N8 – Épisode 4

illustration - Oghia

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Sandor et les ripoux… l’enquête piétine

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Sous couvert d’une mission d’échanges, la nouvelle affectation de François Sefilo et de Florence Moskin s’avéra être une impasse inconfortable et malsaine. La brigade, où ils avaient atterri, était dirigée par un nommé Herbert Belbot. Connu pour ses propos racistes et haineux, le commandant Herbert Belbot, surnommé Belle Bîte le Hobo, régnait en maître absolu sur une bande de ripoux. L’expérience enrichissante dont avait parlé Mathieu avait lieu de surprendre. Le commissariat nageait dans l’illégalité. La notion même de bavure était complètement étrangère au service. Terrain lourd et glissant. La corruption n’épargne personne. Ne comptant sur aucune aide, confrontés à l’animosité de leurs nouveaux collègues qui les poussaient à l’erreur, isolés sans directives et pratiquement livrés à eux-mêmes, les deux nouveaux stagiaires s’investirent dans la prévention.

Un autobus était mis à la disposition des prostituées par des bénévoles. Ils diffusaient des informations et de l’aide sur le Sida, la toxicomanie et la réinsertion. Autour d’une tasse de café, les filles pouvaient bavarder librement, se reposer un moment. La présence militante persistait malgré des pressions et les attaques parfois directes de potentats locaux. La police fermait les yeux. Aussi, lorsque Sefilo et surtout Florence Moskin fréquentèrent régulièrement le bus, le comportement des usagers changea lentement. D’hostile il devint méfiant. Il fallut que Florence manifeste des prodiges de patience et de bonne volonté pour qu’elle soit simplement tolérée. Elle s’obstina. Sans en avoir l’air, elle avait pris ses habitudes. Peu à peu acceptée par ce petit monde, potins, puis confidences chassèrent la suspicion qui semblait installée pour l’éternité. Et c’est alors qu’une plainte, un rapport qui en temps normal aurait du terminer à la corbeille à papier entraîna l’arrestation d’un mac nommé Sandor Walala. L’affaire au demeurant banale va se jouer très rapidement…

Au départ une rumeur, confirmée par un tapin de la rue de Palestro. Un black manifestant une grande brutalité sur ses filles sévit dans le coin. Il a une couverture show-biz pour ses activités de proxénète, mais il serait apparemment sans papiers… il est sénégalais et a une réputation de devin fantasque. Florence est informée qu’une plainte a été portée par la copine d’une copine. Inexploitable. La Smokinge s’accroche, et un soir, coup de bol : c’est elle.

Prise à froid la fille vide son sac.

- Ouais, j’le connais Sandor Walala. Y tabasse ses filles. Y voulait jouer au proxo avec moi. J’ai porté plainte contre lui.

Renseignement pris, nulle plainte n’a été enregistrée par les mœurs.

- En cette sorte d’affaire, il convient d’être méfiant. Les tapins dénoncent parfois une rivale par jalousie.

Sefilo tempère, en vain. Florence est sûre de son fait. C’est parti. Une fille a croisé Sandor dans un bistro à deux pas. Problème : Florence va arrêter un black.

- Et même en fin de quinzaine “ Touche pas à mon pote ”, ça sent le plan craignos !

Il faut la jouer fine et rapide, dans un esprit “ Village’s people. ”

Après avoir donné son point de vue, Sefilo décide de serrer Walala et une fois rentrée à la maison, La Smokinge le cuisinera, histoire d’éclaircir le paysage.

Comme l’avait dit la fille, un grand noir élégamment vêtu discutait avec un groupe de filles. Son allure n’avait rien d’ostentatoire. Florence fut frappée par le peu de ressemblance que cet homme avait par rapport au rôle qu’on lui prêtait. Les filles semblaient très excitées et lui restait très calme. Dès que les deux policiers apparurent, le café se vida d’un coup. Les dernières filles renvoyées, Sandor resta seul, il but une gorgée et regarda Florence. La Smokinge eut un choc en croisant son regard. Cartes à l’appui, Sefilo déclinait ses titres. Il entraîna Sandor qui le suivit nonchalamment, comme si le grand noir pensait à autre chose. Les quelques curieux qui suivaient la scène des yeux n’y prêtèrent pas longtemps attention. Un releveur de gaz eut présenté plus d’intérêt exotique.

L’arrivée au commissariat fut plus chaude.

- Touche pas à mon cousin ! donna le ton.

Apparemment, tout le monde était déjà au courant. Sandor était indifférent à ce qui se passait autour de lui. Tout cela commençait à porter sur les nerfs de Sefilo, pourtant peu enclin à la nervosité. La masse imposante de Belbot se porta à leur rencontre, ignorant les deux flics il pria poliment Sandor de ne pas faire de connerie. Ils échangèrent quelques mots. Sandor n’avait toujours pas l’air concerné. Il faisait juste un effort de courtoisie pour participer à une scène dans laquelle il se sentait complètement étranger. Belbot les escorta jusqu’à la chambre de sûreté. Après avoir procédé à une fouille sommaire, Florence prit comme prévu le relais pour interroger Walala. Belbot changeant de ton confia à Sefilo sur le mode badin :

- C’est une bonne idée de lui confier une gonzesse… une blonde en plus. Sandor, c’est un sacré coup… les filles adorent. Après, elles se battent pour tapiner pour lui…

Sefilo se jeta sur Belbot. Aussitôt séparé, Belbot s’adressa aux autres flics, jurant à qui voulait l’entendre qu’on allait être forcé de relâcher Sandor, il sauta dans une voiture et démarra sur les chapeaux de roue manquant d’emplafonner une camionnette qui arrivait en face. Sefilo se retrouva face à ses collègues qui de moqueur passèrent à un ton plus agressif. Sefilo alla faire son rapport. Il se concentra. Énervé, il avait du mal à trouver les mots, à rentrer dans cette paperasserie. A peine avait-il terminé son rapport de procédure qu’il fut convoqué par Herbert Belbot…

Sefilo se retrouva dans le bureau sans comprendre ce qui lui arrivait. Il y a un quart d’heure, Belbot était parti en voiture ? Maintenant il était là ! Changement de programme ? De part et d’autres de la pièce, deux agrandissements photographiques faits au début du siècle dernier montraient des hommes nus. Une tribu papoue de coupeurs de tête et des indiens alakalufs à la peau peinte encadraient Sefilo. Ces photographies n’offraient guère de solution à l’énigme. Sur le bureau, une tête réduite, les paupières et les lèvres cousues brillaient d’un duvet de poils irréels, attendait que l’homme qui était en face de lui veuille bien prendre connaissance de sa présence. Belbot se curait les ongles avec un poignard de nettoyeur de tranchée. Les doigts de la main droite glissée dans le poing américain, il baladait sur sa main gauche une lame de six pouces avec une rapidité et une agilité remarquable.

- D’où tu viens mon gars ?

Revenu de son étonnement, Sefilo était bien décidé à ne pas se laisser impressionner par cette mise en scène. Il répondit calmement au patron de la B.R.P.

- J’étais à la P.J. avant.

- Non. Ton ethnie ?

- Martinique.

- Un déporté alors. Le culte des morts en a pris un coup. Pas facile de savoir ce que deviennent les ancêtres.

- Grand papa et grand maman sont toujours en bonne santé à Fort de France.

- Tant mieux mon gars et la différence d’éducation entre les sexes, ça se passe bien dans ton île ?

- Les garçons jouent aux billes et les filles à la poupée. Pas à se plaindre.

- Bien mon gars. J’aime que les choses soient claires. Sans organisation, sans différence marquée, on comprend plus rien. Tu sais qui t’as arrêté aujourd’hui ?

- Un mac nommé Walala.

- Et qu’est-ce que tu vas en faire de ton prisonnier, mon gars ?

- Le lynchage est interdit par la loi, lâcha Sefilo histoire de dérider l’atmosphère.

- Très drôle… tu vois mon gars, ça fait même pas six mois que t’es là et tu fous la merde dans mon jardin… d’accord, c’est de la mauvaise herbe, mais elle pousse droit. Imagine que la mauvaise herbe pousse de travers. C’est toi qui vas lui apprendre, comment qui faut qu’elle pousse ?

Walala, il est là pour indiquer la bonne direction à tous ces tapins. Imagine que les tapins ne tapinent plus. Ce serait le monde à l’envers. Je vais vous demander gentiment à toi et ta copine de vous occuper de vos oignons. Restez dans votre autobus. Prenez le café, distribuez autant de shooteuses que vous voulez, très bien, mais pas d’intervention dans la rue. Okay. La rue appartient à celui qui y descend… chantonna-t-il. Un jour, on vous montrera…. Pas mal ton numéro de Laurel et Hardy, ça m’a surpris, mais ça va une fois, pas deux. Okay. Y’aura pas de prochaine. T’es chez moi ici et le tapin est roi. Tu peux dégager.

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Belbot regarda alors pour la première fois Sefilo. Cet homme suait le dégoût. Si son embonpoint l’avait jadis protégé du monde, son corps ne jouait plus son rôle depuis longtemps. Cet homme était dangereux et la couche de graisse qui le couvrait ne cachait plus rien. En réalité, cet homme suait la peur… Sefilo n’arrivait pas à comprendre ce qui reliait Belbot à Walala. Il lui avait semblé que, lors de l’arrivée au commissariat, Belbot avait échangé quelques mots avec Walala, il aurait été question de N8… il n’en était plus sûr.

Quand il sortit du bureau, Sandor Walala avait été libéré. La plainte déposée contre lui avait été retirée. Florence Moskin et François Sefilo se retrouvaient à la case départ.

