N8 – Épisode 3

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Drogue, Sexe et Musique Africaine…
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La présentation que Bertrand de Borax (plus connu chez ses amis sous le surnom de B.de B.) avait faite de lui-même n’était pas fausse. C’était un parfait fils à papa. Néanmoins, il conviendrait de rappeler quelques faits qui seraient de nature à mettre en garde contre tout jugement hâtif qui pourrait nuire à la compréhension du drame que se jouait tous les jours B.de B.

Enfant unique, rarement gamin eut vie aussi facile. C’était là tout le problème de B.de B. Il n’avait aucun souci. Depuis son plus jeune âge, B.de B. se réveillait avec cette perspective automatiquement nettoyée de tous les problèmes qu’il s’était efforcé de créer la veille. Il commençait sérieusement à penser qu’il était immortel. Quelle que soit la nature ou la portée du sinistre qu’il venait d’inventer, quel que soit le merdier dans lequel il venait de patauger, il se réveillait avec une vue imprenable, chantant un avenir sans nuages. Cela le faisait rager. A l’âge où l’on ne casse que les pieds, il avait fracturé le crâne d’un voisin. Grimpé sur un balcon, au huitième étage, il l’avait guetté pendant des heures avant de lui planter dans la tête un trophée en bronze représentant un prototype d’avion de chasse. Un engin alors inconnu des radars. L’affaire avait été soigneusement répétée. Cela n’avait pas fait un pli, le chasseur n’avait pas raté sa cible. Loin d’être idiot, élève brillant (il en conservait à vingt-trois ans cet air d’éternel adolescent.), Bertrand avait préparé quelques grandes écoles nationales. Reçu à plusieurs concours, il avait d’un coup éprouvé une grande lassitude. Le jeune Borax assortissait alors ses exposés de remarques et d’aphorismes qui plongeaient ses examinateurs dans la gêne. Délibérément grillé auprès d’une élite auto-sélectionnée, sa famille suppléait à tout. Ce n’était ni les polytechniciens ni les énarques qui manquaient à la table des Borax. Les Borax, vieille famille anoblie depuis toujours, s’étaient enrichis grâce aux échanges de produits chimiques et de gaz pas toujours recommandables. Le nom pouvait faire sourire, le blason semblait sortir du marchand de couleurs… l’argent était là. Mais non seulement l’argent, mais l’or aussi, et le manganèse, le plutonium, le cuivre… alors, si on grattait un peu, on arrivait au gaz moutarde et bien d’autres encore… Le père de Bertrand, Denis de Borax, dirigeait différents conseils d’administration, il possédait un certain nombre de holdings disséminées dans le monde. Bien que cultivé, Denis de Borax avait des goûts simples et primaires, il affirmait peu de désir pour la bagatelle. Il préférait tirer sur d’autres ficelles qui lui permettaient de gagner toujours un peu plus d’argent, affirmant chaque jour sa fortune déjà considérable. Il disait souvent à ses interlocuteurs qui voulaient philosopher au dessert lors de la remise d’un contrat :

– Le plus dur n’est pas d’arriver à être riche ou puissant, cela peut arriver à n’importe qui pendant un moment plus ou moins long, le plus difficile c’est de rester riche et puissant… et alors c’est malheureusement l’escalade, pour les autres bien sûr qui s’évertuent en vain de vous concurrencer…

Il concluait sa phrase par un sourire de maquignon. Personne ne savait le montant de sa fortune. Il faisait parfois semblant de perdre de l’argent afin de consolider un pouvoir ou des intérêts occultes. Jouant les fractions politiques, il s’était créé un certain nombre de débiteurs qui demain augmenteraient son pouvoir et après-demain sa fortune. Il savait beaucoup de choses, car son réseau d’informateurs le prévenait toujours des mouvements internationaux qui secouaient la planète. Les milieux boursiers, les coups d’états et tous les bouleversements qui agitaient le monde le fascinaient et s’il ne rayait pas de la carte tel ou tel pays, il participait au moins à la chute d’un régime. En Afrique, ou ailleurs, fournissant des “ moyens ” à l’homme fort du moment, il retournait le pays dans la guerre civile. Après avoir d’une main fourni l’armement, d’une autre il doublait le parcours, profitant de la logistique mise en place, il relançait l’aide humanitaire. C’était ce qu’il appelait une opération cousue main. L’aide humanitaire lui fournissait un paravent publicitaire qu’il mettait à profit pour continuer à vider de ses ressources un pays affaibli mais pas abandonné par tout le monde. Qui plus est, il protégeait des enclaves humanitaires où des rabatteurs prenaient contact dans les camps de réfugiés avec les leaders de demain. La relève était ainsi préparée. Les hommes, les continents changeaient et si les sociétés, elles aussi, changeaient de nom, c’était toujours Borax qui était derrière. Inconnu du grand public, Denis de Borax influait dans les coulisses. C’était un personnage international qu’aucun journaliste n’avait réussi à saisir. Il n’est jamais facile d’avoir un père manipulateur et brillant. Denis de Borax avait une personnalité écrasante qu’il n’avait guère le temps de promouvoir en famille. Pourtant fidèle à sa méthode qui l’avait propulsé aux commandes, il avait acheté sa famille avec des cadeaux, de l’argent, des pouvoirs, des concessions, des silences…

Sa femme avait rapidement compris que tout le réconfort qu’elle pourrait rencontrer dans l’univers familial, se trouvait dans les premières lignes des chèques émis au nom de Suzanne de Borax, libre à elle de rajouter des zéros, ils étaient toujours solvables. Seule la date, dernier élément poétique, la faisait encore souffrir. Elle craignait la vieillesse comme certains craignent les coups de froid. Elle ignorait le temps qui passe… et c’était la boutique ou la banque qui remplissait l’avant dernière ligne, juste au-dessus de sa fine signature. La valeur marchande remplaçait l’affection et peut-être mise en relief par l’absence de cette dernière, tout ce qui l’entourait ne cessait de croître. Bertrand avait poussé dans cet environnement où plus rien n’avait de sens, où tout pouvait s’acheter. L’argent n’avait jamais remplacé la tendresse, mais il avait créé des habitudes et ces habitudes repoussaient toujours un peu plus les limites. Sainte transgression quand elle vous tient ! Pendant sa puberté, il avait suivi sa mère à la trace, l’accompagnant dans ses courses les plus folles. Les essayages prenaient des allures obscènes. Le soir, ils empilaient les robes, les chaussures, les sous-vêtements, les tableaux et les tapis. Suzanne détestait les sculptures, trop de présence en face d’elle.

Un jour, après un défilé de mode où Bertrand avait avec complaisance roté et pété pendant la partie automne, il s’était lancé pour la partie hiver dans des imitations de chiennes en chaleur, le nez collé contre le sexe de sa mère, il agrémentait son bruitage de reniflement nerveux. Rapidement de retour dans l’appartement familial, au milieu de sa garde robe, il avait fait l’amour à sa mère. Il avait seize ans, elle en avait quarante-deux. La folie des nombres exerçait son pouvoir, pour libérer ce couple interdit. C’était l’époque où Bertrand commençait à fréquenter un psychiatre, le Dr D. Ces week-ends thérapeutiques l’enchantaient, car il s’y faisait des amis. Ce fut aussi l’époque où il disparaissait pendant des semaines et où la famille loua les services d’un détective privé à l’année. Autant pour des raisons financières que morales (le mot a des airs incongrus quand il s’applique à Bertrand), la plus grande discrétion fut toujours la règle. Mais il n’en reste que la famille atterrée par l’ampleur des méfaits du jeune Bertrand (les rapports et photos de l’agence Detector furent systématiquement brûlés.) décidèrent d’envoyer leur fils unique dans un collège, en Suisse. La famille perdait, avec la distance, une responsabilité à laquelle elle n’avait jamais cru. Les angoisses et les quelques peurs qu’ils avaient bien voulu avoir les renvoyaient à la nature artistique et insaisissable de leur rejeton. Le reste fut illuminé par une équipe de dangereux pédagogues de cirque prompts à innover dans le jeune talent et n’hésitant jamais, pour éblouir les familles, à faire sauter leurs surdoués dans des cerceaux fumeux.

