disparue, laissait entendre son timbre aigrelet. Le bruit du verre agité nerveusement par les pattes glissantes gagna l’attention. Les chiens repartirent comme ils étaient venus, dans l’autre sens et implacablement s’attaquèrent à l’éclairage du globe qui se trouvait entre la pyramide du Louvre et le carrousel des Tuileries. La Lune subit le même sort. Le même protocole. Un chien plus loup que les autres avala la lumière. Plus de soleil, plus de Lune… Sandor qui avait suivi les deux scènes était profondément troublé. Il savait, il comprenait ce qui venait de se produire. Maintenant tout allait s’accélérer, car le loup Fenrir avait rompu ses chaînes et il venait de dévorer le soleil : LA PROPHÉTIE ETAIT VRAIMENT EN TRAIN DE S’ACCOMPLIR.

La température oscillait entre -25 et -10. La maîtrise des changements climatiques qui n’avait jamais été le fort de la ville avait atteint un seuil qui rendait tout nouveau bricolage catastrophique. Il n’avait jamais fait si froid et pourtant Sandor voyait des palmiers pousser. Il y a longtemps, il avait vu entre les grilles d’un arbre en face d’une épicerie arabe des pousses de palmiers qui poussaient entre les barreaux de fontes. Les noyaux des dattes mangées par l’épicier vivaient leur vie. Et ça avait bigrement proliféré, ça sortait de plus en plus malgré le froid. Le taxi arrivait place de la République, Sandor regardait de son œil unique la statue de cette femme. A ses pieds, un lion, jadis gavé de valeurs morales dévorait l’Egalité. La Fraternité terrorisée essayait en vain de s’accrocher à un socle sur lequel on pouvait lire Travail. La République embourbée par ses maternités se remodelait abandonnant ses nippes. Elle retrouvait un corps Habilis, puis Erectus. Le système pileux venant, en un instant à peine entrevu, libérée, elle se transformait en cousine Lucy, continuant la remontée fulgurante vers ses origines. Un immense palmier surplombait maintenant le piédestal avec au bas du tronc, une petite bonne femme poilue comme un gorille, tandis que plus bas encore sur l’asphalte, le lion tournait les babines rouges, luisantes tirant de la liberté éventrée, un long boyau tricolore. Sur la place, une foule en transe s’est emparée de la rue. Une rumeur passe dans toutes les bouches. C’est l’âge d’or ! C’est l’âge d’or ! Sus aux bâtiments ! Aux bâtiments ! Une manifestation bigarrée, métissée, colorée de vêtements exotiques retrouvait de réels accents de fête. Si ce n’étaient les banderoles de tissus et les haut-parleurs qui rappelaient les dernières heures du marché du travail, on aurait pu se croire en plein carnaval. L’onde syndicale avait réussi à tenir le coup jusqu’à l’Âge d’Or.

Ep7 - illustration

Sous la pression, la marmite humaine explosa … une bousculade gigantesque éclata. Tout ce qui était feu rouge, panneau, mobilier urbain fût anéanti, vola en éclat. Les Blacks Renois faisaient école. Plus que jamais l’or était dans la ruée. Postes, mairies, commissariats et casernes, ministères étaient soudain pris d’assaut.

65

Mathieu avait disparu dans un ministère. Fred était mort. Fillon était quelque part dans la nature. Restait Sefilo et La Smokinge qui devaient être en ce moment entre l’Hôtel de Ville et Le Louvre. Fouks avait planifié la soirée avec le peu d’éléments qu’il avait. Suspendu au téléphone qui lui restait. Essayant en vain d’obtenir des postes qui ne répondaient pas, laissant des messages, recevant des appels qui ne le concernaient pas, il en avait conclu que chacun se démerdait comme il le pouvait. Le foutoir était monstrueux. Ça leur était tombé sur la gueule d’un coup. C’était pourtant prévisible. La confusion était totale. La priorité allait à la sécurité des responsables politiques, à tous les points stratégiques et ensuite aux bâtiments officiels qui avaient résisté. La gendarmerie était débordée. Les cellules de crise de Rouen, et de l’Élysée directement en contact avec Strasbourg où était stationné le 42ème F.R.N.[1] se renvoyaient e-mail sur e-mail.

Pour des raisons sentimentales, les responsables se refusaient à utiliser sur Paris ce régiment pourtant spécialisé dans les combats de rue. La F.R.N. s’était illustré en Yougoslavie dans des secteurs particulièrement sensibles.