- Tu te serais battu pour mon honneur… c’est beau ça, plaisanta La Smokinge qui minimisa l’incident quand Sefilo lui raconta son conflit avec Belbot. Pour elle, tout cela était la conséquence de tensions ethniques exacerbées par la corruption ambiante… Un peu fatigué par cette dernière vision ethnologique qu’on voulait encore lui imposer, il coupa là l’analyse de Florence.

– Et Sandor ?

- Sandor Walala, il se démerde. Il est certainement pas totalement clean… j’ai discuté avec lui. C’est un artiste. Il emploie des danseuses dans un show et quand il s’est rendu compte que certaines filles étaient absentes parce qu’elles tapinaient, il les a virées. Les filles sont amoureuses de lui et elles règlent des comptes entre elles. La jalousie, mon vieux. T’avais raison, une fois de plus.

– Ouais, y’a pas de fumée sans feu !

- Bien sûr, les filles sont pas des prix de vertu. Elles en profitent… comme Sandor commence à avoir du succès, tout le monde commence à en profiter. Des tapins deviennent des danseuses. Le beau monde qui s’encanaille et derrière tout cela des policiers toujours à l’affût de renseignement… Sandor est utilisé par les flics… mais pourquoi toujours emmerder systématiquement les blacks. Profiter du fait qu’ils ont des problèmes de papiers… ce mec est sympa. Il m’a invité à un spectacle. Il est marrant, il a l’air persuadé qu’il ne restera pas longtemps en cage. Tu sais qu’il est devin, alors question informateur, il en connaît un rayon… marrant non. T’imagine, il est d’origine viking en plus.

- Tu veux dire Viking, comme nous ?

- Hé bien ouais, quoi ? Ca a l’air de choquer, tu savais pas que les vikings avaient découvert l’Afrique !

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Volk & Rock. Mai 99. VIKING ATTITUDE.

Le drakkar à contre courant.

Sandor Walala est un chanteur originaire de Dakar qui fait beaucoup parler de lui. Seul musicien au milieu d’une troupe de très jolies danseuses, il chante en français et en norois. Ses textes sont de véritables visions apocalyptiques où apparaissent Thor et Odin. Moderne griot, il a opté pour les runes nordiques qu’il pratique gravées sur des cauris. Il est également devin et nombreux sont ceux qui s’arrachent ses prédictions et ses oracles. Ses prestations sont rares et recherchées. Le mystère entoure cet homme qui ne donne jamais de concert dans de grandes salles. Seuls les petits comités peuvent avoir la chance d’assister à ses shows. Provocateur opportuniste, nouveau Nostradamus ou Cagliostro made in Africa ? Volk & Rock a rencontré cette personnalité inclassable.

Interview de Sandor Walala réalisée par Erika Damier.

Erika Damier : Par rapport au hip hop, où vous situez-vous ?

Sandor Walala: Silence…

E.D. : Vous reconnaissez-vous comme un rappeur qui puiserait son inspiration, plus dans les origines que dans la rue ou plutôt comme un chaman qui ferait la synthèse du nord et du sud

S.W. : Pourquoi me parlez-vous de rap ?

E.D. : Je vous demande si vos racines n’ont pas trouvé dans le rap le vecteur qui permet de synthétiser le mélange qui vous habite ?

S.W. : Non.

E.D. : Vous chantez en norois des textes prophétiques sur la fin du monde dans une mise en scène qui rappelle les noubas, est-ce égard à votre nom ou à la mythologie viking ?

S.W. : Oui.

E.D. : Vous prévoyez la fin du monde pour quand ?

S.W. : Quand le monde sera prêt.

E.D. : C’est à dire.

S.W. : Cela ne dépend pas que de moi.

E.D. : Vous voulez dire que vous êtes nombreux à attendre la fin du monde.

S.W. : Nous n’attendons pas.

E.D. : Comment cela ?

S.W. : Nous n’attendons pas, nous la préparons.

E.D. : Votre révolte est partie du ghetto pour devenir mondialiste ?

S.W. : Je ne connais pas les ghettos dont vous voulez parler. Le ghetto, c’est dans la tête. Le ghetto, c’est la prise de tête. Cela ne concerne pas l’Europe. Les autres colonies comme Vinland* ne m’intéresse pas.

* Vinland: Les Vikings donnèrent ce nom à l’Amérique.

E.D. : Ressentez-vous, malgré tout, comme vos frères rappeurs U.S., une révolte toujours présente ?

S.W. : Je ne fais pas partie des Blacks Renois. Je n’ai pas de frères, pas plus noir, jaune, blanc, rouge ou vert.

E.D. : Le Black Power, cela ne vous dit rien ?

S.W. : Absolument rien, je vois pas de quoi vous voulez parler. C’est certainement encore l’un ces nombreux groupe de blues manipulé par la C.I.A.

E.D.: Et N8, Sandor Walala ?

S.W. : C’est une longue recherche intérieure. C’est une question intéressante. Le seul problème, c’est qu’il faut s’accrocher pour trouver N8. Sur le Net, parfois…

E.D. : Si je vous demande, qu’est-ce le rap, vous allez me dire que vous ne connaissez pas ?

S.W. : Non, je ne vous dirais pas cela.

E.D. : Alors, peut-être pourriez-vous me définir ce que cette musique est pour vous ? Hors cette prise de tête fabriquée par les cités, si j’ai bien compris…

S.W. : Le rap est un complot organisé et financé par la CIA.

E.D. : Et vous comment classez-vous votre musique, si tant est qu’elle est classable ?

S.W. : Ma musique est une musique de cour, elle vient du cœur de la nuit… elle s’adresse directement à Odin.

E.D. : Nuit, écrit avec un N et un 8 ?

S.W. : Naturellement.

E.D. : Vous écoutez d’autres musiques ?

S.W. : Oui.

E.D.: Quelle musique ?

S.W. : De la musique vivante.

E.D. : C’est à dire ?

S.W. : Pas des copies de sous-copies ou des conserves synthétiques réchauffées. De la musique qui sonne, qui s’adresse aux Dieux.

E.D. : Que du live en concert alors ?

S.W. : Je ne vais jamais à des concerts.

E.D. : Quels sont vos projets ?

S.W. : Je prépare une adaptation d’un morceau de Wagner pour kora et darbouka.

E.D. : L’entrée des Walkyries ?

S.W. : Non, la sortie.    

E.D. : Merci d’avoir bien voulu répondre à mes questions, Sandor Walala.

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A la permanence de la nouvelle brigade, Sefilo s’efforçait de faire lire un mémo à Florence Moskin.

- Le problème avec toi, c’est que tu n’es plus le même quand il y a une nana… pourquoi tu frimes comme ça quand la secrétaire t’amène les dossiers… t’a pas confiance en toi.

- Arrête, tu veux. Ça t’avance à quoi tout ce cirque ?

- Tu vois, tu n’acceptes pas qu’une femme puisse te parler franchement.

- C’est sûr. J’ai jamais aimé être embringué dans des conneries.

- J’ai pensé pendant un moment que c’était l’échec avec ton ex qui provoquait ces réactions chez toi…

- Lâche moi, tu veux. Je te le répète une dernière fois. LACHE MOI ! C’est pas parce qu’on couche ensemble de temps en temps qu’il faut que tu me casses systématiquement les couilles…

- Oh ! Môsieur, nous la joue Macho 1er… j’m’y attendais.

Depuis l’arrestation de Sandor et la libération éclair du prévenu, une instruction avait lancée contre B.de B. Elle venait d’être stoppée.

Bien que Sandor ait redonné quelques concerts, ses prestations se faisaient rares et étaient de plus en plus attendues. Sandor avait préféré pour un temps quitter les devants de la scène pour gérer une clientèle privée. Cela lui prenait tout son temps. Il liait ainsi des contacts qui pourraient lui servir. Lorsqu’il fut arrêté, puis très vite relâché. A sa sortie du commissariat, le jeune journaliste, qu’il avait rencontré à Rouen, l’attendait. Il avait fait du chemin depuis Drakkar-Soir. Pierre-Henri travaillait aujourd’hui pour un mensuel d’humeur qui s’appelait L’ORAGE. C’était un magazine grand public, plus généraliste. Il expliqua à Sandor qu’ayant appris son arrestation, des relations occultes avaient joué et, c’est ainsi que pour la première fois le viking noir pu constater l’importance que certains fonctionnaires attribuaient à la lettre N associée au numéro 8. N8 apparaissait donc officieusement. Pierre-Henri l’emmena prendre un verre et lui demanda :

- Alors dites moi, est-ce que la police vous a traité correctement ?

- Elle ne fait que son travail. Je n’ai rien à en dire. Si j’en crois ce qui se passe en Afrique, les prisons françaises sont dignes de figurer dans le guide Michelin.

- Quels sont vos besoins ? Sandor n’hésita pas à lui faire part de son problème de papier.

- J’ai grand besoin d’avoir un papier officiel encadrant ma photo. Le fait d’être nègre et sans papiers n’est pas d’une grande originalité… mais c’est plutôt inconfortable en ce moment. Il y a bien les faux papiers, mais alors cela devient un problème bassement esthétique… Les riches aiment le faux et les pauvres la copie du faux… citer Céline pouvait mener très loin. Il ne pouvait pas encore se permettre ce genre de luxe… Ce qui fit beaucoup rire le journaliste normand, Pierre-Henri. En ces temps troublés la place Beauvau agitait beaucoup de secrets défense et de faux-vrais papiers. A cette occasion, P.H. découvrait une nouvelle facette du viking noir. Aussitôt dit aussitôt fait, il obtint ce que désirait Sandor. D’authentiques papiers et une situation en règle.