Libérée d’un fardeau et cassée à la fois, Suzanne de Borax rencontra alors l’ennui et mit fin à ses jours.

Bertrand de son côté se faisait des relations. Obéissant à une règle tacite, les adolescents s’interdisaient tout enthousiasme. La provocation leur était devenue fastidieuse. La délinquance leur fournissait une toile de fond éclairée par les drogues. Le rêve, fourni clef en main, se ringardisait. Leur monde qu’ils voulaient réinventer prenait l’ennui. Le quotidien dérapait. C’est là qu’intervint B.de B., il réalisa que le plaisir était fait d’une chimie incontrôlable qui, dose après dose, emportait tout. La perspective se renversait. Le mystère n’était pas dans le sexe, il était dans la chimie. Beaucoup rêvaient de meurtres. Les murders parties devinrent la spécialité du collège. Dans cette ambiance libérée Bertrand étudiait l’âme humaine. Dans les labos de l’école, il bricolait des molécules. Des drogues pour danseurs d’une nuit garantie sans lendemain. Des speeds pour paranoïaques qui se perdaient dans d’interminables scenarii. Le collège s’arrachait l’une de ses inventions : le Mégalo B. Quand un meurtre eut lieu.

Lors d’une murder party Boris Aldre, quinze ans fut tué d’une balle dans la tête. Il passait son test d’immortalité. Il avait pourtant un gilet pare-balles, et de nombreux impacts marquaient celui-ci. Un élève quasiment aveugle se laissa tenter par Bertrand pour cet exercice de tir à balle réelle. Hans Olde, seize ans, était le seul à ne pas encore avoir tiré sur Boris. Il confia même ses lunettes à Bertrand de crainte de rater le gilet et guidé par ce dernier Hans plaça la balle de 7,65 entre les deux yeux de Boris. Cette histoire rappelait une légende : La mort du fils d’Odin.

Un vrai mort. Une enquête policière fut ordonnée… puis étouffée.

Cela ne troubla pas B.de B., il avait trouvé un équilibre. Le suicide de sa mère avait à peine interrompu une série d’expériences et il se sentait poussé vers la carrière de médecin. La liberté que l’on pouvait prendre avec le corps d’un inconnu le fascinait et le sadisme scientifique lui semblait sans limite. La deuxième enquête policière qui eut lieu à la suite du “ suicide ” d’un élève de terminale ferma définitivement le collège. B.de B. fit médecine avec le plus grand sérieux, dans son coin, en autodidacte… Il avait l’intelligence pragmatique de son père, mais des abîmes économiques et culturels les séparaient. Ils n’avaient pas le même sens du meurtre. Il leur restait en commun un agenda toujours à la disposition de la famille.

Le père finissait sa vie en pleine forme, sans un problème de santé. Le fils commençait la sienne, névrosé et toxicomane, traînant sa fatigue, mais il avait réussi à sauver un intarissable enthousiasme morbide.

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Sandor avait flairé le phénomène. La proie était trop grosse pour Belkis. Ce n’était pas un de ces michetons qu’elle hypnotisait dans un café glauque. Lui tirer une brique, ce serait du gâchis. Y’avait plus que du pognon dans ce blanc-bec.

Sandor jeta les cauris qui roulèrent avant de former une nouvelle constellation. Les lèvres des coquillages alternaient régulièrement entre les dessins des runes dans une arabesque étrange…

L’ambiguïté était sérieuse. Ce Loïk qui se faisait appeler Bertrand ! Loïk, Lucky face de steak abandonné sur une plage danoise se retrouve dans un boxon parisien… le destin lui envoyait ses signes… Loïk, Lucky, Loki… toujours les mêmes et on recommence. Les coïncidences remontaient ainsi jusqu’aux origines. Toujours Loki, le plus vicieux des dieux qui fit tuer Baldr, le fils d’Odin… si les runes se brouillaient avec les cauris c’était pour souligner la métamorphose. Les cicatrices s’ouvraient et se refermaient devant lui. Quittant runes et coquillages, les caractères sacrés se manifestaient autour de lui. Les dieux lui renvoyaient le fourbe Loki et Odin lui dessinait un destin sur mesure. Marqué à jamais par ses soins, ils lui offraient un Loki roulant sur l’or…

Sandor se leva après avoir écarté de la main les coquillages et, face au mur où se dissipait une vision que lui seul pouvait voir, il s’adressa aux entités qui l’habitaient encore :

– Loki, j’t’ai baisé en Scandinavie. J’t’ai encore baisé avec les photos de la pute. J’te baiserai encore. Odin n’a même plus besoin de me le demander… ça va devenir chez moi une habitude et quand j’aurai fini, je débarrasserai les dieux de ce traître. Mais avant, Loki, je t’aurai vidé de tes pouvoirs…  

Sandor avait mal au crâne. Le jeu avec les Dieux n’est jamais gratuit. Une intuition lui disait qu’il fallait faire semblant de croire à son histoire signée Borax… ne pas montrer que lui Sandor Walala se doutait d’une supercherie. Fermer sa gueule. Et s’il était vrai que ce garçon avait du pognon, des relations sociales, qu’il connaissait un autre monde, Sandor naviguerait avec lui dans cet univers où tout était possible… il fallait qu’il se l’attache, qu’il en fasse son esclave.

En d’autres termes, Bertrand de Borax n’était pas loin de penser la même chose de Sandor Walala. Sa nature profonde de psychopathe l’avait fortement impressionné. Son nom, Walala, avait fait apparaître les divinités vikings qui, ces derniers temps, étaient à la mode. Les superstitions n’étaient pas son fort, mais il ne demandait qu’à s’instruire. Thor, Odin ! Pourquoi pas ?

Après avoir été allégé de tout le liquide qu’il avait sur lui, pompé avec les cartes de crédit d’encore un peu de fric, Bertrand promit toujours un peu plus d’argent. B.de B. prit rendez-vous avec Sandor pour le lendemain. Il pensait qu’il avait inventé Sandor Walala, et qu’il venait de faire un excellent placement.

De son côté, Sandor, n’osant y croire dans un moment très bref de lucidité, repassait le film des derniers événements. Mais nonL’homme qui se faisait appeler B.de B. n’était pas le fils à papa qu’il voulait laisser paraître. L’argent sortait trop facilement. Il n’était pas dupe. C’était un cadeau d’Odin. Quand on sait bien regarder, le destin envoie toujours des signes.

Ils se revirent de nombreuses fois sans Belkis. Sandor s’était installé chez elle. Elle bénéficiait des prodigalités de B.de B., mais, malgré les conseils du Sénégalais, Belkis négligeait le tapin. L’indépendance de Belkis était d’une fragilité provocante et leur relation s’amenuisait malgré tous ses efforts. Mécanique inévitable. Le ballet des allégeances et de la domination, doucement, se mettait en place. Pourtant la fille n’était pas née de la dernière pluie. Elle était splendide. Sandor s’en foutait, il ne la touchait pas. Il était complètement indifférent. Il tripotait sa cora ou son kalimba. Cette manie intriguait la Malienne qui n’avait pas encore réussi à attraper ce curieux oiseau qui jouait les sorciers. A quoi jouait-il avec elle ? Sandor qui sans en avoir l’air s’amusait, lui proposa un soir de sortir avec elle. Mais, précisément ce soir là, elle avait d’autres projets. D’un ton qui se voulait sans appel elle lui déclara :

– Je vais voir un médium, un vrai médium, pas un rigolo comme toi.