Le 42ème régiment Franco-allemand F.R.N. avait conquis le respect des alliés dans la campagne des Balkans. Mais de là à faire intervenir des soldats allemands en France, et plus précisément à Paris, il avait un pas que le président et son premier ministre se refusaient à voir franchir. Après huit heures de réunion exceptionnelle au cours desquelles fut destitué le gouverneur militaire de Paris, échangé des injures et réveillé de vieux généraux, les quelques responsables qui n’avaient pas pris la fuite se mirent d’accord… on noierait les Allemands avec des Français qui interviendraient à l’aube du lendemain. Les paras arriveraient de Mont de Marsan et de Pau en avion. Les blindés, qui font toujours bonne impression dans ce genre de réunion, arriveraient de Rambouillet par la route. Les hélicos des F.R.N. se joindraient à cette débauche d’engins et dans la mêlée, ils passeraient inaperçus. La situation n’était claire pour personne.

Qui contrôlait quoi ? Qui était avec qui ? Où étaient passés les responsables ? C’était les grandes questions que se posait Fouks. Loin des décisions des grands états major, Fouks se retrouvait en plein brouillard. Il fallait qu’il se démerde… fatigué de jouer inutilement les standardistes, il décida d’aller voir sur place de quoi il retournait. Sefilo et la Smokinge étaient en train de chasser Walala et le nommé Diadou, si les renseignements de Sigel étaient exacts. Ils avaient dû les accrocher à l’heure actuelle. Reste à savoir comment dans tout ce bordel on pouvait encore trouver quelque chose.

Il prit, une fois n’est pas coutume, son arme de service qu’il ajusta dans son holster. Il avait toujours eu des pudeurs face à ces équipements d’un érotisme puéril. Enfin, c’était pas pour autant qu’il irait à la chasse sans biscuits. Il prit dans un autre tiroir deux poignées de balles dont il remplit ses poches puis franchit sans s’arrêter les locaux déserts de la P.J. Pris d’inspiration il se dirigea vers Le Louvre. Il réalisa qu’il serait bon qu’il téléphone à sa mère, elle devait être dans tous ses états. Il passerait également un coup de fil chez lui pour interroger son répondeur, histoire de voir si les messages étaient toujours aussi catastrophiques. Son portable était nase. Était-ce le flingue sous son bras, la pression qui s’était emparée de la ville ? Il eût soudain l’impression d’être suivi.

flingue7

66

Une demie heure avant, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, théâtre de bien des désordres, tout commença où nulle âme qui vive n’osait plus se montrer par crainte des tireurs embusqués ou d’une éventuelle razzia des Blacks Renois. Pourtant un vieillard parcourut cet espace à découvert sans se soucier autrement des risques qu’il encourait. Il installa avec un parfait naturel un dépliant en carton représentant l’architecture qui se trouvait en face de lui, il l’aspergea avec une petite burette d’essence puis à l’aide d’un briquet fit flamber le tout… une balle tirée des toits vint frapper la tête du vieillard. Sa main fripée roula alors dans les cendres encore fumantes… elle découvrit un carton d’invitation aux armes de la Mairie frappé d’un tampon à l’encre violette : N8.

A l’intérieur Sefilo, qui avait suivi la scène sans pouvoir intervenir, craqua une allumette et alluma une cigarette. A l’affût au deuxième étage, il avait assisté à la mise à feu de la maquette, l’assassinat du vieillard et, avec une petite paire de jumelles, il avait vu le carton d’invitation sur lequel était inscrit N8. Un doigt du vieillard indiquait l’heure à laquelle les festivités commençaient. N8 à l’Hôtel de Ville. Invité privilégié, on savait qu’il aimait la musique. On lui avait indiqué l’angle de vue. L’informateur n’avait pas donné son nom. Pourquoi ? Provocation ? Quel était le sens de cette mise en scène, sinon mettre en évidence son impuissance. Jadis, les messagers qui apportaient de mauvaises nouvelles étaient tués. Avec la confusion des temps, N8… il réalisa que tout allait sauter… il se coucha… rien. Il attendit, sans bouger, un peu ridicule. Sefilo sentait la peur qui s’infiltrait en lui. Sans être aussi atteint que Fouks, il avait pigé le message. N8, c’était la partie négative, l’envers du miroir. Le passé rattrapait le présent dans un grand jeu de cache-cache avec l’Histoire. L’incendie de l’Hôtel de Ville avait eu lieu il y a un peu plus d’un siècle… Il se sentait de plus en plus ridicule allongé sur ce parquet, le nez dans l’encaustique… en face de lui sur le mur, un bombage, où l’on pouvait lire : Vive Gnafron, à bas Guignol ! Tout autour une flopée d’artifices désuets se déployaient… la déco rappelait la vieille coquette… on lui avait posé un lapin ! Soudain, un vacarme éclata. Une sono d’enfer inonda la vieille baraque. Ça tremblait de partout. Une foule hirsute, peinturlurée comme aux meilleurs jours du mondial débordait des salles. A fond, la techno martelait les tympans. Sefilo se releva et remonta à contre courant. Il était en plein rave. La Nuit était tombée. Sefilo se hâta vers le Louvre pour retrouver la Smokinge qui suivait une autre piste. Florence lui avait-elle donné rendez-vous ici ou au Louvre ?

