N8 – Épisode 2

illustration - Oghia

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Surprise scandinave … la trahison est au rendez-vous !Ep2 - ill2 Couleur-01

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Sous un ciel toujours plombé, l’hiver parisien se concentrait sur lui-même. Une puissance sauvage qui transformait tout en froid, en cassant, en mort. L’eau était devenue discrète. Une pellicule à peine perceptible recouvrait les pierres et les pavés dans la rue. Le givre. Il vous mangeait la peau, se collait à l’épiderme comme un fantôme acide. La glace luisait, souvenir d’une probabilité liquide et, d’un coup, un flot d’eau sortait du robinet. Froide, puis tiède, parfois bouillante… et la neige derrière tout cela. Une présence, blanche cachée à l’affût. Au matin, elle recouvrait tout, atténuant les sons.

Vivant chichement dans une chambre de bonne située près du Père Lachaise, à deux pas de Ménilmontant, il hiberna. Profitant de ses dernières économies, coupé du monde, Sandor se partageait entre l’étude des oracles, la lecture profane et l’informatique. La relation entre les cauris et les runes n’était pas évidente. Les cauris étaient liés à la terre et les runes à l’air, au soleil. Toute interprétation demandait un choix ou alors il fallait jouer avec l’écartèlement. C’était un jeu épuisant. Il comprenait mieux pourquoi Ndiof et Katiatou avaient abandonné l’usage des cauris runiques, de cette double lecture. Au début il avait supposé que la méconnaissance des runes et de leur symbolique les empêchait de lire clairement les messages. Il avait changé d’opinion. La distorsion qui était provoquée par tous ces esprits était immense, intense et révolutionnaire. Après s’être englouti dans des charniers, l’au-delà se manifestait par un grand vide qui balayait tout. Une immense faille s’était ouverte devant lui. Venue du fond de l’océan atlantique, la déchirure gagnait le grand nord. Parfois, il pouvait voir distinctement l’Atlantide, Thulé… et tous ces esprits qui grimpaient du fond des temps, de ces grandes fosses marines où tournaient ces créatures aperçues jadis dans des récits aujourd’hui disparus. De partout, ils arrivaient à lui. Toujours plus nombreux, sortis de grottes insoupçonnables la seconde d’avant. Le vieux chaman à tête de caribou était sorti de l’une d’entre elle, le sexe dressé, il avait foulé les cauris de ses pieds. Sa forme était-elle encore un peu humaine ? Qu’avait-il voulu lui indiquer ? Il lui fallait du repos après ces séances, faire le vide. Trouver le repos.

Le calme… Vidé. Alors il s’installait devant son clavier. Il avait investi dans un ordinateur, il était tombé sur une bonne occasion. Puis, il fréquenta les bibliothèques, la somme de savoir qui y était accumulée le stupéfia. Ces endroits étaient pratiquement déserts, c’est à croire que peu de gens savaient lire. Sandor ne connaissait rien à l’Afrique. Conscient de ce que le continent noir représentait, il étudia. Livres, anthropologie, ethnologie, films, tout y passa. Comment était-on noir ? Il fallait qu’il essaye de le devenir un peu. Quel sentiment, quelle pensée leur prêtait-on derrière tous ses masques ? Avait-on vraiment découvert quelque chose ? Il trouva peu à peu comme un complément de toutes ces émissions et de tous ces articles. Il arrivait à passer complètement inaperçu dans la peau d’un émigré. Pour Sandor Walala, il ne fut jamais question de racisme. Le rôle n’était qu’un moyen, et ce rôle ne lui demandait pas un registre énorme (il avait saisi quelques attitudes basiques sur lesquelles il improvisait). Dans la mesure où une harmonie passait entre lui et le décor pollué de la capitale, il ne se posa jamais de questions sur sa couleur. Tout était intérieur. Il y avait bien longtemps, il avait laissé de côté les grands éclats de rires qui dévoilaient gencives et dents blanches. Il n’avait jamais roulé des yeux en avalant les R. Mais ces clichés l’inspiraient, il sentait un public. Le métier rentrait, mais s’il flirta souvent avec le cabotinage, sa manière de parler conserva toujours cette satisfaction mélodique dont le phrasé rythmé ondulait comme un instrument à anche. L’enchaînement de ses gestes était souple et satiné.

Par jeu, il s’entraîna à allumer une cigarette. Il ne fumait pas, mais il voulait être capable de singer un comportement de fumeur, qu’il trouvait essentiel à la mythologie black. Cette phase incontournable de la libération par le tabac qui part de la plante des pieds bien à plat, souvenir de l’esclavage et des chaînes, remonte par les fesses faisant pivoter le bassin, elle soulève le périnée pour relâcher toute la cage thoracique, la gorge bien ouverte, la pomme d’Adam tendue. Les lèvres… la muqueuse à fleur de peau frémissante a saisi le mince tuyau blanc de papier. En face de ce tube dérisoire maintenu en l’air par la volonté du grand noir, une petite flamme danse. Elle est saisie. Des miettes de tabac enflammées se tortillent. Le feu est aspiré, il danse encore, il s’affole, puis privé de sens il est soufflé. Pendant qu’il exhale la fumée tournée vers cet éternel ailleurs. La petite cigarette jaillit de blancheur entre ses doigts. Magie des gestes et de la fumée. Si vous interrompiez par mégarde ce rituel, vous auriez à faire à un retour de flamme… tout était clairement signifié. Il avait travaillé son numéro sur le bout des doigts. Il regardait ses mains, les retournait, roses, noires, avant de saisir une idée qui relancerait la conversation. Il adapta sa gestique au téléphone portable sans aucun problème. Il fallait se rendre à l’évidence, le “ show of ” avait eu gain de cause. La négritude de papa avait été terrassée par la Blackitude. Ce n’était pas vraiment son problème. Il y avait pourtant un point de détail, ou plutôt deux, qui restaient dramatiquement suspendus au milieu de son visage… il faudrait qu’un jour il y remédie. Son regard. Les miroirs lui renvoyaient avec insistance deux yeux qui le gênaient. Il n’avait pas encore tranché.

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Dans un film, il avait retenu une réplique qui lui livra une part du mystère africain. Un petit gros à moitié chauve, prototype du français moyen, lâchait cette formule avec une conviction qui avait des allures de profession de foi :

“ Trente ans d’Afrique, pas un gramme d’ivoire ! ”

Ce n’était pas la blancheur de la défense d’éléphant et sa valeur marchande qui le frappa. Ce fût d’abord la formule. L’allure euclidienne de ce théorème fit qu’il le garda en mémoire. Et un jour, il eut la révélation. La France. La Frique. Le Français qui est chauvin et intéressé avait tout mis au féminin. L’Afrique. le Fric. La Frique. Avec toujours ces rêves de conquêtes et d’Eldorado, la cupidité avait fait le reste. C’était réversible. Permutant les moyens et les extrêmes, on obtenait :

“ Trente ans d’ivoire, pas un gramme de fric ! ”

Il y avait tromperie sur la marchandise. Une autre scène qui se déroula devant lui dans un bureau de poste lui fit entrevoir quelle était l’ampleur de ce dialogue de sourd. Un grand noir, excédé rompit la conversation avec l’employé bien encadré derrière son guichet, en s’écriant :

“  Dire que c’est cette bande d’incompétents qui nous a colonisée ! ”.

Personne n’était plus d’accord. Il fallait revenir aux origines, bien évidemment. En tant que Viking noir, il se sentait prêt à canaliser ces errances. Pour lui l’histoire avait plus que jamais un sens, même si parfois elle jouait aux auto-tamponneuses. Il avait très bien compris, que pour la galerie, il fallait qu’il apprenne à être noir. Il aurait été plus sensé qu’il fasse de la course à pied plutôt que de l’informatique. Heureusement, il avait le sens du rythme.

Il se pencha sur son environnement, grâce à d’autres lectures qui lui étaient fournies gracieusement. Il n’avait qu’à se servir. Les boîtes à lettres fournissaient l’actualité et les poubelles remplies des magazines d’hier lui donnaient l’histoire de demain. Tout cela était à sa disposition. La littérature des mécréants était naïve et reposante. Il méditait décryptant les images et les textes. La mort sur papier glacé était délectable. C’était la clef de ce monde. L’arrêt des automates. Selon l’habillage ou le déshabillage du cadavre, les réactions provoquaient même parfois une pensée qui pendant un temps déroutait la routine, comme si dans cet univers clos, où tout avançait pour mieux se confondre, où tout devait être égal à tout, unisexe, jeune et immortel, on se refusait à cette évidence du prix à payer. On venait d’abolir la peine de mort et ils se croyaient tous immortels… les cons ! Il allait rétablir la fureur. Le goût de la dévastation allait leur caresser les muqueuses. Il installerait des crocodiles affamés aux arrêts des autobus… Il savait qu’il avait raison. Il n’avait qu’à regarder ce magazine de mode… cette fille, qui posait déguisée en guerrier Massaï, maigre comme un clou, bouffée par la came, pour se poser cette simple question : combien de temps ses os supporteraient-ils encore le peu de viande qui s’accrochait encore sur elle ? Ils niaient tous l’évidence mortifère. Il ouvrit la fenêtre pour nourrir deux corbeaux qui venaient régulièrement manger les restes qu’il leur donnait. Il restait ainsi toujours en contact avec Odin. On frappa à sa porte, une petite bonne, qui vivait dans la piaule voisine, lui proposa de la tarte à l’abricot…

Les jours s’allongèrent, le printemps revint. Il avait son ordinateur bien en main. Il avait même bricolé quelques programmes particulièrement finauds. Les runes avaient parlé. Il avait réussi enfin à se mettre à l’unisson des voix. Il recevait une force qu’il arrivait maintenant à canaliser. Les cauris avaient nettement indiqué le futur immédiat par leur rapprochement des deux coquilles tournées du coté masculin. La position tête-bêche des coquillages qui se frôlaient, donnait à l’ensemble une allure carnivore. Ces deux mâchoires allaient mordre l’avenir, le déchirer et qu’importe ce qu’il rencontrerait ! L’oracle des runes était lui aussi très clair. RIT, la cinquième rune s’était manifestée à plusieurs reprises. Son avenir le poussait. Le chevalier l’emportait vers son destin. Le triangle qui remplaçait la boucle du R avait la pointe dirigée vers la droite, la jambe levée, raide qui entamait un pas de l’oie. Le mouvement. Il partirait dans la semaine. Il régla tout. L’ordinateur fut vendu dans la journée. Il trouva un routier qui allait vers le Danemark. A l’aube de ce samedi, ses yeux fixés sur la ligne blanche pointillée avalaient l’autoroute tandis que son esprit possédé par le Fupark recomposait l’alphabet sacré… il allait vers la terre natale… il se comporterait en guerrier parmi les guerriers, c’était écrit.