Sandor mélangeait les genres. Une clientèle très spéciale et très exigeante lui réclamait des services très particuliers. Pour certaines rencontres, il fallait que la fille soit préparée correctement. Elle devait être très jeune, moins de seize ans, blonde la peau très blanche… donc la peau serait vite marquée… le client, un gros industriel, voulait qu’elle gémisse facilement. C’était un gros client dans tous les sens du terme… un Américain, obèse. Beaucoup d’entregent pour pas beaucoup d’entrejambes par contre… un pervers qui aimait les filles fraîchement battues. C’était les plaintes et les gémissements qui s’exprimaient de ces corps jeunes roués de coups qui le faisaient jouir. Caresser une chair tuméfiée, c’était là son pied. Sandor allait la préparer lui-même. Geneviève était nouvelle, on l’appelait Gene comme Vincent, une fugueuse atterrie là par hasard. La drogue. Les dérives. Pourtant, elle était hésitante, naïve quand il lui demanda de se déshabiller. La première gifle la réveilla, la deuxième l’envoya par terre. Après elle se déshabilla, blottie dans un coin en tremblant comme un animal. Une volée de coups de pieds l’atteignit si rapidement, qu’elle n’eut pas le temps de se protéger. Puis quelques coups appliqués soigneusement dans les seins conclurent ce premier contact avec Sandor. Quelques heures suffiraient pour que le gros poussah découvre la petite avec une belle petite poitrine bleue. Les relations de ce gros porc n’étaient pas négligeables. Il jeta un regard sceptique vers la gamine larmoyante qui se recroquevillait, assise le dos au mur, dans une flaque d’urine.

- Quand la chenille veut devenir papillon elle doit ramper longtemps ! lui dit-il.

Il referma la porte. Si elle était bonne, et surtout si elle résistait et c’était bien là tout le problème avec ces filles à papa, il en ferait une pute d’enfer… il avait senti le courant passer avec Gene… une maso ? … plutôt qu’une sado, fallait voir.

Mais, le viking noir devenait méfiant. Les années passaient, tirant leurs hivers qui régulièrement le rendaient malade. C’était la période favorite de B.de B. Il reprenait du pouvoir sur Sandor qui descendait dans sa déprime. Tirant alors les ficelles, novembre, décembre, janvier imposaient leurs tempi. B.de B lui présenta le Docteur D. Ce ne fut pas le coup de foudre. Pour Sandor, le titre même de docteur était suspect. Néanmoins, il fit connaissance des week-ends thérapeutiques, s’il ne fut jamais un vrai client, il fut par contre très intéressé par la prise en charge des postcures. Fasciné par les relations soumises à l’hypnose, il ne cacha pas son intérêt pour développer un nouveau programme. Sur ces entrefaites, B.de B. poussa à la roue, joua les entremetteurs. Quelques petites réunions et ils tombèrent d’accord. On y a tous pensé un jour ou l’autre… avoir des zombies qui font le sale boulot. C’était dans ce sens que travaillait le docteur. Son objectif était le suivant : remplacer les infirmiers par des instructeurs en provenance de la Békaa au Liban. Élargir le week-end à la semaine dans le cadre d’un séminaire pour mieux suggérer et modifier le souvenir (implants de nouvelles histoires) et surtout éviter l’éloignement, principale cause de cassure dans les relations soumises à l’hypnose. Le chômage et son ombre représentée par toute offre de formation offraient un développement tout à fait intéressant (subventionné, bien sûr)… Le docteur ouvrirait un centre destiné à dynamiser les cadres-sup et dès que le statut juridique adéquat serait trouvé, on lancerait les P.M.E. sur des projets psychotiques.

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La première vraie réunion avec Sandor Walala et le Dr D. fût organisée par B.de B. Ce qui ne fût pas une mince affaire. Sandor changeait rapidement d’opinion selon son humeur, selon les runes… et si les deux autres avaient été impressionnés par Sandor Walala, le viking noir était de plus en plus renfermé, il rentrait dans son histoire et, mis à part les ondes de paranoïa parfois violente qu’il recevait et qu’il renvoyait, il était la plupart du temps aux abonnés absents. Il traînait à Belleville et dans le quartier de la Goutte d’Or où, faute de pouvoir s’implanter comme devin, il rackettait les marabouts locaux. Déçu par ses confrères et leur mode de travail direct, Sandor avait définitivement opté pour la télécommunication. Personne ne savait vraiment ce qu’il bricolait sur son ordinateur. Du minitel, il était passé à Internet. En fait, sur un site N8, avec les runes, il prédisait l’avenir pendant un mois puis disparaissait. Habile hacker, il crackait le code d’accès d’autres sites vikings, téléchargeant leurs fichiers, il laissait la marque N8 et un gimmick reconnaissable. Il accrochait des adeptes branchés sur les runes, puis, jouait sur le manque, invitant les accros à surfer sur les sites viks pour le retrouver. Une partie de cache-cache commençait alors, La signature N8 laissait toujours planer sa présence, poussant l’initié à continuer sa quête. Puis N8 réapparaissait pour un temps chez un autre provider. Le viking noir tirait les runes. De nouveaux drakkars qui n’osaient encore afficher leur couleur remontaient le net. Le courant était prometteur.

Sandor connaissait surtout le Dr D. par les informations que B. de B. avait bien voulu lui fournir. Comme leur brève rencontre au week-end thérapeutique n’avait pas été foudroyante, il avait fallu que B. de B. déploie des trésors de diplomatie pour arriver à trouver des accords entre eux et à monter ce qu’il entrevoyait en final de cette réunion : un triumvirat. Grand parmi les faux-culs, il se gardait bien de leur communiquer sa pensée. Il avait flatté sans outrance la curiosité du viking noir. De l’autre côté, connaissant l’infini engouement du Dr D. pour les cas d’espèce sulfureux, c’est sans trop de problème que le praticien se décida à la rencontre.

Ils se retrouvèrent dans l’arrière salle d’un restaurant parisien du 7ème arrondissement. Les ministères fournissaient encore la majeure partie de la clientèle. La tête de veau était à la mode. A treize heures pile autour de la table. B. de B. fit de manière un peu cérémonieuse des présentations qui étaient inutiles, souvenir d’une éducation qui n’avait pas fait que glisser sur l’individu. Sandor avait cette classe innée que rien ne peut entamer. Le Dr D. coincé dans sa technicité était plus fasciné que la première fois par la force et l’innocence qu’il entrevoyait dans la personnalité du viking noir. Après tout, il était, quand bien même s’il pervertissait sa tâche, un thérapeute. Cet homme solidement charpenté assumait parfaitement son histoire et s’il était capable de faire sortir deux poumons d’un torse d’homme vivant… le côté technique mis à part… le Dr D. n’avait qu’à bien se tenir. B. de B. s’amusait beaucoup, surveillant du coin de l’œil les échanges et les marques qui se prenaient autour de la table. Sandor, royal, avait juste dit :

-  Vous connaissez nos projets. Si vous avez des idées à nous présenter, c’est le moment.

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Sans préambule, le Dr D. s’était retrouvé dans la position du fournisseur, lui qui était régulièrement sollicité. De mauvais souvenirs lui revinrent en mémoire. Un cauchemar récurrent qui datait de ses études de médecine, où des camarades de promo l’avaient caricaturé dans un journal d’étudiant. Il chassa ses souvenirs, sourit, retira ses lunettes qui étaient en verre blanc, les essuya pour gagner du temps et proposa de se mettre à table. Contrairement à l’usage, une tête de veau, qui n’était pas découpée, attendait, impassible. B.de B. avait bien spécifié qu’ils ne voulaient pas être dérangés. Le docteur proposa à Sandor l’honneur de la découper.

- Vous, qui maniez la lame en véritable homme de l’art, ce travail vous revient de droit, si j’en crois les nombreux compliments qui m’ont été faits par Bertrand.

- A l’occasion, j’ai un certain coup de main, mais, je pense que c’est surtout votre spécialité, la tête. Alors, je vous la laisse. Et, lorsque vous l’aurez réduite en pièces détachées, j’espère bien savoir ce que vous avez à me proposer. Bertrand, que vous connaissez bien, est terriblement cachottier et, figurez-vous, il ne m’a encore rien dit.

Et, c’est d’une main crispée que la tête molle fût transformée en tranches informes. Le service improvisé par le Docteur ne facilita pas l’atterrissage dans les assiettes des morceaux rescapés du massacre. B. de B. trouva cette ouverture prometteuse. Livrés à eux-mêmes, ils mangèrent. Sandor goûtait bruyamment les morceaux qu’il mastiquait avec énergie. Le Dr D. pour ne pas être en reste faisait claquer sa langue après avoir bu chaque verre d’un excellent bordeaux. B. de B. sortit une boite de pilules de sa poche. Une de ces dernières inventions qui disait-il devait décupler le système gustatif des papilles labiales. Ils refusèrent tous deux, concentrés sur la vinaigrette qui disparaissait dans l’assiette de Sandor. Le docteur lança la conversation sur la gastronomie exotique, la cervelle de singe vivant à la mode chinoise, le serpent dont arrache la peau avant de le frire encore tout gigotant etc… Un ange passa déguisé en aigle de sang. Sandor mastiquait avec toujours le même entrain, puis après s’être essuyé la bouche, il dit

-  Ça me rappelle la bite de missionnaire !

Devant l’air effaré mais néanmoins retenu des deux compères, il rectifia son tir tout en souriant finement.

- En Normandie, un de mes ancêtres a mangé un prêtre, donc il est permis de supposer qu’il lui a également bouffé la queue. Personnellement, j’ai un faible pour les ailes. Ailes de porcs, ailes d’anges, ailes de sang. Mais les queues, non… la queue de crocodile a parfois des vertus… Sandor lâchait ses mots du bout des lèvres, tout en mastiquant. Aucune expérience en la matière, et vous ?