67

Cela n’avait jamais été évident d’être père et O.P.J. En ces temps troublés, c’était catastrophique. Fillon devait récupérer Victor, son fils. Il fit le détour par le studio où il vivait avec sa mère. Son ménage survivait en pointillés ainsi depuis des années, c’était la mère qui s’occupait du gamin le plus souvent. Avec ses horaires et son boulot de flic, il n’y avait pas trente-six solutions. Le ménage avait explosé depuis longtemps. Pour le gamin de douze ans, cela n’avait pas été facile non plus. L’habitude d’être seul lui était tombée dessus. Pas le choix. Victor avait entendu que Le Soleil et la Lune des Champs-Élysées venaient de s’éteindre. Il avait un pistolet laser qu’il aimait par dessus tout. C’était un jouet, un produit de la nouvelle génération d’armes pour enfant, complètement inoffensive. Un faisceau lumineux créait des interférences optiques, et lorsque celui-ci captait une lumière, elle irradiait les couleurs du prisme autour de la source lumineuse. En rafale le tir déclenchait des arcs-en-ciel qui ricochant sur les lumières se développaient en série comme des toiles d’araignée. Après une quinzaine de secondes, les arcs-en-ciel disparaissaient, parfois un mouvement lumineux se produisait et relançait une nouvelle structure lumineuse qui s’accrochait à cette nouvelle source de lumière. Un gadget psychédélique sophistiqué qui n’avait pas été fabriqué en grand nombre. Cela faisait la grande joie de sa douzième année. Seul problème, s’il n’y avait plus de lumière le jouet perdait tout son intérêt. La nouvelle de l’explosion du Soleil et la Lune s’était diffusée dans toute la ville. Victor frappé par cette nouvelle s’était écrié. “  S’il n’y a plus de lumière, mon pistolet à fréquence optique est mort ! ” Flippant à la pensée que toutes les lumières allaient s’éteindre, il prit le flingot et se dirigea vers la bagarre, bien décidé à faire les derniers arcs-en-ciel de la saison. Un peu plus tard, Philippe Fillon rentré à la maison constata rapidement que Victor s’était tiré. Victor, tu ne vas pas me faire ça en ce moment !  Bien entendu la mère de Victor qu’il avait enfin réussi à joindre ne savait rien… Fillon, le téléphone à la main, réfléchissait. Le gamin avait une demi-heure d’avance peut-être plus? Mais Fillon ignorait où Victor avait bien pu aller jusqu’au moment où cherchant dans sa chambre, il constata l’absence du pistolet à interférence optique. Il pigea rapidement. Ça s’annonçait mal, il n’y avait pas une minute à perdre. Un coup de fil de Le Gallo, qui était coincé à Paris et n’arrivait à joindre personne, le retarda…. il le mit rapidement au courant et se dirigea vers les lumières.