Il remonterait vers le nord. TYR était sorti, la douzième rune. La flèche tournée vers le haut : le Nord. Sandor Walala n’ignorait pas que ses initiales : S. W. signifiait sud ouest. Son intuition toujours en éveil, décuplée par cet hiver de méditation passé dans cette mansarde face au ciel dominant Paris, l’aiguillait encore. Il vivait son histoire comme une migration instinctive, une remontée à rebours de l’histoire, cela aurait très bien pu s’apparenter au voyage des saumons si jamais cette fantastique quête culturelle qui le hantait eut pu un jour seulement se faire oublier. S’il avait fallu, il serait repassé par le détroit de Béring. Il savait qu’il était d’abord parti vers l’est, puis maintenant, il fallait aller vers le nord. N. E. Il s’arrachait à lui-même, il avait laissé une autre vie qui s’était dissoute avec la fonte des glaces. Il sentait que tout était possible. La flèche se transformait en lance et l’attirait vers le haut, vers le nord. Il s’accrocherait à elle.

Il avait pensé traverser clandestinement les frontières, mais un jeune Guadeloupéen s’était, comme par miracle, trouvé sur son chemin. Sur l’autoroute, lors d’un arrêt, il avait assommé le jeune garçon et l’avait laissé dans les toilettes de la cafétéria après lui avoir emprunté son passeport. Le jeune Antillais, lessivé par une nuit de conduite, n’avait opposé aucune résistance. Ils avaient à peu près le même âge et la photo sous-exposée ne devait pas poser de problème auprès d’un douanier. Le froid lui collait encore aux os, mais, comme une aiguille aimantée, son esprit maintenait le cap. Le Nord. Il sentait la présence de TYR. Il traversa l’Allemagne. A Flensburg, la frontière allemande, avant le Danemark, on le fit attendre plus longtemps que ce qui lui parut nécessaire. L’inquiétude le gagna. Il pensa que le vol du passeport était enregistré. Un sous-officier du Grenzschutz, le pistolet mitrailleur sur la poitrine s’approcha de Sandor. Ce dernier, la main crispée sur son sac, sentait les cauris sous ses doigts. Il s’apprêtait à piquer un sprint entre les voitures pour éviter de se faire faucher par une rafale du H&K. En effet, l’homme de la police des frontières avait le doigt sur la détente. D’un geste désinvolte, le policier retira sa main de la crosse extensible, puis sortit de sa poche le passeport volé. Il remit le document tamponné à Sandor qui ne pouvait détacher son regard de l’arme, il regardait le sélecteur de tir branché sur les trois coups. Il y avait comme un air de théâtre. Avec un grand sourire qui souligna la jugulaire de la casquette, petit claquement silencieux, réminiscence d’un prestige aujourd’hui fané le fonctionnaire feldgrau lâcha :

– Ach so, Boinde-à-Bidre ! Grabe matoutou, güt !

Sandor préféra ne pas épiloguer sur la gastronomie créole et laissa là cet homme avec ses souvenirs de vacances remplis de crustacés. Il remonta prestement dans la cabine du poids lourd à côté du conducteur qui s’impatientait. Ils passèrent au Danemark, puis traversèrent le Jutland.

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Arrivé à Copenhague, il abandonna le camion, jouissant de l’air marin qui imprégnait cette partie de la ville. Il se promena au hasard et atterrit dans les jardins de Tivoli. Il fit des rencontres, se mêla à des groupes. Quelques pétards dans le nez plus tard, il joua avec des enfants blonds, fut photographié par les familles. Allant d’un manège à l’autre il traversa le monde merveilleux d’une enfance qu’il n’avait jamais eue. Il avait le souvenir d’une balade. Il se rappelait, errant sur une barque minuscule, accompagné d’une mince jeune fille blonde. Ils descendaient une rivière qui ne pouvait être qu’enchantée. Ils sortirent des jardins bras dessus bras dessous. Tout en riant, ils se dirigèrent vers le port. Ils flânèrent à l’ombre des grands cargos, et comme assoiffés par tous ces drapeaux qui dessinaient toujours d’autres horizons, ils rentrèrent dans les bars qui à cet endroit pullulent. Ils se fondirent au milieu des matelots, passèrent entre les verres, burent à la fraternité trop facile des tripots, trouvant malgré tout ici et là les traces encore fraîches d’une famille mondiale. Ensuite, il ne se souvient plus bien… ils avaient erré sur les quais jusqu’à une statue représentant une jeune femme avec une magnifique queue de poisson. Là, pris d’inspiration, il avait sodomisé sa conquête… un grand vide l’avait surpris…

Le grand noir s’était réveillé dans un parc, une boîte d’allumettes vide dans la main. Des canards lui passaient devant le nez, tricotant du derrière, ils allaient piquer une tête dans un petit lac. L’espace était illuminé par cette eau brillante au milieu de cet espace vert émeraude, gorgé de chlorophylle. Sandor secoua cette boîte d’allumettes désespérément vide et, après l’avoir mise dans sa poche, il suivit les canards. Il se passa un peu d’eau sur une gueule de bois qui lui rappelait avec ironie les masques d’un autre pays.

Il passa une journée tranquille. Les gens étaient beaux, amicaux, en bonne santé, agréablement polis, il plaisait. Il mangea des hot-dogs nappés de moutarde doucereuse. Au moment de payer, il mit la main sur la boîte d’allumettes, la secoua une dernière fois et la jeta. Pris de remords, pour une raison inconnue il se baissa pour la ramasser, éjecta le couvercle et lu ces quelques mots écrit à l’intérieur du boîtier : I love you. SKADI 32 48 50 68. Il garda la boîte en main et à la manière d’un jeu qu’il avait appris d’une jeune française, il l’effeuilla, après avoir écartelé le petit tiroir de carton. Il commença à arracher les côtés… elle m’aime… il jeta le petit rectangle devant lui… un peu… il le jeta à gauche… beaucoup, à droite… passionnément, derrière lui… à la folie, il jeta en l’air la déclaration d’amour accompagnée du n° de téléphone en donnant un petit coup de tête qui déporta le carton sur sa gauche. Il allait sortir du parc quand un cri l’interpella : “ Hey ! ” C’était un policier, il se présenta en anglais, s’excusant de le déranger, mais le pria instamment de bien vouloir jeter ses papiers dans les corbeilles destinées à cet usage. Sandor ramassa les petits morceaux et les déposa dans une des corbeilles qui se trouvait là. Il allait s’en aller, quand le policier le rappela et lui tendit l’un des morceaux qu’il avait oublié sur le gazon. Le carton central sur lequel persistait : I love you. SKADI 32 48 50 68. Sandor le mit dans sa poche sous le regard goguenard du flic.

La nuit venue, d’une cabine téléphonique, il appela Skadi.

– Je savais que tu m’appellerais, j’attendais ton coup de téléphone. Écoute, je vais à une fête… tu veux m’accompagner ?

– Ce soir, je viens avec toi.

– Il te faut un déguisement, je vais te dégoter ça…. je passe te prendre, j’ai envie de toi. Tu vas voir, on va s’éclater.

La copine qui recevait avait de la ressource.

Sandor attendit Skadi qui l’embarqua dans sa voiture vers la propriété des Olberg, propriétaire de l’usine de bière bien connue, où leur fille Gunnlod donnait une de ces fêtes qui fascinaient le tout Copenhague branché. Une heure plus tard, encadré de la maîtresse de maison et de sa nouvelle copine, Sandor Walala, déguisé en serpent de mer s’introduisait dans le bal masqué. Un ennui dégingandé soudait les groupes, mais l’alchimie de la fête, malgré un reste de puritanisme toujours présent, produisait encore quelques effets. La richesse des vêtements, du buffet, les alcools, la musique, tous ces corps qui commençaient à se balancer noyaient les convives sous un flot de stimulations. Ce genre de réunion occidentale était une nouveauté pour Sandor, il ne savait où regarder. Les grands rires succédèrent aux sourires un peu niais du début de soirée pour clôturer la soirée dans un important déluge de vomissement qui déborda largement l’espace réservé à cet usage. Le parc était devenu avec l’aube naissante extrêmement glissant.

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Sandor n’avait pas perdu son temps, guidé par son instinct, aidé par Skadi, les affinités parlèrent. Un groupe s’ouvrit à cet étrange viking noir qui osait se présenter dans la peau d’un serpent de mer. Il ne pouvait être qu’envoyé par les dieux pour dissiper l’ennui qui les engluait tous.

La suite fut à la hauteur des premiers jours. Acoquiné à une bande de jeunes bringueurs qui fréquentaient les pires rades de la ville, il fit la connaissance d’un jeune homme qui se faisait appeler Odin junior. Il était borgne et avait poussé la ressemblance jusqu’à s’associer avec deux corbeaux qu’il appelait Hugin et Munin et deux chiens loup qui ne le quittaient jamais. Odin junior lisait le passé et le présent mais s’efforçait d’ignorer l’avenir. Il avait surnommé Sandor « le plus que présent » tant sa couleur éclatait dans la lumière. Le soir, il l’appelait « l’ombre de l’ombre ». Ils devinrent inséparables. Un garçon de la bande nommé Lucky en prit ombrage. La jalousie, toujours à l’affût, s’empara du jeune homme. Lucky était fourbe, il devint d’une hypocrisie reptilienne. Il détesta Sandor d’entrée de jeu et n’eut plus qu’un désir, essayer de le perdre.