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Un peu piqué au jeu Sandor appris que Belkis connaissait un sorcier. Un voyant qui enlevait et remettait son œil. Impressionnée par le phénomène et décidée à mettre minable le Sénégalais qui en quinze jours n’avait pas encore réussi à la baiser, elle avait décidé d’aller le consulter. Sandor lui propose de l’accompagner. Dans un rez-de-chaussée, rue de Belleville, le mage les reçut dans une petite pièce au plafond bas, aménagée avec des poufs marocains. Un tapis qui avait dû connaître la guerre du Rif livrait les mystères de ses trous à la curiosité des consultants. Une table basse peinte avec des couleurs criardes relançait l’attention sur des posters psychédéliques. Spirales cinétiques vertes et rouges, superbes vénus black solarisées… ambiance mal aux yeux assurée. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, un homme sec comme coup de trique, la figure toute fripée surmontée d’un turban rouge fluorescent, demanda à Belkis, dans un mauvais anglais, d’écrire sur une feuille de papier le motif de sa visite. Il y avait un crayon et une feuille de papier sur la table basse en face d’elle. Belkis expliqua le scénario à Sandor. Le médium mangera le papier devant le consultant qui aura eu soin de plier le papier en cinq. Après quoi le médium ira dans la pièce à coté pour interroger sa poupée parlante. Belkis écrivit pendant que le mage, tourné vers la fenêtre émettait un borborygme. Le turban rouge du voyant touchait doucement un rideau à la couleur verte indéfinissable. Sans la regarder, il ordonna à Belkis de plier sa feuille et de prononcer à chaque pliage la formule… A…. BRA… CA… DA… BRA. Ce qui conclut le cinquième pli. A chaque pliage correspondait une partie du corps qu’elle devait effleurer elle-même avec son index : A, la tête, BRA, le bras droit, CA, le cœur, DA, la cuisse gauche, BRA, le pied droit, et quand tout fut fini, elle dut se passer la main droite avec tous les doigts bien ouverts sur le sexe. A ce moment le mage mangea le papier. Il le mordit. Il le déchiqueta avec les dents, le mâcha puis l’avala morceaux après morceaux devant Belkis. La Malienne suivit avec intérêt le transit du papier. Ses yeux ne quittèrent pas les morceaux qui, un par un, furent lentement déglutis et passèrent avec un sursaut de la glotte vers l’estomac du médium. L’opération terminée, le mage alla pour se relever quand Sandor lui appuya sur l’épaule et d’une voix qui n’entendait pas la contestation, il lui demanda de rester assis. Le mage insista… Sandor était très impressionnant. Le mage se résolut à rester assis. Sandor lui ordonna alors d’ouvrir la bouche. Le mage se confondit dans un mutisme complet. Sandor lui attrapa le nez le pinça, puis le tordit légèrement tandis que de l’autre main il lui ouvrit la bouche de force… Belkis était médusée. Elle roulait des yeux, ne perdant rien de la scène… Le médium se débattit. Elle vit l’œil de verre sortir de l’orbite, complice d’un crime de lèse-majesté avec les puissances occultes, elle allait crier… quand Sandor sortit un papier du coin de la bouche du faux mage au moment précis où l’œil artificiel toucha le tapis, flirta avec les trous du coton épais avant d’aller se nicher sous la chaise où Belkis était assise. Sandor Walala déplia le papier et Belkis vit apparaître les mots qu’elle avait tracés d’une écriture hésitante quelques instants avant :

QUAND SERAI-JE LA REINE DES VOLEURS ?

Elle était furieuse, elle tapa du pied et elle insulta le médium. Sandor lui demanda de l’attendre dehors. Au bout d’un moment, ils ressortirent tous les deux discutant. Au grand étonnement de Belkis, Sandor et le mage plaisantaient ensemble. Depuis ce temps Belkis honore de son mépris les médiums du quartier et elle vient toutes les semaines chercher une enveloppe qu’elle sait remplie de billets de banque.

Sandor s’était fait une réputation d’irascible auprès des autres sorciers. Il était craint, bien que sa technique divinatoire n’eut guère de succès auprès des Africains et des natifs des Caraïbes. Les filles qui travaillaient pour Sandor lui signalaient les nouveaux arrivants dans le métier de médium et il les rackettait. D’autres part Sandor s’était associé avec “ un déménageur ” et dès qu’une société de service informatique s’installait, profitant de leur installation, ils la soulageaient de quelques écrans (il suffisait de lire les journaux spécialisés pour se tenir au courant). Il était bien rare que la supercherie se découvre. Une fois, ils durent se rendre à l’évidence, on les regardait d’un sale œil. Ils partirent… les déménageurs étaient plus nombreux que le matériel. Les mois passaient. Les affaires ronronnaient mais, Sandor Walala le sentait bien, Thor rongeait son marteau. L’expérience danoise commençait à se diluer dans sa mémoire pour lui fournir une base de lecture de sa propre histoire. Il avançait dans son propre mythe.

Un personnage singulier errait dans les rues à putes depuis un bon moment. Il n’avait jamais trop attiré l’attention du quartier, si ce n’est récemment, par les questions qu’il posait… C’était “ l’Ivoirien ” qui cherchait ses filles. Anita et Belkis. Il en avait plein la bouche. Deux de ses filles avaient disparu. Il était au bord de la déprime. Le maquereau en devenait presque touchant.

Belkis avait pris de mauvaises habitudes qu’elle camouflait sous des histoires toujours plus extravagantes. Elle s’achetait des fringues, sortait en boîte. Elle rêvait tout en profitant de la vie. Un ordinateur avait atterri chez elle et occupait Sandor à plein temps. Grâce aux différents déménagements, Sandor s’était équipé très correctement. C’était l’âge d’or du soft, l’on croyait encore en France à l’ordinateur domestique et l’on pouvait s’équiper gratos comme le Sénégalais, si l’on avait des bons plans. C’est derrière un ordinateur que “ l’Ivoirien ” rencontra Sandor.

– C’est toi le Sénégalais qui m’a piqué deux femmes. Je sais que Belkis est avec toi. J’sais pas où tu as bien pu envoyer Anita, mais ça fait rien. Il y a un prix à payer. Tu es au courant?

Pour ne pas faire de bruit, cette garce de Belkis était encore sortie sans fermer la porte

Sandor leva les yeux de l’écran et regarda l’homme qui venait de s’adresser à lui. Gros, suant la suffisance, serré dans un costard gris anthracite à rayure blanche, planté dans des chaussures bicolores, la caricature s’enrichissait de geste nonchalant. Un maquereau déguisé en zèbre…Après un silence destiné à focaliser l’attention, il s’anima à nouveau.

– Deux bonnes putes formées par mes soins à la dure école du tapin parisien, ça fait du pognon… deux paysannes sorties de la banlieue de Bamako. La pire des jungles. J’ai réussi à en faire deux bonnes gagneuses…. des litres de foutre, elles en ont avalé, sans un hoquet, comme si c’était de la bière et maintenant ces demoiselles passent du champagne à l’ordinateur ! Y’a pas beaucoup de mac qui pourrait en faire autant… C’est moi qui les ai façonnées. C’est moi qui en ai fait des putes de luxe.