- C’est à dire que… heu, non. D’ailleurs, je n’aime pas le croupion, même dans le poulet.

- Vous parlez du Sot-l’y-laisse…nous changeons de sujet. Alors, Docteur, ces fameux projets, où en êtes-vous ? Avec le dessert, vous allez bien nous en dire plus !

Les yeux du docteur papillonnèrent un court instant, bleus, délicatement suspendus dans ces lunettes bidon. Ils se posèrent avec attention sur le blanc de la nappe devant son assiette. Ils se perdirent un moment dans le tissu immaculé puis glissèrent sur le papier peint, grand style. En face de ce mur dépourvu d’intérêt, une voix de bon élève s’échappa de ce visage glabre. Tout en parlant bouche fermée, à peine l’esquisse d’un mouvement sur les lèvres, le ventriloque travaillait en roue libre. Une indépendance extraordinaire semblait émaner des sens de cet individu. le Dr D. jaugeait Sandor Walala ne perdant pas une miette de ses mouvements, de ses changements d’expressions. Les premiers instants, il avait été saisi par la force qui émanait du grand noir, mais il se reprenait sans rien laisser paraître…

Ce gros con est tellement Marlon Brando qu’il risque d’avoir des surprises.

- Je ne vous parlerai pas des week-ends thérapeutiques et des postcures que vous connaissez. J’ai mis sur pied il y a quelques années et ceci à des fins purement expérimentales une forme de réinsertion thérapeutique dans le monde du travail pour des individus atteints de psychoses aiguës. Je les ai appelés les P.M.E. PSYCHOTIQUES. Je ne vous cacherai pas qu’elles obtiennent actuellement un franc succès. Après, bien sûr, avoir opéré un cloisonnement subtil des activités auprès des autorités, j’ai même obtenu des subventions officielles pour ces P.M.E. PSYCHOTIQUES. J’ai décidé, le projet ayant une couverture officielle, de continuer à rentabiliser cette affaire en ajoutant au programme celui de la formation continue et permanente. Je m’explique, le contact des fous et des chefs d’entreprise crée une synergie et une stimulation tout à fait nouvelle. On peut parler de révolution dans la gestion des ressources humaines et dans tout ce qui touche à la dynamique de groupe. Je vais passer au second volet de mon projet qui est d’embaucher un certain nombre de tueurs, formés militairement et actuellement au chômage. La Yougoslavie piétine, le Moyen-Orient reprend doucement du poil de la bête, on trouve encore au Liban dans ces fameux camps d’entraînement, les hommes que je recherche. Avec ces véritables tueurs formés sur le terrain nous pouvons dynamiser tous ces cadres essoufflés, enfin encadrés, car tout le problème est bien là. Ils retrouveront le goût du combat. Le programme basé sur la survie est destiné à stimuler le cerveau reptilien et à approfondir les situations ultimes auxquelles sont confrontés P.D.G. et hommes politiques. Nous savons tous aujourd’hui qu’un responsable est appelé à faire, tôt ou tard, un séjour en prison. L’entraînement est copié sur celui des commandos. Il est destiné à augmenter la résistance physique. Interrogatoire, survie, pratique du close-combat, tir avec des armes de différent calibre, usage d’explosifs, camouflage, toute la panoplie. Nous allons les transformer en véritables petits Action Joe. Des missions d’infiltration et de sabotage chez des concurrents plus ou moins fictifs… Ce n’est pas seulement de la gonflette. Le but étant de retrouver auprès de ces hommes et de ces femmes cassés par des années de bureau, pourris par les télécommunications et l’informatique, le sens des réalités offensives. Qu’ils retrouvent le sens des mots dont ils ne cessent de se gargariser… la cible, l’objectif, le terrain, j’en passe et des meilleurs. Tous ces mots utilisés par les vrais combattants. Voilà pour ma part. Même si l’État m’alloue une subvention, vous devinerez qu’elle est maigre. J’ai, bien sûr, besoin d’argent.

Une lumière s’alluma dans le cerveau de Sandor.

La larve a quelque chose en tête… elle n’en veut pas seulement à l’argent !

J’ai chiffré dans ces trois rapports les différents coûts avec leurs extensions. Le troisième dossier, que je gardais pour la fin, est réservé à l’A.D.O.S. L’autonomie des organes sensoriels. Un rapide coup d’œil sur Sandor Walala et le Dr D. ne pu s’empêcher d’avoir une vision. Sandor en kit, la tête loin des épaules… il ne fera plus la même gueule. Il est costaud le nègre, mais jusqu’à quand ? Sans rien laisser paraître, il reprit. Dossier ultra secret… Projet révolutionnaire, corroborant parfaitement vos vues, seul problème, la lenteur et le secret liés à ces recherches restent notre grande préoccupation. Faire vivre un organe en autonomie est une chose, le faire cavaler dans la nature sous-entend que la logistique soit prête. Ce qui n’est pas encore le cas… c’est surtout ce dossier qui va nécessiter une aide financière sérieuse. Mon collaborateur ayant actuellement de grands soucis avec certains organes, le programme est actuellement en stand-by… il reste que la collecte d’organes n’est pas non plus chose facile et que même si nous avons pu retourner certains organismes officiels, ce qui demande toujours plus d’argent… tout cela avance lentement. Et vu les enjeux, tant sur le plan moral que sur le plan politique, le secret est bien entendu de rigueur. L’argent, toujours l’argent reste plus que jamais le ciment de l’affaire. Si vous avez des questions, je suis à votre disposition. J’ai été volontairement un peu abstrait pour ne pas vous importuner avec des détails techniques.

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Illustration – L. Vitalis

Le Dr D. s’arrêta de parler, empila des papiers qu’il avait sortis à la fin de son exposé sans toutefois y prêter une attention particulière. B.de B. jeta un coup d’œil sur Sandor, puis revint sur le docteur qui continuait à reconstituer de ses doigts fins un rectangle du plus bel A4.

La hyène a fini son numéro de bon élève. Je vais lui laisser entrevoir son avenir… après tout, sa prétention le poussera tout seul dans le trou.

Sandor qui n’avait montré aucune émotion, mais qui du bout de la langue, puis avec l’ongle du petit doigt s’efforçait de dégager un morceau de persil coincé entre une prémolaire et une canine demanda au docteur.

- Avez vous une réalisation suffisamment explicite qui nous permettrait de croire que vos idées peuvent mener à des résultats tangibles ?

- Oui, bien sûr, il est normal que vous vouliez avoir un aperçu. Est-ce que les pigeons qui terrorisèrent la gent touristique vous rappellent quelque chose ?

- Vaguement, je me souviens de meurtres mystérieux, de monuments souillés… c’était vous. Ça a été un succès d’estime salué par la presse.

- Enfin, c’était le résultat de mon travail avec les P.M.E., le premier débouché. Je vais d’ailleurs faire bientôt un petit rappel.

-  Et pourquoi vous êtes-vous arrêté en chemin ?

- Les pigeons n’ont été qu’une bande annonce. Une invitation à imaginer ce qu’il est possible de réaliser avec de vrais moyens. J’y reviendrai d’ailleurs bientôt, comme je vous le laissais entendre, je trouve ces pigeons tellement parisiens… ce gros singe est tellement confiant sur son trône que l’essence du message lui échappe.

- Écoutez, je ne vois pas d’inconvénients à faire un bout de route avec vous. Je pense que vous travaillez déjà avec Bertrand, qui doit chimiser votre affaire. Revoyons-nous dès que vous aurez mis sur pied vos deux derniers programmes. Il est tout à fait possible alors de conjuguer une bande annonce d’une tout autre envergure. « La larve pense qu’il pourrait faire partie de mes proches. Laissons la croire et voyons ce qu’elle cherche »…

32

En attendant, B.de B. se disait que son intuition était bonne et que ces deux là allaient le faire marrer pendant un moment. Sandor se laissait parfois aller avec lui. Il lui confiait ses pensées et Bertrand était l’une des rares personnes avec lesquelles il plaisantait. Ainsi un jour, après avoir passé en revue les dernières filles, ils blaguaient ensemble. Sandor s’adressa soudain à lui l’air grave.

- Il faut se méfier des réussites faciles. Toutes les vies sont des échecs…

- Pourquoi tu me dis ça ?

- Rien de personnel, Bertrand, toi, tu n’as rien réussi, donc c’est l’échec qui t’es facile. Je m’adressais à Loki qui dort en toi. Je te jouais le vieux refrain des danses macabres.

- Tôt ou tard, on est marron, c’est sûr.

- La seule initiative qu’il nous reste, c’est de mettre le paquet au bon moment.

- Tu vois ça sous forme de recommandé ou par Chronopost ?

- Le téléphone arabe… qu’importe les moyens, seule la fin se justifie. Il n’y a qu’une seule manière de tuer le temps. Ne l’oublie jamais.

Pour B. de B., rebaptisé Loki, les choses ne s’arrangeaient pas trop mal, même son père était rassuré. Après avoir vu son fils écluser des sommes astronomiques, Denis de Borax avait assisté à une métamorphose. Bertrand n’était pas rangé, mais il était moins déséquilibré. Du moins, il le paraissait. Il faisait des affaires… il avait presque un emploi du temps. Il avait l’air serein. Pourtant, Bertrand restait fidèle à sa manière… toujours mystérieux. Son père ne s’en émouvait pas. La discrétion dans les affaires est une rigueur indispensable. Les à-côtés et les contre-coups inévitablement liés aux activités de Bertrand n’allaient pas tarder à faire surface… il y avait bien eu cette petite histoire avec un noir et des prostituées, mais c’était de la broutille, d’ailleurs pour une fois, il n’avait même pas eut à intervenir… Le cas échéant, il verrait avec les avocats. Les magouilles n’inquiétaient aucunement Denis de Borax. De toute façon, il fallait bien faire travailler son service juridique.