Après que Sandor fût devenu le jeu des femmes qui se repassaient l’étalon noir, l’une d’entre elle, essaya de s’emparer de son âme. Bien lui en prit, Skida se changeait en Helga qui se métamorphosait en Ingrid. Un doux mirage blond avide de caresses changeait de visage, mais pas de désirs. Noyés dans ces corps longs et tendres qui ne finissaient jamais, pour achever de l’ensorceler, elles lui firent goûter des drogues raffinées qui flattaient les sens. C’était la première fois de sa vie qu’il était débarrassé de tout problème de survie. Il vivait comme un coq en pâte. La communauté avait un nouveau membre qui s’appelait Sandor. Complètement pris en charge, une année passa. Sans qu’il le réalise, les saisons s’enchaînaient les unes aux autres. C’est à peine si l’hiver, pourtant détesté, lui arracha une plainte, au début, il évitait les sorties puis lentement s’habituait. Les filles lui apportaient une aide animale. La drogue procurait des visions. Les visions coloraient l’ennui. Les filles ne se lassaient pas des cauris… l’association avec les runes créait des oracles explosifs. Le viking noir était à la noce. Odin junior avait agrandi son prestige auprès de la scène artistico-branché danoise. Lucky rongeait son frein. Une autre année passa, puis encore une autre…

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Un soir, de l’autre côté du détroit, à Malmö, dans une boîte de nuit suédoise. Une bande de noirs américains coinça Sandor, le prenant pour un dealer qui osait empiéter sur leur terrain.

– Hey brother tu vas pas jouer au blondinet avec nous. On aimerait bien faire connaissance… tu viens d’où ?

– Je viens d’Afrique, du Sénégal précisément.

– Fuck man, d’Afrique ! Ce pays existe encore ?

– Il parait qu’ils sont tous noirs là-bas.

– Y s’sont pas tous mangés entre eux ?

Ce dialogue était ponctué de rire et d’échanges de paroles à mi-voix qui, d’entrée, déplurent à Sandor.

La conversation roula ainsi, puis, ayant entendu parler de ses talents divinatoires, ils s’efforcèrent de retenir Sandor en le flattant. Pendant ce temps un des blacks alla trouver Lucky et lui dit que le viking noir avait des affaires à régler avec ses cousins. Il les rejoindrait plus tard dans une autre boîte de nuit. Lucky qui avait reniflé le manège s’empressa de dire aux Danois que Sandor était rentré à Copenhague.

Sandor n’avait aucune envie de rester avec ces quatre loubards. Les noirs américains ne lui avaient jamais plu et ceux là pas plus que les autres, Fat Groove, Pink Snake, Gorgeous et Shocker n’échappaient pas à la règle. Vêtue avec une élégance tapageuse, la petite bande ne pouvait passer inaperçu. Fat groove était énorme. Entièrement vêtu de cuir jusqu’au chapeau, la chope de bière disparaissait entièrement dans sa main. Pink Snake, avait les couleurs d’un ice-cream chocolat fraise, il agrémentait son corps d’un balancement qui ne le quittait jamais. Gorgeous, lui, misait sur la couleur noire pour mettre en valeur ses sept rangées de chaînes en or, tandis que Shocker jouait des biceps dans un battle-dress sans manches. Les coups d’œil en coin, l’usage d’un argot black et de créole, les sourires et les ricanements rendaient l’ambiance malsaine et pesante. Désagréable… Sandor parlait anglais et, au grand étonnement de la petite bande de branchés viking, il se débrouillait en danois. Il n’aurait donc pas dû rencontrer de problème de communication avec les Américains… à moins, bien sûr que ceux-ci ne désirent pas être compris. Toutefois la mauvaise éducation des Américains aidant et ses préjugés à leur égard l’invitèrent à nuancer son jugement et de laisser venir. Wait and see. Les Américains avaient manifesté leur curiosité pour l’au-delà, contre fortune mauvais cœur, il décida d’impressionner les quatre brutes avec les runes… bien lui en prit ! A peine avait-il sorti les runes que l’énorme poing de Fat groove s’abattit sur sa nuque. Sandor assommé, Shocker et Fat Groove le traînèrent aux W.C. en s’excusant pour leur camarade qui ne supportait pas l’alcool. Arrivé dans les toilettes, pendant que l’un d’entre eux bloquait la porte, les autres, avec un plaisir barbare et systématique rouèrent Sandor de coups… Dépouillé de ses vêtements, ils le laissèrent sur le carreau. Un client le découvrit peu de temps après. Par chance, une copine de Skadi qui avait oublié son chapeau revint sur ses pas. Elle vit le patron de la boîte en train d’appeler les flics. Surprise ! Elle réalisa qu’il était question de Sandor affalé dans un coin, amoché, méconnaissable. Sans plus attendre, elle embarqua Sandor emmitouflé dans son manteau. Les runes avaient disparu.

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Une dizaine de jours plus tard, Sandor était remis sur pied, les blessures superficielles cicatrisées et, à part son orgueil, rien de bien grave n’avait été entamé. Odin junior, Sandor et la petite bande se livrèrent à une enquête. Les quatre blacks étaient facilement repérables, d’autant que se prenant pour les caïds du coin, ils ne se cachaient absolument pas. Parfaitement connus de certaines boîtes où ils avaient leurs entrées… déserteurs américains d’un commando disciplinaire où ils purgeaient une peine pendant la guerre du Viêt-Nam, ils s’étaient installés en Suède profitant du statut de réfugié politique. Comprenant rapidement l’oasis que représentait ce pays, ils se marièrent facilement et devinrent suédois tout aussi facilement, puis ils reprirent leurs bonnes vieilles habitudes. La came. Les filières. Les complicités. Ils dealèrent, firent dealer… camés eux-mêmes, violents et paranoïaques, soupçonnés d’assassinats, ils auraient été expulsés depuis belle lurette, s’ils n’étaient pas devenus de légaux sujets du royaume de Suède.

Sandor, obsédé par la perte de ses cauris runiques, tournait en rond. Il lui fallait les récupérer. Il était prêt à faire n’importe quoi pour cela. Odin junior prit réellement en compte la peine de son ami. Réfléchissant à une stratégie, il sortit d’un tiroir un vieux volume dont la couverture de cuir buriné par le temps laissait encore transparaître au milieu des runes qui mouchetaient la peau, un titre rouge comme du sang collé, EDDA. Il se concentra et s’en remit à sa science divinatoire pour lui dicter une solution. Pour l’avoir souvent pratiqué, il savait que ce livre hermétique pour le commun des mortels communiquait avec les dieux et que l’initié qu’il était trouverait son chemin dans ces images. Les proverbes et les aphorismes le fascinaient depuis toujours. Il y avait belle lurette que Odin junior était rompu au jeu des questions réponses qui agitaient les divinités au cours de leurs aventures. Le livre s’ouvrit… les yeux fermés, il posa son doigt sur le début d’un texte. Odin se réveille, il veut prendre son marteau et réalise qu’il a disparu. Odin junior ne pouvait mieux tomber. Il fut happé par le vieux poème mythologique qui racontait… Le vol du marteau du dieu Thor par Thrym, un roi géant. Dans la légende le marteau ne sera rendu que si Thrym obtient la main d’une belle déesse nommée Freya (Freya est la sœur de Freyr, le dieu de la fertilité). Le marteau magique est, bien sûr, hors de portée d’un coup de main, bien planqué dans le domaine des géants. La belle à qui l’on annonce qu’elle doit enfiler sa robe de mariée et convoler sur-le-champ en juste noce pique une crise et envoie balader les dieux… l’un d’eux a une idée, Thor va prendre les vêtements de Freya et le désir du géant aidant, Thrym n’y verra que du feu… à son tour Thor trouve très déplaisant de passer pour un efféminé… après quelques palabres, il est partant. Un autre dieu, Loki l’accompagnera. Magnifique scénario. Tout ou presque était réalisable avec un bonus, Odin junior se voyait déjà avec un kilo de coke devant lui. Lucky jouerait même son propre rôle. Lucky = Loki. Dans le texte original qu’il relut de nombreuses fois, Loki déguisé en servante sauve la mise de Thor à plusieurs reprises. La manière de manger de Thor et ce qu’il enfourne déclenche de sérieux doutes dans l’esprit du géant. Loki calme le jeu et déclare que c’est l’amour qui l’a fait jeûner pendant des jours et que sa fiancée crève de faim. Pour conclure rapidement la noce par une bénédiction, Thrym va chercher le marteau. Thor saute dessus, assomme Thrym et commence un grand massacre de géants

Les quatre noirs américains sont de grands amateurs de femmes et plus spécialement de femmes de couleur, ce qui n’est pas trop fréquent dans la région… ça colle au poil se dit Odin junior. Lucky est plutôt mince et légèrement efféminé, en plus il a les cheveux longs et il mettra Sandor en valeur. Il propose l’affaire à Sandor qui marche au quart de tour, par contre Lucky a des problèmes d’identification avec son homonyme… il faut une bonne heure de discussion pour le convaincre. L’opération est soigneusement montée. Les armes ne sont pas un problème puisque les soldats de réserve possèdent leur attirail. Les fringues et le maquillage sont soigneusement étudiés. Loki porte une minijupe en daim de tonalité turquoise. Les jambes, soigneusement épilées mais un peu trop musclées, sont cachées par un imper de la même couleur turquoise légèrement opaque. Des essais ont été faits, la nuit ça passe. Sandor porte un pantalon en cuir rouge, une chemise en soie imitation crocodile et une perruque rousse. Pour irradier un peu plus le trouble, histoire de napper leur sexualité, Odin junior leur conseille de jouer les lesbiennes.

– Au niveau du fantasme, c’est impeccable, ça excite toujours les mecs…

Quelques minutes avant de rentrer en scène, Sandor fait part de ses doutes à Odin junior :

– Ces Afro-américains sont tellement cons que si ça se trouve, ils ont balancé les coquillages. Pour eux ce genre de truc n’a aucune valeur. Sortis de crânes de bœufs sur fond de casquettes de base-ball, ils ne connaissent rien. Les runes, pour ces golmons, c’est des graffitis… j’me dégonfle pas, mais je me demande si c’est encore la peine d’aller jeter un œil chez eux ? Pourquoi on les tue pas, tout simplement ?

– T’inquiète, tu vas certainement trouver des choses auxquelles tu ne t’attendais pas. Fais confiance ! On sera là, en appui. Et tu verras, y’a pas plus con qu’un mec qui veut tirer un coup. En plus avec toi ! … il va avoir une surprise ! rétorqua Odin junior.

Lucky qui cumule trouille et fourberie avec un mal à l’aise croissant, ne sachant toujours pas comment croiser les jambes dit d’une voix grêle :

– Ils sont quatre aussi… quatre mecs en chaleur j’trouve que ça fait quand même beaucoup, non ?

– T’inquiète, Sandor a raison, répondit Odin junior hilare, les Américains c’est des bêtes, ils se rendront même pas compte que t’es un mec !

Lucky se dit qu’il ne manquerait pas d’occasion au cours de la soirée pour balancer Sandor.

14

Au début, tout se passa comme prévu, les quatre blacks furent repérés. Installés à bord d’une grosse Mercedes blanche, ils décrivaient des cercles autour d’un pâté de maisons riche en boîtes de nuit.