Un peu surpris par les raccourcis du mac ivoirien, Sandor leva un sourcil sans l’interrompre.

– Ouais, j’vois comment tu travailles. Minitel. Clientèle sélectionnée, partouses.

Il voulait une part du gâteau. Sandor se montra conciliant, lui proposa de partager les bénéfices. Rien à faire, le gros était intraitable. Il voulait cinquante briques. Sandor proposa de payer par mensualités. Il lui donnerait dès la fin de la semaine une bonne tranche… deux même, allez !

La rencontre fût brève. Il était pressé. Toutes ses putes étaient parties dans la nature. Après avoir menacé de représailles la terre entière, il lui fallait cinq briques devant lui dès demain.

– Pour le baiser, y fallait se lever tôt ! Elles allaient être à l’amende et ce serait la dernière fois. Après, crac ! fit-il en passant la pointe de son index sur le cou. Le maquereau s’arrêta figé dans une pose théâtrale, il avait fini son numéro. Sandor acquiesçait de la tête, il conclut cette première rencontre en lui disant :

– Je comprends bien et je ferai le nécessaire… les femmes sont toutes pareilles, plus on se donne de mal pour elles, plus elles en profitent.

22

Achille Bambul, plus connu sous le pseudonyme de l’Ivoirien, fut retrouvé à l’aube, sur un trottoir en face du 23 rue de la Lune. Il était attaché à sa moto, une Harley bien connue du quartier. Il avait les côtes ouvertes, déployées comme des ailes, dégageant les poumons qui lui sortaient du dos, de part et d’autre de la colonne vertébrale.

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L’inspecteur principal Fouks, spécialisé en cette sorte de crime, fut cette fois en charge de l’affaire. Bien que les parentés existantes entre le M.O. de Rouen et celui de la porte St Denis ne lui échappaient pas, il posa son volume relié façon cathédrale en marocain bleu, sur le dos duquel était gravé en lettres d’or : Salambô. G. Flaubert et se promit de commander « Les Sagas Islandaises » dans la collection de la Pléiade. En fouillant sur le net, il avait sorti quelques jours avant un intéressant rapport de la police suédoise :

18 septembre 1986. Un afro-américain, naturalisé suédois, âgé de trente quatre ans a été supplicié par la mutilation dite de l’aigle de sang. Il s’agit d’un ancien déserteur connu par les services de police comme trafiquant de drogue. Trois autres afro-américains qui présentent le même pedigree, ont été retrouvés également assassinés… L’affaire a eu lieu à la fin de l’été dans une petite ville de Malmö. Les milieux d’extrême droite et certaines sociétés secrètes fréquentes dans cette ville sont l’objet d’enquêtes et de surveillance. Un de leur organe de presse s’est empressé de saluer ce retour à la tradition viking et demande qu’une loi soit votée pour rétablir le supplice de l’aigle de sang pour les trafiquants de couleur…

L’enquête avait conclu par un règlement de compte entre dealers. Ça faisait pas mal d’années…

Le troisième Aigle de sang venait d’atterrir dans un quartier chaud de la capitale. La mode viking balbutiait encore. Les journalistes prirent les événements en main et Achille Bambul fut, pour un jour, la vedette incontestée de l’actualité. Les journaux s’interrogeaient sur le sens de cette mutilation et de ses origines. Faisant un large tour d’horizon sur la prostitution et ses itinéraires, ils concluaient avec l’historique de la croix des vaches et quelques conseils aux femmes seules.

Fouks était songeur, il prit un fichier, rentra les informations dans son ordinateur après avoir chargé son logiciel “ Interférences Criminelles ”. L’écran, après quelques secondes de moulinage, fit apparaître les informations suivantes :

“ 23 rue de la Lune, adresse de La Voisin. Voir Chambre ardente, dossier affaire des poisons[1]. Traité par le lieutenant de Police, La Reynie. Des milliers d’ossements d’enfants furent retrouvés dans la cave. L’établissement tenu par Catherine Deshayes, femme d’Antoine Monvoisin, dite La Voisin était avant 1679 le lieu où se donnaient les plus grandes messes noires du moment, fréquenté par le bourreau de Paris, le grand Racine, rendu célèbre par la Montespan (favorite du roi soleil). Le tout Paris faisait ripaille en compagnie des plus belles catins de la ville… L’on pouvait également acheter des philtres d’amour, de la “ poudre de succession ” (arsenic destiné à hâter les héritages) ”.

– Que savait-on en 1682 ? pensait Fouks à haute voix. Cela avait ébranlé la monarchie. Le roi avait donné l’ordre d’arrêter l’enquête. C’était pas nouveau ! La Reynie avait dû être déçu, y’avait du beau linge… Fatigué de boire du sang d’enfant mélangé à son pinard, Louis XIV avait congédié sa pute. Le roi se plaignait de maux d’estomac… pas étonnant ! Si mes souvenirs sont bons, on a même assommé La Voisin avant de la brûler pour qu’elle évite de crier au dernier moment, quelques noms compromettants. La chambre ardente… c’était un tribunal civil, pas des religieux. Curieux ? Que fait donc l’inquisition ? Et après, la sorcellerie est tolérée !

Fouks feuilleta un plan de Paris. D’origine protestante, il avait conservé de mauvais souvenirs de Louis XIV. Ceux qui, comme ses ancêtres, n’avaient pas voulu fuir à l’étranger lors de la révocation de l’Edit de Nantes, avaient connu les violences des dragons. En plus, après la chasse aux huguenots, le Bourbon stoppait les enquêtes comme n’importe quel Président de la République

– 23 rue de la Lune, un rendez-vous de sorcières… c’est ou ça ? Tiens donc, dans le 2ème arrondissement, près de la porte St Denis. Elle existe encore cette rue ! C’est vrai qu’on ne peut pas condamner tous les lieux maléfiques de Paris, déjà que l’immobilier…

Il se promit d’aller voir bientôt cette fameuse rue de la Lune.

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Chose promise, chose due. Qui plus est, la promesse, ayant été faite à un mort, était de l’ordre du sacré. Sandor offrit une solide correction à Belkis qui l’accepta de bonne grâce. Elle retourna sur le trottoir. De son côté B.de B. n’avait pas chômé, sa nouvelle création qui avait pour nom Sandor Walala lui prenait tellement de temps qu’ils ne se quittaient plus. Sans que Sandor ne le réalise, B.de B. ne le lâchait pas d’une semelle. A peine s’étaient-ils séparés que B.de B. après trente secondes de battement, prenait Sandor en filature. Discrètement le fils de famille était rentré dans la vie du Viking Noir et il en avait appris beaucoup plus sur ce Sénégalais que lui n’en saurait jamais sur son compte. Mais, le supplice d’Achille Bambul avait été une révélation. B.de B. fut ébloui. Il avait enfin trouvé un partenaire. Dès lors, de plus en plus fasciné par le sénégalais, tout en gardant pour lui ce qu’il avait découvert, il décida de laisser croire que c’était Sandor qui le manipulait. Pour le reste, se fiant à la magie du hasard associée à celle de Odin, il salua l’arrivée de l’Aigle de sang en attendant avec impatience l’entrée en matière du marteau de Thor.