flingue6

En fait, Victor était partit depuis une demi-heure, la grande silhouette de la gare du Nord avait disparu derrière lui. Arrivé près de la Porte Saint-Martin un immeuble incendié livrait ses trésors. Meubles cassés, ustensiles de cuisine et autres objets hétéroclites se regroupaient en tas au milieu des cendres. Un peu plus loin, l’électroménager se mélangeait à la hi-fi. Tous ces objets brûlés d’une autre époque offraient le spectacle d’une brocante sauvage. Victor flasha. Des jouets ! Putain ! Des vrais jouets ninety. Une console Megadrive les circuits à l’air opposa peu de résistance à Victor lorsqu’il dégagea des fils une planche de skate. Elle était légèrement fendue, mais elle avait conservé ses roues. Un camion de pompiers émergeait de cette bouillie noirâtre. Tous ces restes de jouets étaient très loin d’être en état mais ils exerçaient sur Victor un charme nostalgique. Victor sentait le plaisir qu’un enfant avait eu à les tenir dans ses mains… Des insectes robots atterrirent dans ses poches. Quel dommage qu’il soit tout seul, avec trois copains ils auraient pu déménager des tas de trucs. C’est trop cool ! Des rollers. Il les attacha ensemble et se les passa autour du cou. La semelle foutait le camp, mais ils avaient l’air réparables. Entre les débris du squelette d’un mountain-bike, Victor aperçut une vieille casquette Kangol, les vieux en avaient parfois. Il la secoua et la mit sur sa tête le petit kangourou devant, la visière à l’envers comme son père sur une vieille photo que sa mère avait conservée. La mode ringard, il adorait. Il prit son élan et hop, les deux pieds sur le skate, fila vers les Halles au moment où un bataillon de vieilles femmes étrangement endimanchées, le visage soufflé par les rides, sortaient des bâtiments. Leurs bouches émettaient un curieux bruit de chuchotement bourdonnant. Leurs yeux clignaient sous leurs lunettes aux montures sophistiquées. Après les insectes transformables qu’il avait bourrés dans ses poches, l’analogie était trop forte… on a beau être un garçon de douze ans en 2008, on en est pas pour autant insensible à certains charmes… Victor ne demanda pas son reste. Il mit la plus grande distance entre lui et les sorcières. Électrisé par la trouille, il vit trop tard un pavé qui fendit définitivement la planche en deux. De justesse il atterrit en boule, déséquilibré… adieu la planche ! Foutues sorcières ! Il ramassa à la hâte une mante-religieuse-fusil d’assaut qui avait glissé d’une de ses poches et s’éloigna rapidement de la ruche maléfique, son pistolet laser intact et toujours bien en main…

68

Florence Moskin pensait qu’elle avait été retapissée par Diadou. Il lui avait filé entre les doigts d’un coup sans qu’elle comprenne comment et maintenant il était là. Apparemment la filoche reprenait. Méfiante, craignant le coup fourré, elle observa son client. Ce black. Mais ce n’était pas lui… pourtant tout à l’heure elle aurait juré que c’était bien Sandor. Elle avait des hallus elle aussi… Non, ce n’était pas Sandor Walala… cet homme avait beau avoir la même silhouette, ses mouvements étaient plus fermés. Moins d’allure. Il lui rappelait une fourmi. Un comportement de gros insecte, voilà ce que Diadou lui évoquait. Sous sa veste, il y avait des bosses suggestives. L’individu était pour le moins suspect. Le dernier brief s’imposa à sa mémoire. Diadou était dangereux et enfouraillé. Elle devait le tuer… Florence Moskin était vêtu d’une mini robe passée sur un jean. Le calibre de service était passé dans la ceinture. Des chargeurs de rechange dans les poches arrières. C’était pas génial. Sa silhouette en prenait un coup… aujourd’hui tout le monde était enfouraillé. Elle n’avait jamais vraiment aimé les armes à feu. Elle était servie. Quand Diadou décarra du rade, elle ne lui laissa que dix bonnes foulées d’avance.

flingue5

69

Fillon père tomba sur les vieilles alors qu’il se dirigeait vers le tas d’ordures. Son regard se porta sur les jouets cassés, quand les grands-mères vinrent sur lui, l’entourèrent. Surpris, il pris connaissance du phénomène. Étrange cortège qui le regardait au travers de lunettes carrossées dans les années quatre-vingt.

- Que diable faites vous là mesdames ?

Une petite vieille ratatinée prit la parole :

- Une explosion a fait sauter notre maison de retraite. Il n’y a plus de lumière, alors nous avons décidé avec les plus valides, de nous habiller et de sortir une dernière fois. Mieux vaut être toutes ensembles dehors, que seules et disséminées dans l’obscurité de cette ruine. Et vous qu’est ce qui vous occupe ?

- Je cherche un enfant, mon fils. Tel que je le connais, il a dû s’arrêter sur ce tas d’objets… j’ai vu des jouets. S’il est passé par ici…

- On a vu un garçonnet. Il a pris une planche à roulette.

- UN SKAITE ! rajouta une grande maigre.

- Et il est parti par où ?

- La descente jeune homme… réfléchissez un peu… par-là, montre t-elle du doigt en hochant la tête, ça descend.