Sandor et Lucky, gloussant comme des folles, traversèrent la rue, pile devant leur voiture. A leur rire, une bordée d’injures ponctuée par des giclées de klaxon italien rehaussèrent d’un cran un prestige qui ignorait tout, hors le machisme. Le duo toujours ricanant rentra au Venus Club. Un endroit connu pour sa liberté d’attitude et de mœurs… calés au bar, ils attendirent le quatuor. Autour d’eux des couples outrageusement maquillés, tombés du dernier arc-en-ciel, ficelés dans des bandes de cuir ou libérés à l’instant du dernier donjon encore en activité, retrouvaient les joies de la conversation sous un bombardement de décibels. A peine Sandor eut-il le temps de commander un verre que Fat Groove, Pink Snake, Gorgeous, suivis de Shocker apparurent. Tels les gallinacés d’une farce régulièrement réécrite pour les besoins de la vraie cause populaire, ferrés comme rarement pigeon ne le fut… les gogos se présentaient sous leur meilleur profil. Nuques dégagées, gominés comme des pianos à queue, empestant un parfum qui rappelait la noix de coco et le bois vermoulu, ils rentraient dans la zone d’attraction. Ils se dandinèrent ainsi un court instant, puis se dirigèrent vers le vrai blond et la fausse rouquine sans l’ombre d’une hésitation. Les yeux parlèrent plus que les bouches. Il fallait hurler pour se faire entendre. Sandor et Lucky se tenaient par la taille, se parlant de temps en temps à l’oreille, tout en paraissant amusés par le jeu des Américains. Lesquels se sentant de plus en plus irrésistibles, enchaînaient mentalement des plans hardos de plus en plus compliqués. Le plus petit de la bande, Gorgeous avait la clé du studio d’un copain qui était en vacances. Le studio n’était pas loin. Alors… pourquoi hésiter ? Un signe de tête, d’autres échanges de regards et c’est parti. La rue fit tomber l’ivresse des premières minutes. Les quatre hommes échangèrent des mots incompréhensibles d’un air soupçonneux en regardant le couple qui s’appliquait à marcher avec des talons hauts. Jouant l’ivresse Sandor décida de trébucher quand il aperçut la voiture. Perfidie de la pesanteur, Lucky faisait sa sucrée, concentré comme un somnambule sur la rigueur des trottoirs. Plus il attendait plus il voyait les moments de trahir lui passer sous le nez. Confronté à la force brutale qui l’entourait, une peur insidieuse commençait à le gagner inhibant peu à peu son pouvoir de décision. Les blacks pensaient sexe et se cramponnaient à leur parade nuptiale qui grandissait dans leurs esprits comme des publicités vivantes dont ils allaient être les héros. Fat Groove alla chercher la bagnole pendant que Sandor remettait son escarpin en gloussant. Lucky s’était arrêté et son attitude avait brutalement changé. Sandor avait enregistré que le comportement de Lucky clochait. La trouille le paralysait maintenant. Dans la boîte, avec la musique à fond, l’ambiance de carnaval érotique, il avait oublié le propos de cette mascarade. Un peu homo sur les bords, il avait même trouvé la situation cocasse… Sandor était plutôt bien fait, alors il s’était laissé tripoter. A présent, avec ses quatre brutes autour de lui qui n’avaient pas spécialement l’air de rigoler… la trouille était là. Une trouille qui tordait ses boyaux, le faisait loucher au point qu’il lui était impossible de fixer du regard quoique ce fût. Instinctivement, Sandor l’avait senti. Lucky allait merder. Il fallait accélérer les événements au risque de tout faire foirer. Shocker se rapprocha de Sandor et lui colla brutalement la main au panier. Sandor eut juste à peine le temps de pivoter pour présenter ses fesses. Tortillant du bassin telle la plus mauvaise pute de bastringue, il n’attendit pas la réaction du peloteur. Il lui prit sa main, attrapa Lucky et poussa toute la compagnie vers la voiture. Après quelques mètres extrêmement pénibles pour leurs chevilles d’apprentis travelos, une bousculade qui ramenait ce petit monde dans une ambiance bonasse de chahut fit retomber la pression pendant quelque temps. Lucky voulait parler, mais personne ne l’écoutait. Ravalant sa trahison, il bouda pendant que tout le monde se tassait en riant. L’affaire n’était pas mal partie. C’était catastrophique. Il ne voyait plus comment se sortir de ce guêpier. Les filles étaient à l’arrière. La voiture démarra. Les maisons s’estompaient aux alentours. La rue vide témoignait de l’heure tardive, quand Shocker se mit à hurler. Il venait de découvrir la supercherie :

– Fuck man ! This is a Fag ! Fucking Fag ! Stop the wheels !

Lucky montrait Sandor du doigt que Shocker cassa d’un revers de main. Le danois hurla de douleur.

Dans un crissement de pneus, la voiture s’arrêta, projetant tout le monde vers l’avant. La brutalité de la réaction surprit Sandor qui fut incapable de réagir. Il avait bien un couteau mais il était incapable de le sortir tout de suite. Lucky hurlait, ses vêtements avaient été arrachés. Fat Groove et Gorgeous le sortaient de la voiture qui était en travers de la route en le tirant par les cheveux. Les coups de pieds pleuvaient. Lucky montrait toujours Sandor de son doigt pantelant. Ils assommèrent le danois et le collèrent le ventre sur le capot. Sandor, qui était resté dans la voiture, avait plus de chance. Les coups, qui lui étaient portés par les deux autres, coincés entre les sièges, manquaient de force. La perruque rousse était restée dans les mains de Pink Snake tandis que Shoker tirait sur le chemisier qui se déchira… petits instants, très brefs qui permirent à Sandor de dégager sa lame. Il n’y eut que très peu de temps entre le moment où l’acier reçut un infime hommage de la lumière et celui où il s’enfonça sous la mâchoire, remontant dans la boîte crânienne. Une toute petite seconde. Shocker, la tête retombant sur le dossier, vomit un flot de sang, pendant que le second encore incrédule tenait toujours la perruque un peu moins rousse sous le flot hémorragique. Curieuse loi des couleurs. Un camaïeu fatal au deuxième larron dont les sens, un moment égarés, se perdaient à la dérive.

surprise scandinave

La gorge tranchée, Pink Snake ne pouvait plus maîtriser le débit de sa carotide inondant cette perruque qu’il n’avait toujours pas lâchée et qui d’un coup retrouvait tout son éclat. Il agonisait bercé par le balancement de la Mercedes. En effet à l’extérieur, indifférent à ce qui venait de se passer dans l’habitacle, Lucky, toujours prêt à trahir père et mère, mais qui n’en avait plus le temps, recevait Fat Groove, le plus grand des blacks. Les coups de reins secouaient la bagnole. Gorgeous avait toutes les peines à maîtriser Lucky qui retrouvant de la vigueur, venait de le mordre. Il lui donna un coup de pied, quand il vit la tête de son copain happée, éclatée dans l’air. Il était du Mississippi et cela lui rappela un de ces watermelons de son enfance. Il entendit la détonation juste après. Hagard, déconnecté, Gorgeous avait perdu le contact avec la terre quand Odin junior sortit de l’ombre, un fusil d’assaut à la main. Lucky lui plaqua la face contre le pare-brise et commença à le secouer. Pleurant, nu ou presque dans ses lambeaux de vêtements déchirés avec ses restes de morceaux de tissus déchirés, il s’écroula tandis que Odin junior et Sandor prenait le relais. Solidement attaché avec du sparadrap, ils embarquèrent Gorgeous dans un mini bus VW. Odin junior retint ses chiens loup restés dans la voiture, qui, mis en appétit par l’odeur du sang, étaient prêt à dévorer le dernier survivant du quartet. Le paysage, bien que désert, commençait à s’animer et l’on entendait au lointain une sirène. Prestement ils mirent les voiles. Il n’y eut pas beaucoup à insister pour que Gorgeous se mette à table… la présence des chiens, sans doute. Il les amena où était cachée la dope. Un peu plus d’un kilo. Sandor retrouva ses runes. Tous sauf une. La treizième rune était introuvable. BAR, la mère, la protection, disparue. Il se concentrait sur ce B majuscule fait de deux triangles, mais rien. Il procéda au sacrifice du dernier dealer persuadé qu’il allait lui extraire la rune d’entre les côtes. Il fallut à Sandor une bonne heure pour achever son aigle de sang. Lucky avait craqué dès le premier poumon. Odin junior au deuxième. Assommé en glissant dans son propre sang, le supplicié était mort rapidement. Sandor l’avait attaché par les poignets à la tringle à rideau. Il recevrait le soleil levant de face, mais son corps n’avait guère d’allure. La tête tuméfiée, inclinée de travers, menton sur la poitrine n’arrivait pas à faire oublier ce qui sortait du dos… deux sacs de bouillies rougeâtres qui avaient été de beaux poumons de non-fumeur, il y a quelques heures encore. L’appartement avait tous les stigmates du carnage. Le propriétaire des lieux allait faire la gueule. Mais pour Sandor, tout cela n’avait aucune importance. La rune manquante était introuvable, disparue. Plus de BAR. Avant de partir Sandor avait pris au cou du mort une chaîne à laquelle était accroché un petit marteau en argent sur lequel était écrit en rune du plus vieil alphabet fupark :

EK TREGR UNGANDIR IH, ce qui signifiait “ moi le jeune guerrier invincible par la baguette magique ”.

Encore un invincible de moins qui ignorait que la baguette avait un manche, se dit Sandor qui avait déjà vu une formule analogue sur d’autres souvenirs pour touristes. Sensible à ce post-scriptum du destin, il mit la breloque dans sa poche et, pris d’une soudaine intuition, hâta le départ de ses compagnons hébétés qui traînaient dans la salle de bain. La pièce d’eau constellée de traînées rosâtres n’invitait pas spécialement à la rêverie. Ils frôlèrent la catastrophe. Dans la rue une jeune femme les croisa. L’œil vague, elle rentra dans la maison qu’ils venaient de quitter. Ils étaient juste dans le mini bus quand ils entendirent un cri. Pas n’importe quel cri, de ceux qui restent longtemps gravés dans l’esprit. Un genre de musique ancienne qui vous renvoie à la solitude des premiers temps, où les mères des petits hommes dévoraient leurs propres enfants. Odin junior avait son kilo de coke, Sandor toutes ses runes sauf une et Lucky claquait des dents tout en pleurnichant, la main serré autour de son doigt cassé dirigé vers nulle part. Incapable de retirer de son cerveau les images qui organiseraient les plus fantastiques cauchemars auxquels il n’avait encore jamais rêvé, Lucky se laissait envahir par une haine sans précédent. Ils avaient tous besoin d’une bonne douche. Une odeur restait, insidieusement et ils n’avaient plus qu’une seule envie. Ne plus sentir l’odeur du sang.