B.de B. n’avait pas la même expérience du crime que Sandor. Il avait tué par jeu, par ennui. Sandor avait une dimension mythique et, s’il s’identifiait au bras armé de Thor, il avait mieux à faire qu’à s’occuper de petits maquereaux. Sans morale, sans opinion politique, B.de B. n’avait toujours suivi qu’avec ennui le débat gauche-droite. Bien qu’un certain sens de la manip et du cynisme l’ait séduit pour un temps, les névroses des gauchistes ne correspondaient pas aux siennes. Quant à l’aspect religieux, au vide de certains temples qu’il avait visités, il avait toujours préféré la pompe des églises, le faste. Alors l’extrême droite, les vikings… la panoplie était trop belle.

S’embarquer là-dedans avec un noir… C’était fantastique, personne ne pourrait jamais y croire. Sandor Walala le viking noir c’était génial ! On allait leur refiler une version moderne de leur vieux rêve apocalyptique.

La fin nécessitant les moyens, il décida de demander une subvention supplémentaire à son père. Mais, Bertrand ne put avoir gain de cause, dossier mal ficelé, conjoncture internationale foireuse… l’industrie de l’armement battait de l’aile, l’Afrique foutait le camp, l’Asie flambait en pleine crise économique… même l’humanitaire s’essoufflait. Alors subventionner la fin du monde… si on pouvait remettre ça dans dix, quinze ans. Le budget serait plus à la hauteur et donc la finalité plus cohérente et, c’était toujours la même histoire, quand le pognon était là on trouvait toujours des partenaires pour financer une affaire, fut-elle apocalyptique. Ou alors, il ne restait plus à Bertrand qu’une solution, s’autofinancer…

Bertrand n’eut pas le cœur à insister, il n’avait aucune envie de rendre des comptes sur ses dernières dépenses. Le train de vie princier qu’il était censé mener avait surtout profité à Sandor et Belkis. La grande Malienne avait beau être retournée sur le tapin, et même si à l’occasion, il n’avait pu s’empêcher de la sauter, c’était toujours lui qui allongeait la monnaie. Jamais un coup ne lui avait coûté aussi cher. Il décida de mettre les choses au point avec Sandor. Après tout, se faire la main sur les petits maquereaux, c’était pas si con. Les filles rapportaient du fric. Ils en parlèrent et convinrent d’un “ gentleman agreement ”.

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Sandor avec l’aide de B.de B. allait développer un réseau de filles. Le froid oublié, il avait retrouvé sa forme et son pouvoir de séduction. Il avait même acquis un sacré savoir-faire et dans ce contexte parisien, le seul fait de jouer au noir lui facilitait les contacts. Les fréquentes manifestations antiracistes lui fournissaient un vivier dans lequel il puisait sans aucune retenue, il restait à aiguiller les nouvelles recrues sur une autre clientèle. L’Ivoirien avait vu juste, il fallait utiliser une autre méthode de racolage. Le minitel, un réseau informatique qui se mettait en place et puis bien sûr les relations… Sandor comptait alors sur Bertrand pour pénétrer des cercles plus fermés. Des portes s’ouvriraient et les possibilités de manipulation n’en seraient que plus grandes… par contre B.de B. resterait dans l’ombre, ce serait Sandor qui monterait au filet. Mais, afin de mieux régler cette chorégraphie subtile qui devait détruire la cité, Bertrand voulait en savoir plus sur la magie runique, sur les vikings, sur l’aigle de sang… B.de B. n’ignorait pas que s’il parlait de l’aigle de sang, il montrerait à Sandor qu’il avait pris connaissance de son crime. Et y faisant allusion il se dévoilerait non pas pour le menacer, mais pour rétablir un équilibre, pour mieux asseoir leur association. Et surtout, et c’était là le plus important, il voulait rentrer dans ces mystères qui le fascinaient, il ressentait cela comme une nécessité. Son cerveau reptilien réclamait de la sorcellerie nordique comme un gamin réclame des bonbons.

Sandor l’écouta. Il ne montra aucun signe d’inquiétude quand B.de B. fit allusion à l’aigle de sang. Pour Sandor, B.de B. était la réincarnation de Loki, le dieu fourbe, il ne pouvait donc raisonnablement pas ignorer ce sacrifice offert aux dieux.

Par contre, il tiqua un peu lorsque Bertrand eut l’air de remettre en cause le financement de ce qui devenait leur affaire. Ce financement était le tribut que B.de B. payait régulièrement à la suite du meurtre d’Anita. Une centaine de bâtons avait ainsi été avalés par Sandor. Cette aide à la création lui avait été précieuse. Il avait retrouvé allure humaine, correctement sapé, il était à peu près installé, prêt à recruter des guerriers pour fêter Odin, prêt à former des Walkyries. Et puisque B.de B. ouvrait des portes, ses Walkyries iraient s’y engouffrer, la vie était toute simple.

La simplicité toute relative de l’opération s’avéra, dans les faits, beaucoup plus subtile. Ils eurent beaucoup de chance car la quête de renseignements et l’agitation ne peuvent avoir de sens que si la situation s’y prête. Or la mode Viking, qui avait doucement poussé au fil du temps, trouvait de plus en plus d’échos. Les jeux de rôle, “ Donjons et Dragons ”, étaient envahis par les vikings. Le Seigneur des Anneaux avait été élu premier livre de l’année, le dessin animé Les Vikings avait transformé Kirk Douglas en un personnage encore plus populaire que les Simpson, les chapeaux de feutrine ornés de cornes et d’ailes se rencontraient sur toutes les têtes. Il était de bon ton de prendre des cours de norrois, sinon de le parler. Les runes remplaçaient les tags. Les sports d’hiver de leur côté venaient de lancer sur les pistes le drakkar des neiges. Le prêt-à-porter et la haute-couture qui ne se voulaient pas en reste taillaient dans le viking des vêtements de légendes. Les militants du quotidien et de la mode s’armaient d’oripeaux scandinaves. On pouvait lire dans la rubrique mode du magazine SAMDIMANCHE :

Cet hiver, le vaomal, cette étoffe de bure de grande qualité chaude et imperméable, fait un retour en force. Les pantalons de ski ou de golf serré au bas par des rubans, les ceinturons de cuir large attachés par une plaque de cuivre ou d’argent martelé donnent le ton. Les moufles sont indispensables. Le manteau, attaché par une broche, est fait d’une seule pièce d’étoffe sans manche dégageant le bras droit de manière à pouvoir tirer le téléphone mobile. La barbe, les moustaches se portent avec les cheveux longs. Les chaussures sont faites dans une pièce de cuir, elles s’attachent par des lanières qui s’enroulent autour de la cheville. Les chemises sont amples à encolure carrée. Pour les femmes c’est le retour au moyen âge. C’est la fin des frous-frous et des sous-vêtements. Le triomphe du pratique. La chemise s’ouvre sur deux seins pour nourrir les enfants. Elle se ferme par deux broches travaillées à partir d’inspiration runique. La robe est longue et ample, par-dessus un tablier. Cette superbe pièce d’étoffe brodée épouse la forme des cuisses qui dessinent deux pans écarlates de velours ou de soie. Les tresses retrouvent du service ainsi que la queue de cheval. On privilégie le fonctionnel sans pour autant oublier les fourrures qui pour l’heure, avec les nouvelles lois, sont toutes synthétiques.

Illustration - MVL

Illustration – MVL

Une foule de prénoms d’origine nordique envahirent le calendrier. Les O rayés d’une diagonale s’imposèrent officiellement dans l’alphabet français. D’autres tribus surgirent, stimulées par les médias et la mode. Les vicskins firent leur apparition, ils étaient opposés aux blacks renois. Ce gang usait de la redondance pour bien montrer qu’il était plus noir encore, un peu à la manière de la lessive qui lave plus blanc, les blacks renois s’attaquaient à des lieux publics dans le seul but d’effacer toute trace de civilisation. Une station de métro avait, en une heure, eu le privilège de se voir transformer en caverne préhistorique, façon neandertal. Incroyable paradoxe de la modernité qui, cherchant ses origines, fait réapparaître les spectres de son histoire. Les temps dérivaient ainsi, laissant les quelques derniers observateurs indépendants songeurs et prêts à s’égorger virtuellement lorsque l’on parlait du progrès.