L’association B. de B. Sandor fonctionnait. Un nouvel encadrement exploitait les filles de façon moderne. N8 était porteur. La start-up du siècle. Les affaires roulaient… Gene, la nouvelle recrue avait fait ses premières armes et remporté quelques succès. Elle s’appelait maintenant Güdrun et avait gravi vaillamment les différents échelons réservés à la hiérarchie des Walkyries. Un court séjour dans les gymnases de remise en forme, des rencontres passagères avec des clients, gros gibier ciblé toujours sous surveillance et l’indispensable trahison d’une copine. La copine s’appelait Sigel. Elle était d’origine alsacienne. Ses motivations étaient d’ordre économique comme pour beaucoup de filles. La crise. Jeune et jolie, Sigel avait affirmé un savoir-faire. Quelques gros clients bien essorés avaient fait le reste de sa réputation. Elle avait décidé d’arrêter. Elle avait eu la bonne idée de ne pas en parler, mais par contre elle décida de ne plus prendre les drogues qui faisaient partie du régime obligatoire. Entre les vitamines et les excitants, il était bien difficile de se repérer, d’autant que ce qui pouvait vous tuer le matin vous guérissait le soir. Le poison et son antidote les maintenaient à la merci de N8. C’était comme ça que les filles étaient tenues. Elle avait failli en claquer et c’est de justesse qu’elle avait réussi à s’en sortir. Le petit manège de Sigel avait attiré l’attention de Güdrun qui en avait parlé. Elle ne voulait pas la dénoncer, elle pensait aider sa copine…

Sigel était retournée au gymnase. Observée par caméra vidéo, elle avait subi les débriefages des autres filles et bien sûr, comme elle était très douée, elle allait suivre les conseils avertis de Sandor Walala et de B.de B. qui s’intéressaient à elle sur un plan purement professionnel. Selon Sandor tout était à reprendre à zéro. L’occasion était trop belle pour pérorer sur son sujet favori.

- Sigel, ne prend jamais les runes comme le nouvel Eldorado, même si pour tous ces crétins remplis de bandes dessinées et de sexe bon marché cela représente un rêve de puissance. Ce rêve est limité par leur culture et c’est là que tu dois assurer, car leur culture est vide… vide de ce charme qui donne une réelle virilité. Dès son premier échec. Nous regarderons ensemble l’évolution du monsieur. Il faut qu’il crache son rire jusqu’à l’amertume. Après nous lui donnerons la possibilité de reconquérir sa virilité et éventuellement de te pénétrer. Mais avant que la nuit soit sur lui, il faut qu’il ait pris conscience des runes et de leur caractère sacré. C’est pour cela que je t’ai nommé Sigel. Enchaîne-le aux caractères sacrés comme tu l’es toi-même et alors seulement fais lui découvrir que la nuit est ardente. C’est toi qui es à l’origine de son premier échec sexuel qui doit s’ancrer en lui comme la perspective d’un désastre encore plus grand que ce qu’il a connu… le délire sexuel que tu représentes lui ouvre cette perspective. La drogue rentre en jeu pour ouvrir ce monde. Cet homme est proche d’un ministre tu dois tout savoir de lui. Il va falloir que tu meubles les vides qui apparaissent avec ses défaillances. Les runes ne viendront pas tout de suite. Il faut qu’il soit à point. La drogue t’aidera, mais elle ne fera pas tout, pas plus que tes doigts, ta bouche ou ton sexe ne peuvent lui faire sentir les runes… la nuit le rongera jusqu’à la solitude avant qu’il voit émerger les runes… toute ta chair n’est rien, si elle n’est pas animée par une force. Tu fais partie d’une mécanique qui met en branle un ensemble de forces qui associe tes fesses à d’autres éléments qui vont accélérer ce monde. Les runes sont là pour l’affirmer. C’est une expérience mystique. Et toi l’élément érotique tu n’existes que pour sacrifier cet homme. N’oublie jamais, sans la magie des runes tu n’es plus qu’un frottis sans intérêt.

N8 avait besoin de Sigel qui ne reçut pendant cette période aucun coup, ce qui n’était pas le cas de toutes les filles…

La méthode se perfectionnant peu à peu, d’artisanale elle devint, sinon industrielle, du moins terriblement technique. Basée sur une manipulation simple : Sexe, Drogue, Mystique. Elle obtint des résultats étonnants. Les rangs se gonflèrent de nouveaux adeptes fermement tenus en mains par des rites pervers où l’espionnite était avec le chantage aux drogues la clé du système.

Comment savoir si ce produit faisait crever ou guérir ?

Comment savoir si cette piaule était sous surveillance ?

Il y eut bien sur des accidents. B.de B. oubliait parfois les antidotes. Des filles ne revinrent pas au rendez-vous fixé avec leurs soupirants. Mauve était morte. J.B. ne valait guère mieux, mais les électeurs n’avaient encore rien vu. Il était maintenant Directeur de Cabinet du nouveau ministre de l’Intérieur. Sigel remplaça Mauve. Jean-Bernard n’était pas le seul dans ce cas. Loin de calmer le jeu, cela excitait le désir pour ce genre de beauté. Ils étaient cuits. Mieux, ils faisaient bouillir la marmite dans laquelle ils s’installaient.

Bien reprise en main Sigel avait retrouvé sa place dans N8 et c’est sans contestation qu’elle enchaînait les missions. Après J.B. et l’Intérieur, elle s’intéressait maintenant à un surdoué proche de Matignon. Ce n’était pas le cas de Güdrun qui à son tour était dans le creux de la vague. Elle était jeune et reconnue aussi avait-elle droit à son tour à un régime spécial. C’est B.de B. qui la reprenait pour mieux la façonner. Elle était sous narcose et mimait l’acte sexuel. Elle devait faire apparaître en négatif l’homme invisible qui était en train de la copuler. Certaines convulsions donnaient de la frénésie à l’absence de partenaire. Les petits cris et les mouvements répétitifs qui d’une main légère caressait un membre fantôme, évoquaient maintenant une danse lascive et se rapportaient sur le bassin. Le ventre tournait sur lui-même, se soulevait et tremblant se heurtait au vide. B. de B. loin de s’impliquer dans ces halètements par des cris ou des formules obscènes, demandait une précision sur telle position ou sur l’opportunité de telle caresse. Technicien et stratège, il remettait en question la présence d’un doigt corrigeant ainsi la vulgarité d’un phantasme. Il s’amusait à régler un nouvel ordre amoureux. Chorégraphié comme un ballet, l’air devenait érectile et dépassé par l’ampleur de sa vision érotique, B.de B. s’endormait. La chimie qui troublait les cerveaux ne faisait pas toujours passer l’électricité dans l’épiderme. Parfois ils bavardaient avec la fille. Et d’autres fois, lorsque le spectacle n’était plus qu’une démonstration obscène et navrante où la chair s’enfonçait dans la parodie. B.de B. jouait alors sur un autre registre, et ses sarcasmes installaient une humiliation grandissante. Cette comédie était un test qui préparait les filles aux impuissants qu’elles prendraient lentement en main, ainsi à travers elles passaient la chimie et les runes.

Pour B.de B. la relation avec les Walkyries était devenue chaste et théorique. Il arrivait cependant que dans tous ces mouvements du corps et de ces jambes au milieu de ces cuisses et de ce ventre, cette cicatrice qui apparaissait et disparaissait, lavée de toute obscénité, laisse parfois entrevoir au travers d’un mouvement lascif, un moment d’une grande beauté, quelque chose de sacré qui lui souriait comme jadis sa mère un jour lui avait souri.

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Le passage vers le troisième millénaire ne fut pas à la hauteur des troubles annoncés. Une tempête ravagea le pays (peut-être avait-elle calmé les esprits les plus frondeurs ?). Les Black renois ne purent rivaliser avec le vent. De forts effectifs de police étaient stationnés aux endroits sensibles. Il y eut bien sûr, une centaine de voitures brûlées, mais rien d’extraordinaire. Les jeunes s’amusaient donc sans toutefois faire éclater de réelles émeutes. Fouks réveillonna avec sa vieille mère. L’inspecteur restait à moitié tranquillisé par un nouveau patch qui venait de faire fureur et qui devait terrasser le Bug de l’an 2000. L’inspecteur Sefilo fut de service cette nuit là. Il sentit la profonde injustice de cette permanence. La bonne année, que lui envoya par radio l’inspecteur Florence Moskin, suivie d’un baiser bien sonore n’arriva pas à dissiper cette impression. Seul, le commissaire Mathieu réveillonna hors du périmètre d’alerte. C’est sur le green à la Romana (République Dominicaine.) qu’il fêta l’an 2000. Le terrain de golf, lancé par Kissinger dans les années soixante-dix revenait sur le devant de la scène golfique. Il y était rassemblé une belle brochette de joueurs internationaux. Une nuit verte remplie de trous que soulignait la démonstration des champions. Fouks terminait son kouglof, quand un bruit venant de la rue le fit sursauter. Quelqu’un hurlait. Il ouvrit la fenêtre. Un homme titubait au milieu de la chaussée et il criait à qui voulait l’entendre :

- Il y a deux événements qui résume ce siècle. Quand Staline succède à Lénine et quand Stalone succède à Lennon. Puis s’écroulant dans le caniveau, il resta un moment immobile avant de repartir à pontifier sur les in et les on.