EP2 - ill3 Couleur-01

 15

La bande fonctionna à petite vitesse. Les filles apprirent par bribes ce qui s’était passé. Le charme était rompu. Odin junior savait que les blacks faisaient partie de la mafia, mais il s’était bien gardé de le dire. Quand il se décida à parler, quelque chose se cassa. Le cœur n’y était plus. Les plaisanteries sonnaient faux. L’Edda avait parlé et c’était Sandor qui avait interprété le message. C’était lui, plus que Odin junior, qui avait dirigé les événements. Ils savaient tous que lorsque l’on vole un kilo de coke à la mafia, on ne peut que s’attendre au pire. Or, précisément, le pire ils venaient d’en sortir. Alors, dire pouce, on arrête, on donne sa langue au chat… Putain d’engrenage. Sandor voulait se tirer. C’est ce que firent les deux chiens loup. Les compagnons de toujours d’Odin junior s’enfuirent une semaine après le sacrifice du black, sans raison aucune. Ils disparurent. La petite communauté décida d’en faire autant. Ils se mirent au vert, à Skagen, à l’extrême nord du Danemark. La tribu s’entassa une nuit dans deux minibus en route pour la pointe du Jutland. Ils s’installèrent dans une ferme située à l’écart de la ville qui appartenait à la famille de l’une des filles.

Peu de temps après, alors qu’ils retrouvaient un peu d’enthousiasme, ils décidèrent de faire un pique-nique dans une petite crique sauvage où l’on pouvait apercevoir des baleines, des orques et autres mammifères marins égarés. Ce jour là, une baleine était échouée sur le rivage, le corps à demi dans l’eau. Un vent violent venant de terre empêchait la puanteur de pénétrer les narines. Par contre, dès que l’on était à cinq mètres de la bête, le spectacle d’une foule de prédateurs vous assaillait. Ça bourdonnait, ça piaillait dans tous les sens. Les crabes, les insectes, les mouches, les oiseaux, tous et chacun en voulaient un morceau. L’air était en pleine fringale. L’eau avait faim. Vers la queue qui baignait dans l’écume on distinguait quelques ailerons. La ligne du ventre tremblotait sous la charge des arthropodes. Un murmure s’élevait de la charogne. Avec le vent qui tombe, Radio Putréfaction s’exprime sur une fréquence animale qui ne laisse personne indifférent. Insupportable. La plage est devenue irrespirable.

– On se tire !

C’est alors que les premiers coups de feu claquent. Courtes rafales. Deux balles dans le front, Odin junior tombe le premier, la tête en avant sur les galets. Des hommes avancent prenant la plage en cisaille. Ils sont deux, peut-être trois. L’air est de plus en plus irrespirable. Sandor s’enfouit dans la baleine. D’autres rafales claquent. La copine d’Odin junior trébuche et sa sœur s’écroule. La corolle de la robe blanche de Skida tachée de rouge volette coincée au milieu des rochers. Les balles font mouche. La surprise est telle qu’il n’est pas question de résistance. Les tissus des vêtements flottent par moments, soulignant l’immobilité des corps, des frissons agitent encore de-ci de-là quelques mèches de cheveux blonds. Un des tueurs achève les blessés. Dans le silence, les pierres répondent aux pierres. Plus rien ne bouge. Là haut les mouettes tournent dans les airs, effarouchées, en attente. Deux corbeaux les ont rejoint. Une rafale qui a atteint la baleine souligne le dessin de l’œil d’où suinte un liquide visqueux. Trois hommes, un mouchoir sur le nez, s’approchent. L’un d’eux retourne le corps de Odin Junior. Après avoir vérifié ses poches, il lui balance un coup de pied dans la tête qui fait rebondir son visage… le nez s’écrase avec un bruit de plastique mou. Les cris des mouettes se rapprochent. Deux hommes échangent quelques mots à propos du grand noir. L’un d’eux montre la mer où un aileron plonge traînant un morceau de tissu le long de son corps. Ils retirent leurs mouchoirs et remontent à la voiture où les attend un quatrième homme qui accompagne Lucky. Ils rigolent tous, radieux. Au moment où les portières s’ouvrent, une dernière balle claque. Lucky s’écroule, un grand trou dans la tête.

Quelque temps après, qui parurent une éternité à Sandor, celui-ci sortit d’un enfer nauséabond. Il avait appris que dans le monde des odeurs, on pouvait toujours trouver pire. En remontant sur la route, il vit le corps de Lucky. Malgré le gros trou qui lui mangeait l’arrière du crâne, il tremblait encore. Il prit une grosse pierre et lui écrasa consciencieusement la tête. Après avoir terminé son travail, satisfait, il dit :

tu croyais peut-être que j’ignorais ton manège, Loki ! Tu n’abusais personne avec ton malheureux sobriquet, d’autant que maintenant avec les marques que tu portes sur le visage… je te reconnaîtrais toujours, quelle que soit la forme que tu oseras prendre.

Sandor allait partir, quand il redescendit sur ses pas. Au milieu du carnage, il chercha entre les corps celui de son ami. Puis lorsqu’il eut trouvé son cadavre, Sandor resta un moment songeur avant de couper la main droite d’Odin junior. Ainsi, tu choisiras encore les runes avec moi. Il aurait préféré emmener la tête de son ami borgne, meilleur instrument de communication, mais hors le volume encombrant à transporter, le nez écrasé, et deux impacts de balle avaient fait exploser la boite crânienne. Elle était dans un sale état…

16

Il se cacha. Ce qui n’était pas facile. Il parcourut la Scandinavie. Les gens de couleurs étant rares, il s’était soudain rendu compte qu’il faisait tache. La bande d’Odin junior l’avait protégé du regard des autres. Quand il était avec ces marginaux, Sandor était associé à leurs jeux. Totalement abandonné dans un monde sans couleur, il errait, au cœur d’une société anonyme. Accaparé par l’ennui, objets et gens recyclés se mélangeaient devant ses yeux. Il découvrait avec la sécurité l’indifférence. Remontant les sources du confort, il s’enfonçait dans les odeurs de désinfectant. Toujours apprécié par ces poupées au cheveux d’or, brûlante de curiosité à son endroit :

– Est-ce que toutes les femmes en Afrique sont excisées ?

Qu’est-ce qu’il y avait comme Toubabs ! Il avait l’impression de voir alors qu’avant il regardait. Le monde avait perdu son destin. Sorti de ses aventures rapides avec des femmes, ils faisaient tous semblant de l’ignorer… un sortilège les avait frappés. L’esclavage était la condition des habitants de ce continent… c’était effarant de voir tous ces hommes et ces femmes qui travaillaient en affichant des grands airs de liberté… la honte. Esclaves d’un maître qui n’osait même plus montrer son visage. Les enfants étaient seuls et ils cultivaient sans conviction le goût du morbide. Le parti des esclaves régnait chez les vikings. Il découvrait LE BONHEUR. Comment deviner l’avenir dans une maison de verre qui répond présent à toutes les normes ? Et toutes ces poupées de plastiques qui tournaient, tournaient…

La Suède exprimait sa modernité à travers son acier poli. La transparence des jours heurtait les pores de sa peau. Désignée et chic cette géométrie luxuriante imposait l’idée d’un art funéraire. Au royaume de l’unisexe tout devenait cassant. Le refus de vieillir poussait les esclaves au suicide. La certitude de l’enfance devenait enfin mortelle… Toutes ces morgues organisées en salle de sports ou de loisirs le subjuguaient et le glaçaient à la fois… un vertige le gagnait. Les corps humains devenaient mécaniques. Il fut contraint d’aborder ce problème. Dans le froid, l’ennui, il se repliait… il inventait malgré lui l’hibernation. L’aiguille de la boussole devenait folle… le pôle magnétique sans doute, mais que faire ? Les insectes ont un comportement étrange devant la lumière électrique.

– J’ai bien assez d’un œil pour voir le monde… l’autre restera toujours dans ma tête, s’écriait Sandor au cœur de la nuit et il s’infligeait des blessures qui terrorisaient ses compagnes passagères. Le jour, la passion était aiguillée par le froid, il le sentait en recevant le regard de cette longue jeune femme dont les cheveux conservaient encore le souvenir du soleil… son corps se déplaçait entre les vitrines comme un curseur réglé pour séduire. Que l’ombre nordique est longue dans cet horizon blafard ! Et la nuit qui retient le jour ! L’été a des allures de mirage… un conte de fée pour hôpital…

Sandor disparut. L’hiver était partout. Le grand noir réapparut dans le nord de l’Europe. Sa peau était devenue grise avec le froid plus dur que jamais. Coincé dans une ferme au nord de Stockholm, une femme l’avait recueilli. Sandor avait toujours la main d’Odin junior qu’il avait fait sécher avec des herbes. La main le guidait, et il la sortait souvent quand il était seul. Sandor et cette femme se barricadèrent contre le froid, elle le fit boire, ils firent l’amour, ils burent encore, la main d’Odin junior s’emporta… Le fil de la vie de cette femme ne se recomposa jamais. La Suède avec cet hiver qui est si long. On est seul, on boit beaucoup, on n’ose même plus se regarder dans une glace. Et c’est là que le pire peut arriver. Meurtre ? Suicide ? Pourquoi tous les monstres frappent-ils à la même porte en même temps ? Le chien fou qui veut casser sa laisse, le serpent originel qui veut remonter du fin fond des enfers et Thor, pervers, mais infiniment serviable, toujours là pour prêter son marteau. Sandor jugea plus prudent de ne pas attendre plus longtemps la fonte des neiges et repassa vers le Danemark qu’il traversa de nuit. Il ne faisait qu’interpréter le message des runes qui laissaient entrevoir la faiblesse, la maladie, peut-être la mort. Qui plus est, une subtile position des cauris avait signifié un retour. La mécanique du voyage, tout comme l’acte de tuer, ne concerne que les sens pratiques. Prudent, il se méfiait, il était peut-être encore recherché…

Pourtant, Sandor rencontra sur le bateau qui assurait la liaison avec le continent un groupe de routiers. L’un d’eux fêtait son anniversaire avec ses collègues. Ils invitèrent ce noir amaigri qui se tenait à l’écart. Ils lui demandèrent de venir boire avec eux. Sandor Walala n’était plus qu’une ombre qui se cramponnait à son sac, il avait perdu tout ressort. Il les rejoignit. Les chauffeurs le saoulèrent. Titubant, Sandor gagna le pont arrière à la recherche d’air frais. C’est à ce moment que l’un d’eux s’empara du sac de Sandor. Dans sa faiblesse et malgré l’alcool qui le faisait tituber, il réussit à récupérer les runes rangées dans une bourse, mais le cahier rempli de gravures tomba entre les mains d’un routier. Les camionneurs se passaient sans ménagement les documents qui se déchiraient. Ivres, ils singeaient les vikings. Une effroyable surenchère s’était emparée du groupe. Leur vulgarité les excitait et plus ils riaient plus les gravures se dispersaient. Ils poussaient Sandor par des exclamations, tandis que celui-ci s’affairait à récupérer ses feuillets épars. Un cri sortait de toutes les gorges éraillées par l’alcool.