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Au 36 quai des Orfèvres deux policiers de faction commentaient l’arrivée des policiers. Une réunion extraordinaire pour une brigade extraordinaire… ils venaient de saluer Fouks par un martial :

– Bonjour capitaine!

Celui-ci leur rétorqua que inspecteur sonnait toujours aussi bien à ses oreilles de flic. Pour ne rien leur cacher capitaine avait quelque chose de militaire qui le gênait… les deux plantons regardèrent Fouks rentrer dans le grand bureau où devait se réunir la brigade. Sa silhouette fine, légèrement voûtée, surmontée de ce crâne chauve où dansaient encore quelques cheveux, se détacha un court instant sur la fenêtre donnant sur le quai.

– Un jour on a reproché à Fouks son âge avancé… dit l’un des flics de faction.

– Quel âge a-t-il ?

– Il n’a pas d’âge, regarde-le…

– Mais il doit bien être plus prêt de soixante que de cinquante… à mon avis.

– Hé bien, il a répondu, qu’il voyait mal un gamin à sa place. Sa connaissance du crime est phénoménale. Il le traque à la racine. Fouks est l’inventeur d’un logiciel… les autres se foutent de lui, Méphisto, qu’ils l’appellent son invention… Fouks est un inquisiteur. Un historien du crime… une montagne…

– T’en sais des choses toi, tu causes bien…. pourquoi t’as un boulot de planton ?

– C’est une autre histoire…tiens regarde le lieutenant Fillon qui sort du bureau, lui son truc, c’est les oiseaux. Il plane comme les aigles, voit un lapin à trois mille mètres. Cet ornithologue a des problèmes familiaux… pas facile d’observer les oiseaux, traquer les criminels et trouver du temps pour s’occuper de son propre nid…

– Et lui ?

– C’est François Sefilo. Un mec cool. Mais sous des dehors j’menfoutiste, il te retourne le prévenu sans qu’il s’en rende compte. Cet Antillais est un véritable poulet Colombo…

– C’est marrant ce que tu dis, c’est un plat antillais justement… et lui ?

– Fred. Beur, deuxième génération, qu’il porte comme un fanion d’équipe de Foot. C’est un grand pote à Sefilo. Ils ont en commun des goûts musicaux. Regarde les bosses sous la veste… à gauche le calibre, à droite le baladeur.

– Dingue ce que tu sais. Et elle, joli brin de fille ?

– Florence Moskin, il l’appelle La Smokinge, ça fait plus habillé, plus classe. Elle est spéciale… c’est pas toujours facile d’être une nana avec tous ces mecs, d’ailleurs regarde ces deux là.

– Dis donc, il est plus tout jeune le deuxième en veston de tweed…

– C’est Le Gallo, un dur-vieil-école. Certains disent, qu’il a fricoté avec l’OAS. A dix-sept ans, il était avec les paras dans les Aurès. Rentré dans l’Hexagone, l’Occident lui a fait un bras d’honneur. Pour se remettre, ce breton s’est transformé en usine à calembours. Son insolence et son mépris de la hiérarchie en ont fait une vedette… avec ses opinions politiques, il a foutu sa carrière en l’air. C’est devenu un anar de droite. Il discute avec le patron Mat, le commissaire Mathieu. Commandant maintenant. Tu vois Le Gallo est à la retraite et après avoir voulu régulièrement le virer, ils l’appellent tous les jours. C’est le parrain du petit à Fillon. On se demande comment ils peuvent travailler ensemble, même dans un zoo, on trouverait pas autant d’espèces différentes.

– Dis donc à causer comme ça, je t’écoute. T’en sais trop toi, pour simplement ouvrir et fermer des portes… t’as fait des études. C’est quoi ton histoire ?

– J’ai fait de l’H.P. mec, une sale histoire m’a fait disjoncter. J’étais au deuxième bureau… je supporte plus la pression. Écoute… tiens, on m’appelle.

A l’intérieur sous les lambris, dans le grand bureau, Mathieu prononçait l’oraison funèbre de la brigade. A la suite de la nouvelle campagne d’aménagement et de modernisation des services de la Police décidée en haut lieu, l’équipe de Mathieu était pratiquement dissoute sur le papier.

…Au fil des nombreuses enquêtes, des liens d’estimes, puis d’amitiés se sont tissés entre nous… Nous avons appris à vivre ensemble et même si l’ironie d’un pseudo qui avait transformé Florence Moskin en La Smokinge. Ne trouve-t-on pas là, en habit de gala, la marque respectueusement féminisée d’un reste d’incorrigible machisme. C’est dans cette liberté et cette originalité que nos disparités s’épanouirent, créant un assemblage unique, au point que les enquêtes les plus tordues devinrent notre quotidien. A l’heure de cette dissolution et des grands changements qu’elle annonce dans la nouvelle organisation de la Police Européenne, je souhaite bonne chance à chacun et tiens à vous dire officieusement, que je m’emploierai à reformer cette brigade. C’est dans ce sens que je conçois l’éclatement momentané de notre équipe. L’enrichissement qu’il en résultera n’est pas à dédaigner, les hommes et les techniques changent…

Résultat des courses conclut Fred installé au bistrot face à ses collègues :

– On est toujours sous les ordres de Mathieu pour des missions ponctuelles. Fouks se retrouve en stage à la nouvelle brigade informatique. Florence Moskin et François Sefilo sont envoyés en mission d’échanges expérimentaux aux mœurs, Philippe Fillon et moi-même aux stups. Le patron quant à lui fait partie des quelques flics français de la commission européenne, destinés à devenir demain l’Europolice…

En théorie toutes ces différentes missions, stages et commissions laissaient normalement aux différents inspecteurs et commissaires cités toute disponibilité pour mener à bien les affaires en cours. Il n’en fut rien, bien au contraire. Le peu de temps qu’ils purent consacrer à ces affaires, ajouté à une incompréhension des nouveaux services qui les chapeautaient, créèrent une démotivation au sein d’une équipe autrefois très soudée. La brigade avait eu une grande autonomie ce qui avait permis à Mathieu de surveiller un gazon imaginaire, le green mythique d’un golf qui hantait ses jours et ses nuits.