Fillon avait retrouvé sa femme. Leur fils Victor fut à la noce quand Le Gallo invité pour l’occasion déballa devant l’enfant âgé de quatre ans, un magnifique pistolet laser d’où jaillissaient des arcs-en-ciel. L’inspecteur Le Gallo, à la retraite depuis peu, n’avait jamais perdu le contact avec son ancienne équipe et pour mieux souder ces liens anciens, Fillon lui demanda d’être le parrain du petit.

Pendant que les flics réveillonnaient sur le qui-vive, dans une de ses cliniques, le Dr D., agacé par le chahut de quelques mercenaires saouls, se rendit sur les lieux de la fête. Il régla lui-même l’incident en fournissant de nouvelles boissons. Ce n’est que plus tard qu’il réalisa qu’un des pensionnaires d’une de ses PME Psychotiques spécialisé dans les oiseaux s’était envolé. Il en fut très contrarié… à l’aube du 1er janvier la gueule de bois prit pour certains l’odeur fatale du sapin… les liqueurs, fournit par le Docteur, avaient envoyé les chiens de guerre bourrés, ad patres…

Ainsi, certains finissaient l’année, d’autres la commençaient dans la tradition et les bonnes résolutions. Un policier de la brigade des mœurs tristement célèbre pour ses propos xénophobes quittait la police avec fracas. Herbert Belbot gardait de précieuses relations avec ses anciens collègues, mais libéré de ses occupations policières, il allait pouvoir consacrer tout son temps à un mouvement qui venait de naître : les N.C. Les nouveaux croisés. Les N.C. étaient-ils la vitrine de N8 ? Quel rapport y avait-il entre N8 et les N.C. ?

Les oreilles fines entendaient les racines de l’Histoire se retourner dans leurs tombes… serpents, lézards ?

Un tract fut distribué par des nymphettes qui patinaient sur des rollers ailés. Cela avait des allures publicitaires que l’on connaissait. Le texte en surprit plus d’un.

QUOI FAIRE?

On vous a toujours dit, la violence est interdite. La violence est mauvaise. Il faut supprimer la violence. Pourtant vous la mangez en direct à tous vos repas télévisés. Vous êtes confronté à la violence dans votre quotidien. Vos enfants se font agresser à l’école qui ne sait plus quoi répondre face à l’insécurité qui l’étouffe. Nous nous faisons attaquer dans la rue. Sur la scène internationale nous sommes ridiculisés et incapables d’y répondre. Nous ne savons plus nous défendre. Nous n’avons plus aucun moyen d’être violents quand il le faut.

Retrouvez des réflexes ! Ne soyez plus du gibier, redevenez un prédateur. L’homme est un animal divin doué d’infiniment de pouvoir, un être capable de se défendre et même de tuer lorsqu’il le faut. La force est dans les runes. Ne tournez pas le dos lâchement à votre destin et à votre responsabilité cosmique. Les runes se sont déjà adressées à votre esprit. Ils vont s’adresser à votre corps. Les gymnases N8 ont été créés à cet effet.

Pratique des cris runiques et entraînement physique à partir de techniques runiques. N8, ce sont des spécialistes de la conscience sociale qui se sont penchés sur les problèmes de notre époque. Vous vous sentez ruiné physiquement, démuni dans les situations difficiles et souvent violentes et vous ne savez plus réagir. Soyez sacrifié ou sacrificateur.

Assez parlé ! Avec N8, révélez les runes à votre corps et à votre esprit.

(Suivaient les adresses de Gymnases N8)

Sandor hibernait, seul et indifférent aux vapeurs des alcools, il fuyait le froid. En plein hiver, concentré sur son ordinateur, il composait avec son synthé. Il cherchait des sons. Il bricolait un logiciel Cubase qu’il avait téléchargé d’un site de hackers musicos nommé Radium. Sa musique passait par une phase de réorganisation. L’hiver ralentissait son tempo, alors il plongeait dans les tessitures, les fréquences. Sandor pratiquait la greffe d’harmoniques. Isolant un grincement originel, il en avait extrait certains sons obscurs. Le rythme anticipait le silence et rencontrait la peur. Toujours ce problème de pulsation. L’hiver, le timing devenait superfétatoire… les rares élus préféraient partir. Alors, il reprenait un énième Cyber-blues aux substitutions sophistiquées, s’imprégnant de la magie des questions réponses, il se laissait gagner par l’improvisation avant de retomber vidé face à son clavier, face à ses murs tapissés d’affiches où Alexandre, César, Napoléon, Hitler, Idi Amin, Pol Pot et quelques autres trinquaient ensemble à la recherche de héros. Le petit brun moustachu avait ses faveurs actuellement, il se retrouvait un peu dans la bonhomie du personnage qui prônait une race d’échalas grands et blonds. Le temps, toujours le temps, lui échappait et il se demandait s’il aurait encore le temps et la force de tout faire. Les derniers oracles n’avaient pas été tendres avec lui. La huitième rune NOT accompagnait maintenant tous ses oracles. NOT. C’était la nécessité. Les choix qui ne laissent guère d’espoir. Et souvent la mort. Quelques rares intimes et privilégiés profitaient de ses crises de paranoïa et parfois des cauris et de leurs runes, buvant les paroles de Sandor, concentrés sur leur avenir, ils en oubliaient les signes du temps.

Au printemps, un timide soleil réchauffait les vieilles pierres. Sandor et B.de B. avaient pris l’habitude de bavarder au cours de promenades qui les emmenaient au hasard dans Paris. Parfois sur les quais de la Seine, près des bouquinistes. Souvent près du Louvre où Sandor captait des ondes telluriques violentes. Il s’étonnait du reste que ce musée ne fut pas interdit au public. Un jour, dans le métro, ils croisèrent une patrouille de chasseurs alpins. Trois garçons coiffés de larges bérets. Un gros petit, un grand maigre et un troisième qui assurait la liaison avec les deux autres. Un gendarme les cornaquait. La tache sombre du pandore se détachait des tenues camouflées des trois autres. Les yeux vissés sous son képi, il surveillait l’immensité de son ennui. Trois fusils d’assaut Famas, surnommés pompeusement Clairons, pendaient à leur épaule, mollement suspendus par une sangle de toile, mais, et c’était là le point important, solidement enchaînés à l’épaulette des bidasses.

- Tu vois Bertrand, les armes, c’est ma grande passion. Je n’en pas besoin personnellement, mais c’est ce qui mène le monde. Les armes. Le violon est un arc dégénéré, gracieux certes, mais il est arrivé après. Les fouilles n’ont jamais mis à jour de stocks d’armes. Saisissant, non. Des peintures, des sculptures, des poteries, des caisses de bijoux, oui, des arsenaux jamais. Regarde les trois appelés avec le flic. Ils n’ont pas le droit de tirer, alors pour éviter la bavure, les Famas ne sont pas armés. Regarde ! Le chargeur n’est pas enclenché, il est rangé dans le brêlage. Tu as vu la chaîne qui les accroche aux épaulettes du treillis. Un Famas vaut 7000 francs environ (soit 1100 euros puisqu’on vient de passer à l’euro), c’est le fusil le moins vendu dans le monde et pour cause. Une Kalach vaut dans les mille balles. Un M16 dans les trois mille. Alors pour éviter qu’ils se le fassent taxer, on les a arrimés à une chaîne… 7000 balles, ça ferait une lourde perte, surtout que si ça se savait que les bidasses se font piquer leurs flingues dans le métro… imagine un peu. Ridicule non ? Tu vois, y’a plus qu’à souffler tout va s’envoler. C’est Odin qui nous les envoie. Du haut de la montagne Asgard, les dieux regardent avec intérêt cette petite parodie et ils nous ont guidés vers ce spectacle grotesque. Il va falloir souffler, Loki. Vigipirate n’a plus qu’à bien se tenir, car bientôt nous allons souffler toutes ces petites choses…et les armes vont se multiplier dans la nature.

Surpris d’être appeler Loki, B.de B. se retourne. Il devenait nerveux depuis peu lorsque Sandor l’appelait Loki.

- Pourquoi m’appelles-tu Loki spécialement quand tu fais allusion au crépuscule des Dieux ?

- Le crépuscule des Dieux, tiens donc ! Le Ragnarök, si tu veux bien. Ainsi, la prophétie approche. Thor et Odin nous le montrent tous les jours. Je n’ignore rien de tes transformations. Comme tu le sais Loki, chaque chose a un début et une fin. Loki, il faut que tu te prépares pour ton dernier rôle…

Blême. Bertrand de Borax perdait le fil de ses pensées. Il avait potassé les Sagas, il connaissait maintenant tous les Dieux par leurs prénoms, mais il avait du mal à se faire au sien. Loki. Le personnage avait des côtés attachants… un grand fouteur de merde, mais… ça coinçait. Au niveau de la finale, c’était parfaitement déplaisant. Car, il est écrit qu’au Ragnarök, le fameux “ crépuscule des Dieux ”, Loki paye ses crimes, la mort du fils d’Odin, Baldr est ainsi vengé et même si Loki est un des meneurs du désordre, cela ne dure pas longtemps. Le beau Loki finit sa carrière allongé sur des rochers qui lui traversent le corps, le ventre, les bras, la tête… après une longue agonie, un immense serpent lui crache son venin au visage mettant fin au premier round d’un personnage éternel qui renaîtra plus tard sous le nom de Luckifer (les grands rôles sont éternels !). Il songea qu’en attendant le prochain levé de rideau, il serait bon qu’il se mette au vert… histoire d’éviter une scène un peu pénible. Il laisserait passer un tour et rejoindrait le prochain casting. Le masochisme n’avait jamais été sa tasse de thé. B.de B. comprenait parfaitement que certains y trouvent un intérêt, à l’occasion, il pouvait même donner un petit coup de main, mais pour lui, non ! Il avait horreur qu’on lui fasse mal. Pour la première fois de sa vie, il était sur ses gardes.