– BLACK VICKING ! BLACK VICKING !

Sandor dû se rendre à l’évidence. C’était inutile. Un coup de vent balaya les vieux papiers qui s’envolèrent, suspendus un instant, ils retombèrent dans le sillage du bateau. Il semblerait qu’un routier ait aperçu une main momifiée au milieu d’herbes… il avait parfois des problèmes de vision avec l’alcool. Il avait pourtant bien vu une main glisser sur le pont avant d’aller rejoindre dans l’écume les vieux papiers. La mer, ce jour là, était couverte de méduses. C’est ainsi que Sandor coupa le cordon avec la Scandinavie. Il ressortait allégé de ce voyage. C’est lui qui détenait les runes, l’avenir des vikings. Il avait vu ce qu’était devenu ce pays, il n’avait plus besoin de ses images, il n’avait plus besoin de BAR, la rune de la protection. Même s’il ne tenait plus debout, il savait : les vikings avaient besoin de lui.

17

Au même moment, à Paris, l’Inspecteur principal Charles Fouks descendait du bus 47 à la station Dante. Il eut une pensée émue pour l’auteur de l’Enfer, surfa sur le septième cercle et sans pour autant freiner son allure prit à gauche pour remonter la rue Saint-Jacques. Une librairie ancienne offrait sa vitrine à la curiosité des passants. Fouks qui s’avouait une passion pour les vieux livres poussa la porte. La note dorée du bronze le projeta directement dans un monde de papier jauni, saluant à peine le libraire il se dirigea vers le rayon ésotérique. Autour de lui les livres envahissaient les murs. Leurs dos de cuir gravés de lettres d’or renvoyaient l’esprit à un autre monde. Fouks prit sans hésiter un volume in-8°. L’ouvrage était relié en maroquin moutarde, fleurons aux angles, dos à nerfs, tranches dorées. La reliure moderne renfermait un texte imprimé à Anvers en 1555. Praxis rerum criminalium, elegantissimis iconibus ad materiam accommodis illustrata… d’un certain Damhoudere. 56 gravures de supplices et de crimes. L’inspecteur n’hésita pas un instant, il n’était pas à proprement parler bibliophile, mais trouver ce genre de grimoire en plein couloir maléfique (d’après son logiciel des interférences criminelles, le bas de la rue St Jacques était dans le rouge…). Devrait-il y laisser sa chemise, il le lui fallait. Le libraire en voulait 5000 francs, mais il consentirait à le laisser à l’Inspecteur pour 4000. Fouks rappela une affaire d’expertise où tous deux s’étaient rencontrés pour la première fois et l’affaire fut conclue à 3000. Une fois regrimpé dans le bus Fouks se prit à l’observation des gravures, mais, il eut beau les regarder dans tous les sens… il n’y avait que 55 gravures. Arrivé chez lui tranquillement installé, il dut se rendre à l’évidence. La table des matières en faisait bien mention, mais une page avait été déchirée et la gravure sur bois représentant le supplice de l’aigle de sang ne faisait plus partie de cet in-8°.

18

Le retour de Sandor en France fut particulièrement difficile. De plus en plus gris, livide et hagard, il enfilait les autoroutes enneigées, dormant dans des escaliers gelés ou dans des maisons en construction où les températures, la nuit, font frémir. Il vivait, il respirait, il pensait en dessous de zéro. Il faisait peur. On l’évitait. Les femmes qui, hier encore, étaient prêtes à tout pour se couler près de lui, pour sentir son regard, le fuyaient. Ses yeux fixaient un horizon de folie. Le peu de contact qu’il avait gardé avec la réalité le poussait à bouger pour se réchauffer, pour survivre, mais l’argent s’était évanoui. Il en était réduit à faire de l’auto-stop. Sans papiers, il évitait la police. Il rentra en France par l’Italie, après d’innombrables détours. Ce sont des douaniers italiens qui lui indiquèrent l’endroit où, sans risque, il pourrait passer en France. Il n’était pas le seul. Les Italiens se débarrassaient d’un certain nombre de clandestins… Après, il n’eut plus qu’à remonter vers le nord, vers Paris. Inlassablement porté par une adresse que lui avait donné ce Malien à Marseille, il s’accrochait. Au fond de sa poche, emballée dans un sachet plastique, c’était elle qui retenait encore le peu de raison qu’il avait pu sauver du froid. Bien sûr, les runes étaient là dans sa poche, à chaque pas, il sentait les coquillages glisser sur sa cuisse, bien enroulés dans un foulard avec ce papier minuscule donné par le Malien. Cette adresse écrite au stylo : Anita Bakari, 128 rue St Denis.

Anita Bakari avait vingt-deux ans pleins de sensualité et de dents en or qu’elle dévoilait avec grâce, une taille fine serrée par une chaîne dorée qui explosait sous l’effet conjugué de deux seins agressifs que contrebalançait une paire de fesses tout terrain. De taille moyenne, elle avait recouvert son corps d’un fin tissu imprimé léopard de couleur fluo. En trois ans de tapin dans la capitale, elle n’avait encore jamais vu un noir dans un état pareil. Le jean que Sandor portait depuis son départ n’avait plus de couleur, plus de forme. Les baskets avaient subi le même traitement. Jadis rouge, le pull s’était vidé au cours des événements, rose jaunâtre, fané, sa couleur d’ongle évoquait la chitine, une autre peau qu’il se refusait à quitter, tant le froid lui était rentré dans les os. Anita hochait la tête, secouant ses nattes, roulant des yeux.

Elle savait qui était cet homme, non pas qu’elle l’eut connu ou rencontré avant ou ailleurs, mais l’instinct et surtout la vie dure qui était la sienne, qui lui avait fait voir des maquereaux, des trafiquants, des escrocs, des assassins, des pervers et des fous. Une voix lui hurlait d’éviter cet homme aux yeux inégalement colorés. Les gris-gris qui lui ceignaient le cou exerçaient une pression. Sonnerie d’alarme qu’elle comprenait trop bien. Elle résista. Pour quelle raison ?

Anita eut pitié de cet homme brisé. Il était la risée des putains. Les clients l’évitaient. Elle l’hébergea, lui donna à manger, des vêtements, de l’argent. Elle lui trouva même un travail rue St Denis. Dans un ancien hôtel de passe reconverti en studio, il assurait la sécurité, rendait service aux filles en allant chercher des boissons, des sandwichs ou des préservatifs. Les journées se passaient assis sur une chaise. A la fraîcheur de l’escalier succédèrent les grandes nuits lumineuses de l’été. Puis les saisons balayèrent d’autres souvenirs. Quelques années passèrent, avec des pluies, des bourrasques lavant les troncs des grands arbres à peine saisis par le pourrissement des feuilles. Senteurs vite envolées. Il ressentait les ondes telluriques venant des arbres empalés dans l’asphalte. Coincés dans ces plaques de fonte, ils s’accrochaient de toutes leurs racines à la terre. Sandor luttait de toutes ses forces à l’approche du froid, mais les arbres l’abandonnaient et dès novembre un malaise s’installait et déjà décembre intensifiait sa morsure, alors il se recroquevillait, c’était janvier, puis février le laissaient apathique, exsangue. Un hiver, les oracles se retournèrent contre lui. Il ne pouvait plus rien faire. Il avait tiré AS la quatrième rune. Les cauris indiquaient qu’il était prisonnier. Une grande influence s’exerçait sur lui. La rune montrait qu’il était sous le pouvoir des ases. Les dieux de l’air. Loki en faisait partie. Était-ce encore Loki qui envoyait cette malédiction qui transformait l’air en glace ? La fameuse magie Seidr, qui s’exerce à distance et qui rend ses utilisateurs efféminés. Loki n’était pas mort et il le prenait dans un filet d’air glacé. Seule la magie des mots découperait les mailles de glace qui lui prenait la tête, laverait ce filet qui s’infiltrait à l’intérieur de son corps… partout. Mais comment lutter avec l’hiver ? Il fallait qu’il parle qu’il annonce les oracles. Les rigueurs de la saison l’avaient plongé en pleine asthénie. Le pire des moments. Il avait besoin d’alliés. Dans un songe, la tête d’Odin junior était apparue à Sandor, elle lui reprochait de l’avoir laisser pourrir sur cette plage danoise. Il aurait dû la découper, la protéger. Sandor aurait fait parler sa bouche. A la place, il avait pris cette main qui était bien trop loin pour qu’il puisse apercevoir un seul de ces signes… Livré à lui-même, maintenant, il devait se libérer, trouver les mots, mais ils restaient bloqués au fond de sa gorge, Sandor étouffait, luttant avec une violence qu’il sentait grandir en lui. La huitième rune NOT sortit. Elle apparaissait de plus en plus souvent. La Nécessité, la Nuit… il ne pouvait lutter contre elle. Pas plus qu’il ne pouvait lutter contre lui. Cette rune était envoyée par les dieux, c’était la rançon du meurtre de Loki. Il devait se soumettre. Cloué dans la chambre d’Anita, Sandor regardait les arbres se déchirer sur un fond de ciel désespérément gris. Lacéré, craquelé, tout s’en allait autour de lui. Anita Bakari tomba malade à son tour. Elle prit peur. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, elle s’en prit à Sandor, l’accusant de tous les maux. Sandor qui ne l’avait pas touchée depuis des mois n’ouvrait plus la bouche. Il passait des jours entiers à regarder une branche, bougeant avec elle, à la manière des caméléons, lorsque le vent l’agitait. Saisi par les injures de la putain qui tombaient en rafales successives, il s’était arrêté de trembloter au rythme de l’arbre et chantonnait une mélopée. Son regard fixe traversait Anita, bougeant à peine les lèvres, dents serrées, il murmurait sa triste mélodie…

– Sale nègre ! ” conclut Anita excédée par Sandor qui, intouchable, continuait à chantonner absorbé par l’ombre de cette branche qui se projetait dans la chambre, par cet air, et par d’autres choses encore qui sortaient de la nuit et qui ne présageaient rien de bon…

La télé dans un coin de la pièce venait de s’allumer. Anita s’était servi de la télécommande. La lumière colorée de l’écran brouillait l’ombre des pistes… c’est alors que Sandor se leva et lui dit :

– Les branches rentrent dans le ciel et elles fissurent l’horizon. J’entends le craquement des astres… peu à peu le ciel se défait et c’est maintenant qu’il faut tout ralentir… car, si jamais tout s’accélérait à ce moment là, ce serait monstrueux ! Tout serait anéanti… je ne suis pas encore prêt.