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Sandor Walala qui n’avait jamais abandonné ses coquillages runiques trouvait enfin, à la faveur de cet engouement pour les vikings, un terrain favorable à la lecture de l’avenir. Ses connaissances de manifs et les relations qu’il avait tissées dans les milieux antiracistes l’avaient mis en face d’un nouveau public beaucoup plus ouvert que celui qu’il avait croisé dans les milieux d’extrême droite. Le souvenir de sa visite à Drakkar Soir n’était pas pour autant oublié et il conservait des relations avec l’un des autonomistes normands, Pierre-Henri. En effet, le jeune journaliste avait donné suite à l’intérêt qu’il avait manifesté lors de leur rencontre au journal. Il avait retrouvé Sandor et ils se voyaient parfois. Ça n’avait pas été facile, mais en ces temps reculés, le minitel faisait des merveilles. Ce n’était que la volonté d’Odin. La lecture des runes passionnait tout le monde et ce viking noir fascinait les salons. Sandor avait fait de sa lecture d’oracle un véritable spectacle. Des superbes filles métissées tissaient autour de lui un dégradé vivant, toute une gamme de mélange troublant. Cette chair vivante, ces cheveux et ces peaux aux grains différemment colorés, toutes ces créatures, toutes plus féminines l’une que l’autre, faisaient office de miroir où convergeait une sensualité brutale et impersonnelle. Objet unique d’excitation sexuelle, elles renvoyaient à cet homme noir, Sandor, comme à un cœur. Il laissait sa voix courir sur les vagues d’une mélopée, puis reprenait le rythme principal à la cora qu’il avait électrifiée. L’alliance de la mélodie chaude soutenue par les cordes de cet instrument qui avait emprunté le corps d’une femme, donnait aux vibrations une résonance réverbérée par toutes ces filles ondulantes et tendues, cuisses ouvertes. Ce spectacle plaçait l’auditoire dans la stupeur, au pied d’un avenir aussi ancien que la pratique de ces femmes… Sandor était en train de les ensorceler… il savait, et peut-être allait-il leur dire ce que tous attendaient et craignaient tout à la fois ?

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Au rythme de la pulsation, l’idée s’imposait. Sandor voyait. Toutes les interrogations, toutes les envies, toutes les craintes trouvaient un exutoire. Il n’était plus question de pudeur ou de mauvais goût. L’intérêt propre à chacun avait donné corps à cette alchimie. Une étrange mayonnaise prenait. L’artificiel rencontrait le pathétique.

Les filles bougeaient de façon lascive illustrant les curiosités et les désirs et Sandor s’arrêtait.

Alors, un homme, une femme se retrouvaient face à deux yeux qui n’avaient pas la même couleur et les mots tombaient sur lui, sur elle, faisant mouche, s’agrippant. Ils trouvaient leur sens dans l’intimité de l’autre profondément troublée. Les filles avaient disparu et Sandor n’était déjà presque plus là.

La dualité de Sandor Walala, de la personne qu’il représentait, engendrait deux tendances, être aimé pour ce qu’il laissait entrevoir de lui et pour les mêmes raisons détesté par un effet de miroir. Il détestait les autres, ceux qui le chérissaient comme le bon sauvage, le bamboula, le bougnoule qui savait les séduire, les amuser, voire les fasciner et leur faire miroiter les racines de leur pouvoir. Face à ce qu’ils considéraient et considéreraient toujours comme un démuni qui a besoin d’aide, quand bien même la fierté qu’il affichait manifestement l’en empêcherait. Il sentait alors la nuit originelle qui cette fois ne venait pas du grand noir, mais du soleil et de l’Afrique entière et pour éviter la folie, une folie encore plus meurtrière que ce qui était imaginable pour ces petits esprits installés dans leur Conforama… il jetait les cauris et interrogeait les runes. Il cherchait à travers le temps, qui déjà en avait broyé plus d’un, les éléments qui pourraient leur faire comprendre que le verbe anéantir n’est jamais très loin et ce qu’il signifie. Il s’en dégageait un érotisme d’une violence troublante. Cette grande virilité contenue créait un vertige tel chez l’interlocuteur qu’il en ressortait troublé. Il avait effectivement échappé à la mort. N’y a-t-il pas de plus grand soulagement, voire de plus grande allégresse que de sortir vivant d’une aventure dangereuse… Qui plus est, il ne s’était rien passé, cette métaphysique de l’extrême avait juste créé un éblouissement supplémentaire. Une expérience unique et personnelle. Le moi avait été caressé, fouillé sans témoin… pas de perdant, juste deux vertigineux qui se dédoublaient, face à face. L’un ignorant brutalement tout, même si sa naïveté était feinte. Le filet avait été rapidement retiré. L’autre, Sandor, apparemment noir, un œil visiblement noir, l’autre vert. On serait tenté de dire vers QUOI ? Et c’était bien là l’interrogation suprême qui dérivait entre le Nord et le Sud, saisissant les oripeaux de l’histoire. Qui indique mieux qu’un baromètre de chair que l’amour, la mort et le pouvoir se rencontrent parfois ? Que la peur est une compagne et que la curiosité qu’elle génère est vitale. Toutes ces interrogations partent en spirale et ces questions s’égrainent depuis toujours dans ce crâne en os dans lequel, lui, Sandor savait que ses ancêtres avaient bu des liqueurs qui vous rapprochaient des Dieux.

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On ne voyait plus guère B.de B. qui, sous couvert d’une ultime cure de désintoxication, réglait le ballet des coulisses. Les danseuses accrochaient un type, toujours ciblé, rien n’était laissé au hasard. Si la rencontre avait l’air fortuite, tout était réglé. Le curriculum vitæ du client était connu et la partition écrite. B.de B. savait toujours quels étaient les invités intéressants. Cavaleur ou pas, ils se retrouvaient tous très excités et incapables de sélectionner une fille dans cette collection. Le mirage s’amplifiait avec le nombre de danseuses. L’irréalité du show monté par le viking noir rendait l’idée même de débarquer une fille impensable. Ces manifestations avaient toujours lieu chez des particuliers, jamais de salle immense par trop théâtrale. L’espace n’était pas réduit mais il gardait toujours un caractère intime. Aussi, lorsqu’un des invités se retrouvait à converser avec une de ces beautés, il avait soudain l’impression que tout était possible…

Pourtant, il leur manquait toujours un gros poisson jusqu’au jour où un jeune énarque, ministrable, se présenta…Jean-Bernard était connu de tout le quai d’Orsay pour ses succès féminin. La quarantaine sportive, il affichait une assurance bronzée qui mettait en valeur ses cheveux blonds. Héritier de la décolonisation, il avait travaillé, dans les différents ministères et organisations qu’il avait fréquentés, à changer la vitrine. Les pays du tiers monde étaient sa spécialité et les belles métisses, noires, ou latinos, son péché mignon. Le poisson idéal pour les filets tissés par Sandor et B.de B. Directeur de cabinet d’un nouveau ministère bricolé dans la hâte d’une démagogie galopante. Si J.B. avait peu de pouvoir réel, il n’en montrait rien. Il faisait partie des élus branchés… Le plus naturellement du monde, il fut invité à l’une des prestations de Sandor. Dans un loft parisien. Un artiste redécouvrait l’Art Nègre. Une Fête. C’était en réalité un vernissage et le pauvre barbouilleur qui avait cru pouvoir faire sa promo sur le dos de Sandor et de ses danseuses en fut pour ses frais. Jamais personne n’avait moins regardé ses imitations d’écriture pygmée… il n’y en avait que pour les filles. La nostalgie d’un Montparnasse renaissant et d’une vie de bohème, où les facilités de rencontre n’ont de réelle expression que dans l’imagination sexuelle, fit le reste. L’ombre des années folles se dessinait autour des invités. La soirée fut chaude. Les boissons offertes par l’artiste, fraîches. Sandor poussa à la roue, laissant entrevoir, dans une poésie de corps de garde, un paradis étayé par les plus belles fesses de la ville. Jean-Bernard était ravi. C’était culturellement à la hauteur de ce septennat. Ce fort en thème était devenu fort en sexe par la grâce de la révolution sexuelle. Un mélange de culture de sex-shop pour l’imaginaire et d’encyclopédie médicale pour le côté pratique avait achevé une éducation et fait entrevoir au jeune Jean-Bernard les à côtés d’une carrière diplomatique brillante et satinée. Ses succès d’alcôves lui renvoyaient l’image d’un play-boy irrésistible. Dans l’ennui des ambassades et la pénurie des pays en voie de développement, il n’avait pas eu beaucoup de mal à se donner. Les courtisanes, reines en la matière, jouaient la passion avec une conviction que seule des années de manque peuvent forger. Il surfait sur des conquêtes qui, sa vanité aidant, mettaient en valeur son teint de vrai blond. Jean-Bernard se retrouvait en terrain connu. Il ne lui restait plus qu’à jeter son dévolu sur la plus belle. Lorsqu’il aborda Mauve, (elle se nommait en réalité Maeva.) il n’y alla pas par quatre chemins. Échauffé par le spectacle, poussé par sa réputation…il n’était pourtant pas stupide. Il avait vu la putasserie de l’affaire, mais cela ne lui faisait pas peur. Contrairement à la pudibonderie anglo-saxonne, les batifoleries sexuelles ne sont pas source de scandale en France. Une tradition ancienne, latine, voire gauloise a toujours fait de l’élu, porté sur le beau sexe, un homme en bonne santé, qui depuis Henri IV sait tenir son os avec fermeté. Jean-Bernard était très excité.