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Un soir de printemps tout bascula. La percée dans ce troisième millénaire n’occupait plus les esprits. Les peurs que l’on avait déjà connues réapparurent. Une balade en bateau mouche battait alors son plein et le guide égrainait en plusieurs langues un texte culturel destiné à des touristes majoritairement américains :

- Il faudrait huit jours, soixante-douze heures et quarante-trois minutes en courant à petites foulées, sans manger et sans dormir, pour visiter tous les musées de Paris et tous ses monuments… il est à signaler également que le poids de ceux-ci, sans compter les statues, se monte à plus de deux cent vingt millions de tonnes, soit plus lourd que ce qui fut largué en explosifs pendant la deuxième guerre mondiale et la guerre du Viêt-Nam réunies. Si l’on mettait toutes les peintures bout à bout, on pourrait emballer avec la Cordillère des Andes, l’Himalaya…

C’est alors qu’une explosion eut lieu près de Notre-Dame, sous le petit pont…

Des témoins ont vu très nettement un pigeon exploser, répandre une pluie de petites aiguilles métalliques, heureusement légères, mais pointues… piqué, le cuir chevelu se met à saigner. C’est très impressionnant. On parle de pluie de sang, Notre-Dame n’est pas très loin et les références au moyen-âge évidentes. Une cinquantaine d’hommes et de femmes dont trois enfants, touristes principalement d’origine américaine et japonaise ont été conduits aux urgences de l’Hôtel Dieu. A part un vieil agriculteur texan qui a un œil crevé, les blessures sont bénignes. Le service de médecine générale a retiré soixante-treize aiguilles de cinquante-trois crânes différents et le service d’ophtalmologie neuf aiguilles dont deux plantées dans la cornée. Si les blessures sont légères, grand est le traumatisme qui rappelle avec terreur la vague de pigeons égorgeurs qui s’attaquaient aux touristes[1]. Le service scientifique de la police a fait lui aussi une importante moisson. Notre spécialiste scientifique du journal laisse entendre qu’un pigeon adulte, en état de voler de façon opérationnelle, peut être porteur d’au moins trois cent cinquante aiguilles à coudre communes disponibles dans toutes les bonnes merceries.

L’article était signé P.J. et cela avait été publié dans Samdimanche, le journal qui gratte là où ça démanche…

Fouks venait d’en faire la lecture à haute voix. Le trait de plume renvoyait à l’équipe du 36, l’image glauque de Raoul-Michel, le rédacteur en chef du canard.

Fouks se promit de vérifier en rentrant sur son ordinateur une intuition … Le petit pont, n’était-ce pas là où l’on avait arrêté l’envahisseur viking vers la fin du IXème siècle ? Rollon et sa bande venaient de Rouen… et si le malade qui avait accroché son aigle de sang s’était gouré de statue ? Flaubert et Rollon portaient tous les deux des moustaches, non ?

Fouks mit deux gélules dans sa bouche qu’il avala avec un verre de cognac.

C’était la statue de Rollon que le tueur visait. L’aigle de sang était un hommage qui était destiné au chef des nordmanns. Le pauvre bougre supplicié n’avait rien à voir là-dedans. Rollon était si grand que lorsqu’il était à cheval ses pieds traînaient encore par terre. Pensez donc ! la Normandie s’allie à la France. La nuit, les guides touristiques ne sont pas toujours très clairs ! … Et j’en ai fait des enquêtes… énigmes et mystères s’abreuvent à ces sources. Une coquille qui transforme Henri IV en Louis XIV ne gêne personne jusqu’au jour ou l’on retrouve un pauvre type écartelé place des Victoires.

“ T’as le bonjour de Ravaillac ! ”chantaient les pigeons. Ou un autre bougre camé à la poudre de succession au pied d’Henri IV… Fouks sentait des remontées d’histoire comme parfois l’été après les grosses pluies … des remontées d’égouts. Il se disait en son fort intérieur; s’il n’y a pas une recherche approfondie sur les guides touristiques, les coquilles s’épanouiront et l’histoire perdra son fil. Il avait entre les mains un guide touristique de la Normandie et il le regardait pour la énième fois. La photo du monument dédié à Gustave Flaubert avec cette allégorie nue tripotant une plume… au pied du maître, avec comme légende, Rollon, roi des Normands. Le tueur s’était fait baiser par l’allégorie de l’inspiration. Parce qu’au niveau de la moustache, c’était pareil. Par contre, Rollon, avec son bras en moins… Bof ! Sentant l’impasse sémantique, il se dit, Flaubert, Rollon, même combat !

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En relisant ces quelques maigres P.V., François Sefilo dut se rendre à l’évidence, l’enquête sur le meurtre d’Achille Bambul (l’Aigle de sang de la rue de la Lune.) s’était soldée par un fiasco. Mais avait-on vraiment voulu savoir ce qui s’était passé ? Les flics de la B.R.P. (Brigade de répression du proxénétisme.) eurent beau rafler en long et en travers les alentours de la rue St-Denis, tous les indics étaient restés muets. Peu de temps après, Fouks qui rêvait d’être à plein temps sur cette enquête, avait trouvé la maison de La Voisin, rue de la Lune, murée par des parpaings. Il ne pouvait faire mieux que suivre cette affaire de plus en plus loin. Malgré le temps passé, cette enquête lui tenait à cœur. La brigade informatique ne chômait pas. Par chance ce fut Sefilo et la Smokinge, qu’il connaissait bien, qui atterrirent sur les lieux du crime. Fouks, à son tour, reprenait les faits et les informations. C’était maigre et il avait l’impression qu’on ne lui disait pas tout… quand François Sefilo et Florence Moskin se penchèrent la première fois sur ce dossier, ils rencontrèrent un désert. Sefilo n’était pas dupe, il convenait d’être prudent. L’incident Walala lui avait permis de jauger sa nouvelle brigade. Herbert Belbot avait été on ne peut plus clair… Tout fut très vite réglé. Herbert Belbot, un flic connu pour ses opinions anti-immigrés avait fait pression pour libérer un “ nègre ”, Sandor Walala… ça avait quelque chose d’incompréhensible…bien sûr le black était un indic, mais quand même, pourquoi soudain, tout ce zèle? Le coin était noyauté par les flics. Rien ne devait donc leur échapper… ou alors c’était des sacrés branleurs. L’activité de la rue avait repris son train-train, quand une nouvelle psychose s’installa avec les sans papiers, irradiant le trottoir où les Africaines tapinaient. Le vide frappa encore un grand coup. L’Aigle plus les papiers, ça jouait ferme au con en face de lui. Aussi lorsque dans un café du boulevard Sébastopol, alors qu’il interrogeait un petit lot et Kika, sa copine, qui débarquaient des îles et qui réclamaient la protection de la police… ils entendirent, sortie d’on ne sait où, cette vieille rengaine :

“ Il portait des culottes, des bottes de moto,

un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos ”.

et que tous les trois se retrouvèrent à fredonner avec la môme Piaf. Sefilo qui penchait pour un règlement de compte façon viking fut pris d’une inspiration: était-ce l’exemple de Fouks avec son logiciel démoniaque qui traçait les crimes les plus abominables, l’émotion qui sortait de la voix écorchée d’Edith Piaf, le sourire des filles qui se foutaient gentiment de sa gueule ? Il y avait de la légende dans l’air.

- Un mec capable de vous faire ressortir les poumons dans le dos n’allait pas se faire prendre comme ça.

Il connaissait la méthode, il l’employa : assis, bien calé le dos à la banquette, la tête légèrement penchée de côté oscillant doucement façon Eddy Murphy, les yeux dans les yeux des ces deux vraies brunes, il leur dit, détachant bien chaque mot.

- Faites gaffe les filles ! Y’a un vicelard dans le coin qu’est également un malin. Un jour ou l’autre vous allez tomber dessus… alors n’attendez pas trop… voilà ma carte, demandez François, le Martiniquais.

Puis sans attendre plus, il régla les consos et poussa la porte. En sortant du café tabac il fut bousculé par un crétin aveuglé par un chapeau à cornes viking made in India.

La mode viking, ça commençait à le courir Sefilo. Il leur avait dit au bureau quand ils s’étaient retrouvés pour un pot, après cette foutue dissolution. Il leur avait dit qu’il descendait des vikings. Évidemment ces cons là s’étaient mis à rigoler. Ils avaient pas voulu le croire, mais c’était vrai. C’était pas une vanne.

- Les conneries sur les vikings ça me fout les boules ! Séfilo avait sorti cette phrase avec une véhémence qu’on ne lui connaissait pas. Bien sûr, j’ai plus de sang viking dans les veines que certains ici !

- Calme-toi ! lui dit la Smokinge, agitant imperceptiblement ses cheveux blonds, Personne ne t’attaque, et tu sais, moi, bien que d’origine normande. Viking, gaulois, celte, c’est kifkif…

Et bien justement c’est’pas kifkif. C’était pas parce qu’il avait la peau noire. Son grand-père était blanc, il était de St Barth. Deux familles qui descendaient tous des vikings dans le coin. Les uns possédaient de grands nez et les autres de grandes oreilles. Comme dans Lucky Lucke, les O’Haras et les O’Timmin’s. Du coté mariage consanguin, c’est sûr que ça y avait été gaiement, heureusement que les Noirs étaient arrivés…

De son côté, l’inspecteur Fillon restait pensif. Il avait toujours une autre idée en tête. C’était pas nouveau. Entre les pigeons et lui, c’était une affaire personnelle. Le coup du bateau mouche ça le laissait sceptique. Il aurait bien remis ça, ressorti le dossier, mais on était en pleine grève du zèle et il était six heures et demie, alors il leva le pied, la mort dans l’âme. Les heures sup, il avait jamais tiqué, y s’en foutait. Ils s’en foutaient tous, mais personne n’avait encaissé la dissolution de la brigade. Les syndicats traînaient les pieds. Florence Moskin et Sefilo branchèrent Fred sur un journaliste.