- Je peux pas faire grand chose pour vous il faut que je le retrouve…

- Allez retrouver votre fils jeune homme, on trouvera un autre cavalier pour aller danser…

Un peu plus loin Fillon trouva la planche, là où Victor l’avait abandonnée. Le problème restait entier. Quelle rue prendre ? Il espérait encore que ce ne soit pas celle qui mène à la fumée, dans les explosions, mais… il fallait pas rêver. Une mince lueur électrique sur un toit fut pour un court instant soufflée par une boule de toutes les couleurs. Évidemment ce con avait pris la plus mauvaise direction. Il se mit à cavaler vers la lueur qui avait repris une teinte blafarde.

flingue3

70

De son côté Le Gallo venant du sud avait pris la même direction, il avait contourné la zone de combat où se mélangeaient des milliers de fêtards. Excitée par la violence meurtrière qui sévissait à quelques mètres des amplis branchés sur les batteries de voitures, la fiesta s’éclatait. Rafales d’armes automatiques et infrasyntech se mélangeaient, tissant des pulsations où les basses répondaient à des miaulements stridents. Le Gallo repoussa deux jeunes garçons qui tapinaient. Les propositions obscènes et l’insistance des gamins devinrent plus pressantes, Le Gallo réussit à se dégager de justesse. Une main était dans sa poche de pantalon pendant qu’une autre se promenait sous sa veste. Il repoussa le premier qui s’en prenait à sa veste et sauta de côté pour décrocher celui qui s’en prenait à son pantalon. Le tissu craqua mais Le Gallo put sortir un vieux quarante cinq qui en temps ordinaire faisait encore de l’effet. La lame qui jaillit dans la main du plus excité fila vers Le Gallo qui sentit sa manche traversée.

- On va te crever vieille pédale…

Il frappa à la volée, le colt s’écrasa sur un visage. Un coup partit. La balle frôla le deuxième gamin avant d’aller s’écraser sur un mur. Sonné par le coup, le premier gamin avait lâché son couteau, l’arcade sourcilière ouverte, il saignait comme un bœuf. A quatre pattes, aveuglé, il hurlait, et fauchant des bras autour de lui, il se saisit du pantalon de Le Gallo et lui planta ses dents dans le mollet. Après le coup de feu, un court instant sonné, assourdi, ne sachant trop s’il était vivant ou mort, le plus jeune n’avait pas demandé son reste, dopé par l’odeur de la cordite, il détala. Le Gallo commençait à fatiguer. Il se refusait à flinguer le gamin qu’il avait dégagé d’un solide coup de pied. Ça commençait à bien faire. Une poche déchirée, une manche de veste trouée, un bas de pantalon arraché… Surtout que le jeune crétin revenait à la charge. Lui qui changeait de trottoir quand il voyait un enfant, il était servi. Soigneux de nature, il détestait abîmer ses vêtements. Le gamin chargea, toutes griffes dehors, visant le visage de Le Gallo qui esquiva au dernier dixième de seconde, accompagnant son mouvement d’un grand coup de coude dans les côtes, lointain souvenir d’un aïkido pratiqué à l’A.S.P.P.[2] Le gamin lâcha un cri aigu et alla s’étaler dans le caniveau. Avant qu’il n’ait réalisé ce qui s’était passé, Le Gallo était parti à la vitesse que lui permettait son manque d’exercice obstiné.

Il passa sans arrêter devant un corps allongé. Le pantalon baissé sur les chevilles, à moitié déshabillé, une plaie sous le sein gauche, un jeune homme baignait dans une mare de sang. Le Gallo faillit glisser et s’étaler. L’éducation des gamins en avait pris un sacré coup ces dernières années…

- Merde et remerde ! Qu’est-ce qu’il a bien pu foutre, ce Victor ?

Les gares étaient fermées. Plus de trains. Impossible de rentrer sur Palaiseau, bloqué sur Paris, mis rapidement au courant de l’escapade, il avait décidé de prêter main forte à Fillon pour retrouver Victor. Il aimait bien ce gamin. Il en était des gens comme des enfants, certains, rares, trouvaient encore grâce à ses yeux. A deux cent mètres à peu près, un arc-en-ciel tourna autour d’une mince lumière. Victor n’était pas encore perdu.

Ep7 - illustration

(la suite ici)

François Vitalis

[1] F.R.N. (force rapide de nettoyage), l’un des cinq régiments franco-allemand stationnés en France.

[2] Association sportive de la Préfecture de Police.

2 réflexions au sujet de « N8 – Episode 7 »

  1. Les infos ici sur cette page sont bien intéressantes. J’ai vraiment bien aimé, un article qui est bien écrit et nous permet d’en savoir un peu plus sur le sujet. Bien vu !
    Amandine Luong / MELTY.FR

    • Amandine Luong, soit la bienvenue dans N8, qui n’est pas un article mais un roman.
      As-tu lu les 8 épisodes ?
      Question subsidiaire : Combien la police a t-elle recensée d’aigles de sang ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>