– J’aime votre manière de bouger. En vous regardant danser, j’ai vu passer l’histoire de la féminité… à travers vous, j’ai ressenti une force étonnante… avec vous, j’aimerais, si vous permettez, prolonger ce moment.

Quand Jean-Bernard avait envie de baiser quelqu’un, il ressortait toujours, à peu de chose près, le même baratin qu’il avait mis au point avec ses électeurs. Il sortit un mouchoir de coton brodé et essuya la sueur de Mauve qui s’écoulait de son front près des lèvres. Maquillage discret. Mauve sourit, ses yeux plongés dans les siens. Un mince trait de khôl soulignait la couleur de l’iris outremer qui, avec sa peau mat-doré, renvoyait des pigments du plus beau violet. Jean-Bernard tressaillit devant la beauté de cette fille. Son regard de cobalt lui fit l’effet d’un coup de rasoir au cœur. Touché au ventricule droit, il n’en laissa rien paraître. Jean-Bernard n’était plus émoustillé, il avait l’impression d’avoir quinze ans. Il n’avait jamais aimé avant cet instant. Mauve lui répondit que :

– Ces danses sont rituelles; une synthèse de danses orientales de l’ancienne Égypte et de cérémonies initiatiques du Haut Dahomey. Ce qu’il ressentait était normal.

Jean-Bernard resta comme deux ronds de flanc. Il se sentit, petit, d’un coup. Son mètre 72 gonflé par des talonnettes n’arrivait plus à la hauteur du mètre 80 de Mauve. Il n’en laissa toujours rien paraître. Tout du moins, il le crut. Quand Mauve contre-attaqua ;

– Vous savez que certaines courtisanes sont sacrées, encore maintenant ?

Elle se foutait de lui ?

– Venez, dit-elle, ne restons pas là.

La suite, soigneusement mise au point par Sandor et B.de B., n’allait pas manquer de surprise pour un Jean-Bernard qui pensait toujours connaître ce type de dossier à fond. Ils dînèrent. Mauve gardait ses distances et pourtant, tout en elle, hurlait au pronunciamiento sexuel. Le moindre doigt qui écartait une miette invisible au coin de ses lèvres était une invitation au viol… le badinage roulait sur des propos érotiques de bon ton. Ils se revirent, sans jamais déboucher sur du tangible. Jean-Bernard révisait son histoire de la sexualité en Afrique. Les quelques tentatives de contact plus direct étaient invariablement considérées par le regard foudroyant de Mauve comme incongrues.

Brûlé au cobalt.

Jean-Bernard, mal à l’aise, était de plus en plus amoureux de la danseuse aux yeux violets. Mauve lui proposa d’aller rendre visite à sa mère. Il n’en crut pas ses oreilles. On voulait le présenter à la famille. C’était trop gros… mais après tout, qu’importe, on ne le forcerait jamais à épouser une danseuse du ventre… quoique ? Il était mordu. La rencontre ne fut pas ce qu’il escomptait. La mère était superbe. Moins de quarante ans. Une jeune fille devenue femme, avec une connaissance affichée des raffinements que le genre humain a pu inventer et apporter à une vie basée sur les plaisirs des sens. Après des préalables courtois, on en arriva naturellement à ceux que pouvait procurer les corps. Il ne fut plus question que de débauche. Le programme présenté de manière très claire par la maman fut aussitôt mis en action.

Après quelques verres, Jean-Bernard se retrouva nu entre les deux femmes, qui ne purent que constater, après un travail soutenu de la langue et du poignet…

Le sexe du diplomate ne répondait pas présent à l’appel !

Les deux femmes se surpassèrent. Rien n’y fit. Ce que Jean-Bernard avait entrevu dans ses rêves érotiques les plus fous était là à portée de son corps et de ses mains. Mais il se retrouvait bien malgré lui, hors sujet, en proie à une idée fixe. Il ne bandait plus. Son zizi, petit, dégonflé pendouillait... plus rien ne pourrait donner de la rigueur à cet organe radicalement indépendant…

Pendant la session de rattrapage, J.B. s’énerva. Les deux femmes l’apaisèrent gentiment. Il prit congé après le deuxième tour.

Tout se déroulait selon un plan soigneusement étudié. Il revint. Un fil invisible le maintenait à ces femmes qui lui faisaient avaler, en guise d’hameçon, une petite préparation chimique. Mais un jour les drogues changèrent et Jean-Bernard put enfin assouvir son désir pour les deux femmes. B.de B. modifiait soigneusement le dosage. La virilité de J.B. passa de zéro à un degré qui laissait entrevoir l’infini. Un nirvana sexuel. Avant que la santé de Jean-Bernard ne se ruina complètement, un certain nombre de renseignements confidentiels, de secrets défenses et autres, de contacts occultes et d’argent changèrent de direction. Jean-Bernard solidement ficelé par cette renaissance sensuelle, ne jurait plus que par la magie des runes. Il pouvait continuer à jouer les bellâtres. Sa sexualité était rigoureusement réglée par une organisation qui allait bientôt s’appeler N8.

Si on n’a jamais pu empêcher les gens de baiser, on n’a jamais pu empêcher non plus les gens de se faire baiser. Les deux étant souvent intimement liés. Comme le prouvèrent trois danseuses de Sandor qui tentèrent de fuir avec l’argent des michetons. Deux d’entre elles furent retrouvées droguées à mort chez un partouzard des beaux quartiers. La troisième, Belkis, après avoir été battue à mort, disparut dans le quartier des Halles.

La machine mit du temps à se roder. Il y eut des fausses notes, des rappels à l’ordre, une autre série de suicides très mal venus. La machine grippait de partout. Un article dans un journal faillit tout faire capoter, particulièrement cinglant, il dénonçait le charlatanisme, hurlait à l’arnaque mais il était loin d’avoir tout vu et tout compris. Au bout de trois ans, tout était en place. Sandor Walala avait peut-être moins de Walkyries, mais il les avait bien en main. C’est pourquoi l’incompréhension fut totale lorsque Sandor Walala se retira avec ses filles. Peu de temps après cette sortie de la scène parisienne, Sandor fut arrêté par la police. Une plainte et une dénonciation à la brigade des mœurs… Ce furent les inspecteurs Sefilo et Moskin, nouvellement affectés dans ce service, qui procédèrent à l’arrestation.

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(la suite ici)

François Vitalis

 [1] Dossier indisponible, détruit sur ordre du roi Louis XIV en 1682 et sur ordre du roi également les poursuites sont suspendues. La Montespan est envoyé en exil, la femme La Voisin est brûlée et la Chambre ardente est dissoute.

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