- Pas avare, quinze, vingt, vingt-cinq heures de rab par semaine, la passion du boulot, en filoche, on va pas lâcher le gus. Les tickets de caisse dans ces cas là, ça n’existe pas. Incognito, pas question de se faire repérer en demandant une facture ou en sortant sa plaque quand y faut raquer. Et les voyous généralement c’est pas au MacDo qui vont bouffer! Pour régler tous les frais à la fin du mois, on touchait une enveloppe. Oh ! pas des mille et des cents mais un forfait correct, net d’impôts, bien sûr. Et puis v’là qu’on change de régime, le nouveau ministre qui nous refile des primes imposables. Le remboursement des notes de frais qui te fait passer à la tranche d’impôt supérieure. Merde. Du délire. Alors c’est la grogne, les dossiers s’accumulent et les voyous s’en donnent à cœur joie. Maintenant, on lève le pied comme des ronds de cuir, on mange aux heures des repas et ça nous fait mal au ventre, parce que franchement c’est pas l’esprit de la maison, mais cette prime, c’est la claque. On est démotivé… C’est ainsi que s’exprima l’officier de police judiciaire Fred auprès du journaliste. Si son nom ne fut pas cité, sa photo fut publiée. Le journal fut saisi et condamné à une amende de 100 000 F. en vertu de l’arrêté du 3 janvier 1996, modifiant la loi du 29 juillet 1881. En effet la loi spécifie bien que :

“ Le fait de révéler, par quelque moyen d’expression que ce soit, l’identité des fonctionnaires de la police nationale, militaires de la gendarmerie… et dont les missions exigent pour des raisons de sécurité, le respect de l’anonymat, est puni d’une amende de 100 000 F. ”

Le mal était malheureusement fait. Fred, qui aurait aimé empocher ce petit pactole, n’ignorait pas pour autant que son portrait se baladait maintenant dans la nature. De toute façon l’ambiance n’était pas bonne. La Smokinge venait de se faire jeter d’un autobus réquisitionné par des prostituées. Personne n’avait rien trouvé de nouveau sur l’Ivoirien. Les macs, c’est complètement démodé. C’est simple, si on écoutait les filles, les souteneurs ne se trouvaient plus que dans les romans.

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Sefilo était bien décidé à y voir clair dans cette histoire. Il l’avait promis à Fouks. Cela avait beau être de la vieille histoire. François Sefilo devait bien se l’avouer, il n’avait pas foutu grand chose. Une promesse est une promesse. Et même si les dernières nouvelles qu’il avait eues de Fouks n’étaient pas brillantes. Il avait remis ça avec son mélange d’alcool et de neuro… toujours sur son ordinateur à guetter le retour des morts vivants. Il ne pouvait pas s’empêcher de vouloir faire quelque chose pour lui, d’autant que Florence Moskin n’arrêtait pas de le descendre. Laisse tomber Fouks et ses enquêtes bidon ! La chasse aux sorcières…Il est complètement gâteux. Ta promesse, elle compte pour du beurre… Sefilo avait encore le ton cassant de la voix de sa collègue dans l’oreille.

Une nuit qu’il arpentait les alentours de la porte St Denis, il fût amené à intervenir dans une bagarre entre filles.

“  Sac à foutre ! ” Ce cri déclencha chez lui un sprint qui mit les furies en fuite. Une petite black qu’il reconnut, Kika, était à terre, les vêtements déchirés, sa jolie figure de madone en chocolat tuméfiée. Il l’emmena dans un rade, la réconforta avec un café. Elle était prête à lui montrer sa gratitude. Sefilo négocia habilement le virage. Kika se mit à parler.

- Il y avait Belkis, une grande noire, qui avait tapiné pour l’Ivoirien, tu sais, celui qu’on a retrouvé avec les poumons dans le dos… elle recrutait des filles… elle avait été recrutée…

- Pourquoi tu ne m’as pas prévenu ?

- Tu n’es jamais venu me voir… c’est toi qui m’avais oubliée !

- Arrête ce petit jeu, tu veux ou j’t’oublie dans la rue et tu te sortiras de la merde toute seule. Tes sisters pourront te prêter main forte.

Silence. Kika, les yeux plongés dans le fond de sa tasse hésite entre des sanglots et un coup d’œil vers un pochetron en équilibre sur le bord du comptoir.   “  Le salaud, il a pissé par terre… ” Le garçon laisse éclater sa colère et s’efforce de réveiller l’ivrogne à grands coups de pieds.

Sefilo reprend le contrôle de la conversation. Derrière, le percolateur envoie un jet de vapeur. Tentant son va tout, l’inspecteur martiniquais lâche :

- Alors ! Soit tu parles, soit j’te ramène rue de la Lune…

- Non, pas la rue de la Lune. Y’a des filles qu’ont disparu rue de la Lune… je n’ai jamais pu rien te dire parce que on ne peut faire confiance à personne. Les Mœurs marchent avec l’organisation qui a recruté les filles. Les condés sont de mèche. Il y a de nouvelles drogues qui sont arrivées sur le tapin, des tas de pilules différentes, en même temps que des affaires très intéressantes. Seulement pour bosser dans la combine, fallait te camer. C’était dans le contrat. En une semaine, si tu te bougeais le cul, tu te faisais plusieurs bâtons. Je n’ai jamais revu aucune de ces filles. L’immeuble dans lequel ces filles travaillaient avant de partir est muré. C’est rue de la Lune, au 23.

Fouks lui avait parlé de cet immeuble, il l’avait trouvé muré. A l’époque c’était bidon. Il y avait une autre entrée que les filles utilisaient pour faire les passes. Il n’avait prêté qu’une oreille distraite à l’exposé historique de Fouks. Il avait pris ça pour du délire. Alors que Fouks avait eu une bonne intuition. Merde ! Elles devaient être loin maintenant, si elles étaient encore vivantes.

Peu de temps après, les cadavres de deux prostituées furent retrouvés. L’autopsie confirma ce que Kika avait dit. Les organes des filles étaient remplis de came. Des mélanges étonnants. Le cœur avait lâché. Belkis était morte, disait la rumeur. Sefilo la chercha, mais cela faisait belle lurette qu’elle s’était envolée avec d’autres pigeons.

L’humeur de Sefilo changea. Il devint susceptible et jaloux. Ces derniers temps la rue de la Lune lui prenait la tête. Une de ces nuits sans fin, alors que ça n’allait plus fort entre Florence et lui, Sefilo se décida à l’appeler. Il avait arpenté la rue St Denis une partie de la nuit, il était trois heures du mat. Il laissa sonner indéfiniment. Il était Porte St Martin, la fatigue était tombée sur ses épaules, mais il était toujours à cran… personne ne répondait. Un doute subsistait dans son esprit. Qu’est-ce que Florence savait de la rue de la Lune ? Les filles avaient-elles parlé de Belkis ? Le sujet était tabou comme tout ce qui le rapprochait de Fouks. Florence trouvait que le rapport filial qui unissait Sefilo à Fouks était complètement névrotique. La preuve en était cette affaire délirante, qui faisait intervenir sorcière et messe noire, rue de la Lune. Précisément. Bref que tout cela reflétait la personnalité immature de l’O.P.J. martiniquais.

Le lendemain Sefilo se retrouva face à Florence.

-    Florence, tu étais où la nuit dernière ? Je t’ai appelé je ne sais combien de fois. Impossible de te joindre.

-    Je suis une femme libre François et même si nous avons encore beaucoup de goûts en commun, je garde ma part de mystère… je sais que ça t’excite, cette incertitude.

-    Où as-tu passé la nuit Florence ?

-    Est-ce que je te demande ce que tu racontes à Kika ? Est-ce que je te demande ce que tu fous avec cette petite Black ? Bon alors !

Florence s’empara du téléphone et demanda à parler au directeur d’un foyer de femmes. Elle s’occupait beaucoup de réinsertion. Sefilo essaya de comprendre la conversation, puis son écoute devenue flottante, les paroles de la jeune femme passèrent au second plan. Il se remémora le café de la Lune lors de sa rencontre avec Kika. Il n’avait pas le souvenir d’avoir parlé d’elle à Florence…Tout se sait très vite sur le trottoir. Bientôt, il allait passer pour un mac. Il fallait faire gaffe. Kika, il la jouait pas gagnante, même pas placée.

Quelques jours plus tard, on retrouva un corps de femme sans organes génitaux. Le lendemain, ce fut celui d’un homme dans le même état. Tous les deux décédés des suites de l’hémorragie, ils avaient été opérés sous anesthésie. Les corps avaient valeur de message. La femme était une prostituée connue pour son franc-parler. L’homme passait pour un libertin qui jouait les dandys. Kika disparut complètement de la circulation. Ce fut Belbot lui-même qui prit l’enquête en main.

Les nuits succédaient aux nuits, enchaînant leurs hivers. Les coquilles s’étaient vidées, imposant au viking noir un arbre d’où Odin pendu laissait pleuvoir le mystère des runes. Les cauris avaient perdu leur signification, et c’est pour cela, peut-être, que, rompant l’équilibre de cette alchimie, NOT s’imposait. La huitième rune. N8 affirmait sa présence au point de lui faire oublier le support des coquillages.

Ep4 - ill4 couleur-01-01

(la suite ici)

François Vitalis

[1] Voir L’arène des pigeons. Editions Baleine

2 réflexions au sujet de « N8 – Épisode 4 »

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