Le regard de Sandor était intense. Il pleurait doucement. Pour la deuxième fois depuis leur rencontre, Anita fût pris d’une immense compassion. Elle l’arracha doucement au spectacle de l’arbre. Elle le prit dans ses bras et le berça tendrement, lui chuchotant dans l’oreille des mots bricolés, bien à elle. Puis elle lui raconta une histoire Il était question de désert et d’animaux en rut et dans ce petit studio propret, cela claquait comme des portes dans un courant d’air. Irréelle, la télé crachait sa couleur d’aquarium. Avec un ton égal, l’écran égrainait des pubs où les détergents se mêlaient aux rasoirs, des voitures surfaient sur des catastrophes. Un homme tronc lavait des destins… partout dans le monde la misère attaquait ferme, les virus se boyautaient, tandis que dans de luxueux hangars d’autres hommes troncs aboyaient ensemble à l’économie malade… enfin… Le Cauchemar s’éloignait tandis qu’elle lui faisait l’amour. A peine eut-il éjaculé que les monstruosités déguisées en branches réinvestissaient le ciel. Des phasmes géants dévoraient l’espace. Anita, guérie, abandonna Sandor Walala à ses rêveries morbides. Elle le retrouvait le soir sans une parole, sans un mot. Sandor, qui avait eu plaisir à jouer d’une cora, l’avait abandonnée à la poussière dans un coin de la pièce. Le peu d’amies qui passaient rendre visite à Anita tombaient toutes d’accord sur un point, le viking noir avait été marabouté. L’une d’entre elle, Belkis, avait essayé de réveiller l’âme de Sandor, en vain. Elle s’était fait tirer les runes. Maigre consolation pour cette bombe sexuelle qui avait, entre autre disposition naturelle,  un système d’allumage à toute épreuve. Hermétique à ce mode de manipulation des oracles, elle était partie toute courroucée se faire tirer les cauris ailleurs, par un vrai marabout.

– Je vais voir un voyant qui en connaît un bout sur la question… il pourrait t’en remontrer, peut-être même te guérir. Lâcha-t-elle à Sandor d’un ton méprisant.

Les bourgeons réapparurent. Avec l’amorce d’un nouveau cycle, les runes semblaient hésiter. La force qui venait des cauris se perdait dans les signes vikings. Puis un jour les caractères se réorganisèrent au contact des coquillages. Les runes et les cauris s’harmonisèrent. Et, contre toute attente, alors qu’on le croyait perdu, Sandor gagna sur la maladie. Il rejoua de la cora, s’abandonna un peu aux percussions. Sa vie retrouvait ses pulsations et les activités s’enchaînèrent. Sandor retrouva l’immeuble où les tapins n’avaient pas bougé. Les filles montaient avec des clients, d’autres descendaient. La journée s’étirait dans les escaliers, les bruits de talons aiguilles glissaient sur les marches… clap, clip, clap, clip. Une odeur de désinfectant coupé par des parfums aux effluves plus suaves se déplaçait autour de la rampe, entre les étages. La clientèle était timide et polie. Rarement d’accrochages. Les filles connaissaient leur métier.

Il s’échappait parfois et profitant du printemps parisien, il se laissait aller au gré du hasard, des promenades et des rues. Il descendait vers la Seine, traversait le Pont Neuf où il captait des ondes telluriques très fortes, et remontait vers le Boul’mich voir les nanas, les disquaires… Il recommençait à entendre des sons, près d’un bac à disque il a une fulgurance… du jazz, du rock ? Une soul démente sort de la boutique. Funky ! Ça décolle à plein pot, cette musique. C’était du jazz et ça irradiait. Envoûtant. Un rythme d’enfer qui faisait rebondir tout l’espace à travers un thème magistral, éblouissant, rempli de fierté[1] … La guitare déchirait l’harmonie pour mieux s’envoler. La voix ample du ténor, d’un timbre éclatant balançait des copeaux de saxophone à qui voulait l’entendre… c’était tripal, ça collait des frissons dans la moelle, les harmoniques illuminaient les éclairs du guitariste…

Sandor était dans la musique. On l’interpella, il ne répondit pas… la femme de Gorgeous qu’il avait croisée là-bas, en Suède, un petit matin sanguinolent, était à côté de lui, hystérique… cramponnée à sa manche, elle agitait le bras de Sandor, de plus en plus fort, de plus en plus énergiquement… au point que sortant de son rêve musical, il encaissa d’un coup tous les bruits de la rue… une douche sonore… les voitures, les conversations et cette fille, qui hurlait maintenant plantée, au milieu de tout ce manège. En un éclair, Sandor revit dans ces yeux, Malmö, le corps noir ouvert dans le dos avec les deux poumons… Faisant ni une ni deux il colle dans les bras de la fille une pile de vinyles qu’il a saisis dans un des bacs et il s’arrache, bouscule un curieux le nez plongé dans les soldes et pique un sprint derrière la fontaine St Michel. Il tourne, toujours à fond… dérape sur un saxo bien vivant, en chair et en os et en train de faire la manche. Sandor le bouscule… arrachant bec et bocal de l’instrument qui tombent et tournoient sur le trottoir à côté des quelques pièces et s’arrêtent le S runique de la marque Selmer bleu, brillant, bien en évidence contre la monnaie. Les démons de la fontaine crachaient leurs eaux devant l’apathie des badauds indifférents. Apparemment, il y avait une logique durant cette journée, le vent était du côté des instruments…

Sandor a disparu dans le métro. Un attroupement s’est formé à hauteur du disquaire. Le patron discute avec des flics. La Suédoise hurle des mots incompréhensibles. Le patron accuse la fille de piquer des disques… un des vendeurs clame tout haut qu’elle est la complice d’un grand noir. Un grand black, qui part en courant et pendant qu’on le poursuit la blondasse qui fait semblant de ne rien comprendre se tire avec les vinyles. Dès qu’une blonde se colle à un black… Fatigués, les flics s’en vont.

19

Sandor avait repris son service régulier dans l’hôtel. Les passes s’enchaînaient aux passes. Les michetons défilaient dans la sérénité bien huilée. Pourtant un jour, un gamin monte avec deux filles, Anita et Belkis. Le gamin, style étudiant, un blondinet mince et efféminé aux cheveux longs, a de l’argent, beaucoup d’argent, ce qui n’a rien d’exceptionnel vu la tournure de la prestation qu’il demande… par contre il est drogué, en train de faire un mauvais voyage. Le rasoir qu’il maintient sur la gorge d’Anita laisse craindre le pire. La chair est bien entamée. La lame tressaute avec les battements de l’artère. Belkis, en slip, est allongée sur le lit, face à sa copine, à moitié déshabillée, qui est maintenu à genoux entre ses pieds. Anita est bloquée dans cette position par le jeune maigrichon – nu, il paraît encore plus blanc – il lui tire les cheveux d’une main pendant que l’autre armée d’un rasoir coupe un peu plus sa gorge à chaque fois que Belkis bouge. Le sang commence à couler recouvrant doucement la lame. La respiration de Belkis est haletante, celle d’Anita est courte et rauque, son corps est tendu tout proche de l’explosion. Le gamin, les yeux exorbités, ne sait plus où il est. Il déblatère des obscénités assorties de conversations qu’il a avec sa mère. Il regarde Belkis.

– Oui, maman, je resterai ce soir avec toi. Oui maman, je couperai ma viande en petits morceaux pour ne pas avoir mal à l’estomac. Oui, maman, je vais tuer cette salope et je la découperai en petits morceaux car j’ai eu tort de sortir avec cette traînée… Dis à maman que tu t’excuses… excuse-toi bien et après je te découpe correctement…

Sandor qui n’a pas vu ressortir l’une des deux filles a un doute. Il n’y a ni savon, ni serviette dans ce studio. Même pas un préservatif. Sandor se glisse jusqu’à la porte et écoute, trouve ce rituel, même pour des fétichistes, des plus curieux. Il ouvre la porte sans bruit. Il fait pression de tout son poids et conjuguant un violent coup de poing qui fait voler le rasoir, il déséquilibre le jeune homme d’un grand coup de pied dans les reins. Anita se vide de son sang sur la moquette, les mains autour de son cou où palpite une gigantesque branchie. Belkis s’est jetée sur le gamin et lui laboure le visage de ses ongles. Le visage en sang, aveuglé, il essaye de se relever, mais Belkis lui assène un violent coup de pied dans le ventre. Il cherche désespérément à reprendre de l’air quand la Malienne lui colle un pied de chaise dans la bouche. Calant le gamin nu et épinglé sous ce siège, qu’elle maintient avec les fesses et le poids de son corps cambré. En dessous le blanc-bec, en pleine apnée, s’efforce avec ses deux mains de ne pas étouffer sous ce pal qui s’enfonce dans sa gorge. Sandor, d’un coup de hanche, a poussé Belkis qui perd l’équilibre. Le gamin en profite pour se dégager, essaye de déglutir… à peine a-t-il vomi qu’une droite le cueille à l’oreille. Sandor n’a que le temps de se retourner pour voir une furie qui se jette sur lui. D’un coup de poing il la rejette sur le lit.

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– Si t’insistes, j’applique le même traitement…

Sandor montre le jeune homme évanoui. Belkis relève le buste, les coudes sur le lit, la bouche ouverte, les lèvres relevées dégageant deux solides rangées de dents blanches, prêtes à mordre, elle avance la tête. Sandor lève solennellement l’index qu’il pose sur sa bouche, pendant qu’Anita passe dans l’autre monde avec un dernier râle. Sandor tend des billets de cinq cents francs qui dépassent de la poche de la veste accrochée à la porte, puis sort de la poche intérieure un portefeuille. Il vide son contenu sur le lit : deux cartes de crédit, American Express et une Visa Premier, une carte d’identité et un permis de conduire au nom de Borax. Prénoms : Bertrand, Loïk. Loïk, tiens donc se dit Sandor, un prénom qui m’en rappelle un autre… Mais ces blancs blonds chevelus, ils ont tous un peu la même gueule. Sans approfondir et surveillant Belkis du coin de l’œil, il continue l’exploration du portefeuille. Une carte de visite au nom de Denis de Borax, président de L’Internergie & CO, le téléphone, le fax et l’adresse : 16 rue de Presbourg Paris 75007, une clef plate et différents papiers remplis de formules chimiques.

– Donne-moi les cartes de crédit ! lança Belkis boudeuse d’une voix impersonnelle.

– Je te donnerai ces cartes et bien d’autres choses si tu te tais. Calme… Inutile de le tuer, on a assez d’un cadavre sur les bras. Par contre, lui, il va nous aider. Va chercher un appareil photo et mets la main sur un revolver. Je sais qu’il y en a un dans la maison. Je vais faire un bon rouleau de pellicule sur le sujet que tu vois là, et crois-moi, avec les photos plus le rasoir en ma possession, ce garçon fera tout ce que je lui demanderai.

Pendant quelques secondes Belkis resta immobile sur le lit les bras croisés autour de ses longues jambes, elle regardait la pièce, furieuse… puis elle condescendit à se lever, la poitrine en avant, elle déplia son corps immense, elle s’habilla, puis disparut. Bertrand de Borax revenait doucement à lui. Gêné pour respirer, il fut pris d’une violente quinte de toux. En s’asseyant par terre il porta la main sur le cadavre d’Anita. Sans s’émouvoir pour autant il s’essuya la main après le drap qui pendait du lit, près de son épaule, puis il découvrit Sandor qui le regardait. Bertrand Loïk de Borax, nu, assis sur cette moquette sale tachée de sang frais, fixa un regard encore hésitant sur sa main poisseuse, puis sur ce grand noir. Sandor agita délicatement le rasoir qu’il avait précautionneusement saisi avec un sac plastique. Voulant se lever brusquement, le jeune de Borax fut repris d’une toux qui se transforma en vomissement. Puis relevant vivement la tête pour reprendre sa respiration, les cheveux alors ramenés en arrière, il découvrit son visage. Malgré les estafilades dues au bon soin de Belkis, on pouvait nettement discerner sous les taches de sang d’autres marques… les joues étaient couvertes de cicatrices. Sandor releva les mèches qui lui couvraient le front. Encore des cicatrices. Une fois qu’on les avait repérées, elles ne vous lâchaient plus l’œil. Ce garçon avait la figure couverte de cicatrices, avec sa coupe de cheveux de général révolutionnaire, les marques passaient inaperçues. Cela s’apparentait plus aux filigranes qu’aux stigmates et pourtant… D’un coup sec, le jeune homme dégagea la main de Sandor qui lui relevait les cheveux.

– Calmos ! Loïk de Borax… Tu les as dégottées où tes cicatrices ?

– Personne ne m’appelle Loïk. Mon prénom c’est Bertrand. Loïk, c’est mon deuxième prénom…

– Tes cicatrices ?

– Les cicatrices… elles disparaissent doucement. C’est un accident de moto.

– C’est dangereux la moto. Il a eu lieu quand, cet accident ?

– Il y a quelques années déjà… Qu’est-ce que vous me voulez au juste ?

– Et bien Bertrand tu viens d’assassiner une fille avec ce rasoir… tu t’en souviens ? On va essayer de te sortir de là, mais avant on va faire quelques photos ensemble. Ce sera… comment dire, comme une garantie pour nous, tu comprends ? T’es encore dans les vapes ? Tu te drogues souvent ?

– Parfois… entrecoupé d’une nouvelle quinte de toux qui fut éructée d’une voix caverneuse… parfois… à chacun ses démons…

– Bois un verre d’eau et puis on va faire connaissance en attendant de faire ces photos.

Sandor lui tend un verre qu’il vient de remplir au robinet. Profitant de ce mouvement, de Borax se rue sur la porte en envoyant valser le verre en pleine figure de Sandor qui, peu incommodé, le rattrape facilement avant de lui envoyer bouler la tête dans le mur.

– Calmos, Bertrand, calmos… ou alors tu vas te retrouver avec ce cadavre de pute sur les bras. Plus une autre, sa copine bien vivante celle-là, qui va te sortir les yeux de la tête pendant que je te maintiendrai gentiment à sa disposition… dis-moi vraiment qui tu es Bertrand de Borax ? J’aime bien savoir qui sont les gens qu’j’aide.

– Qu’est-ce que vous voulez savoir exactement ?

– Ta famille, quelles sont ses possibilités financières ? Qui est Denis de Borax ? Que fait la société Internergie & CO ?

– Si c’est de l’argent que vous cherchez, vous ne serez pas déçu. Toutefois ne vous attendez pas non plus à ce que ce soit facile. Mon père est milliardaire. Il s’appelle Denis de Borax. Il préside et dirige une société qui s’appelle Internergie, laquelle coiffe un certain nombre de sociétés internationales et de holdings spécialisées dans la haute technologie, les produits chimiques à composantes secrètes et rigoureusement surveillées et des armes pas encore officialisées sur le marché. Personnellement, je me définirais comme la parfaite résultante de ce qu’il est convenu d’appeler un fils à papa… et si vous me donniez ce verre d’eau maintenant.

– Et votre mère ?

– Ma mère est morte, mais tu peux me tutoyer, ça ne me dérange pas.

Sur ces entrefaites Belkis revint. Un arc électrique d’animosité fut parfaitement perceptible lorsqu’elle frôla de Borax. Celui-ci se prêta à la mise en scène. L’appareil photo, manié par Sandor, cliquait, la lumière du flash faisait ressortir des détails sordides qui auraient pu rester ignorés, pendant que bon enfant Bertrand de Borax changeait de pose reprenant le corps pour préciser un angle de vue. Belkis avait pris un rouleau de trente-six poses. Il fallut finir la péloche. Elle avait la main crispée sur un petit automatique, dont on ne sait comment, aucun coup de feu ne s’échappa. Le revolver fut plus dangereux qu’utile puisque B.de B. se prêta aux photos avec une grande complaisance. A la nuit, ils sortirent le corps enveloppé dans un drap et le déposèrent dans un grand trou entouré de parpaings et de fers à béton. Les ouvriers d’une société de construction parisienne coulèrent le lendemain quelques tonnes de béton dans de nouvelles fondations, ainsi qu’ils le faisaient tous les jours dans cet arrondissement en pleine réhabilitation.

Belkis n’avait jamais trop réfléchi aux conséquences de ses actes. La vie avait l’habitude d’aller plus vite qu’elle. Violée à onze ans par l’épicier d’un ghetto de Bamako, elle avait ainsi réduit la facture que sa famille avait contractée avec le commerçant. L’appétit de la famille augmentant, elle dût s’installer avec l’épicier, jusqu’au jour où n’y tenant plus, elle incendia la boutique. C’était le jour où le marchand de boîtes de conserve fêtait ses cinquante-neuf ans, les planches de la baraque fournirent les bougies. Il eut la mauvaise idée de rester dedans. Par contre Belkis, prévoyante, avait sorti la camelote. Elle fut, parait-il, aidée par quelques voyous… les rumeurs y allèrent bon train. On conclut en disant que l’épicier avait voulu souffler ses bougies de l’intérieur et qu’il était resté coincé dans son gâteau qui brûlait.

Belkis était déjà une belle fille, elle avait treize ans et pas de scrupules, des tas d’hommes voulaient faire son bonheur. Certains essayèrent vraiment et ce fut à leurs dépens. D’autres s’y prirent très mal et la firent souffrir. Mais à chaque fois sa nature sauvage les effaçait… au sens figuré ou parfois même pratiquement. En provenance d’un boxon de Bamako, elle avait atterri avec quelques autres filles à Paris. Trois ans après le voyage elles continuaient à en payer les intérêts. Belkis avait bien tenté de sortir de ce circuit. Grande et jolie, douée d’un incontestable pouvoir de séduction, elle profitait de Paris by night à sa manière. Elle faisait des arnaques. Elle draguait des gogos dans des cafés sur les grands boulevards. Quelques gouttes d’un somnifère puissant et le naïf se retrouvait à poil dans un hôtel borgne. La carte bleue avait disparu et, tendre dénouement, avant de s’endormir le micheton avait craché le numéro de son code. C’était la routine de Belkis, mais elle rêvait d’une autre vie, le happy-end traînait avec la filière de Bamako. Elle ne pouvait s’en détacher. Violente de nature, elle avait rué dans les brancards. Elle s’était déjà fait casser un bras… ça ne l’avait pas gênée pour tapiner et apparemment l’Ivoirien qui était à la tête de ce trafic était intouchable. Belkis se prostituait sans perdre de vue le moment où elle pourrait disparaître. Elle se voyait bien renaître sous la forme d’une reine de jungle urbaine, elle avait vu des vidéos… Le magot sur lequel elle ou plutôt ils avaient mis la main était d’importance. Si l’Ivoirien mettait le nez là-dedans il ne leur resterait rien. C’est ce que lui avait expliqué Sandor. Ce qui lui échappait à elle, c’était pourquoi attendre… L’argent était à sa portée, là, il fallait sortir un max de pognon et se tirer. Au départ, par éducation, elle était peu ouverte au partage… mais ce Sénégalais, Sandor, avait l’air tenace. Elle trouverait bien un moyen… De toute façon, l’Ivoirien allait faire la tronche avec la disparition d’Anita. Alors une ou deux gagneuses de moins… et Anita, il pouvait toujours la chercher ! Sandor lui expliqua qu’il réglerait l’affaire avec l’Ivoirien et elle le crut, mais cet argent, elle le voulait tout de suite… elle fut contrainte de se taire.

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(la suite ici)

François Vitalis

[1] Flame games. Georges Adams/Don Pullen Quartet. Live at Montmartre. Timeless records. Recorded live at Jazzhut Montmartre, April 4 and 5, 1985.

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