N8 – Episode 6

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Les stylistes du crimeEp6 - couverture

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Pas très loin, dans un loft aménagé du 12ème arrondissement, le Dr D. tenait une réunion qui n’avait plus rien de scientifique. Les traces de peinture laissaient penser qu’ils se trouvaient dans un ancien atelier. Le mobilier de bric et de broc accentuait ce côté bohème. La fumée épaisse des cigarettes avait envahi la grande pièce en forme de couloir. Attablés en face du docteur, une vingtaine d’hommes entre trente et quarante ans, d’allure sportive, le cheveu court et la chaussure tenant bien la cheville écoutait un petit discours buvant des alcools disposés çà et là. Il régnait une ambiance curieuse due peut-être à ce paradoxe entre cette salle étonnamment silencieuse et ce public dont on sentait très bien que l’écoute n’était pas la qualité première. Tous ces hommes aux faciès rudes avaient le regard étrangement vide. Le docteur parlait à un noir, qui ressemblait à Sandor Walala. Il avait la même silhouette, mais devant un examen approfondi, les différences étaient manifestes. Le noir se plaça légèrement en retrait, il semblait tendu et fouillait du regard sans relâche l’auditoire qui lui faisait face. Le Docteur s’adressa à l’assemblée. Le son de sa voix de fausset capta instantanément l’auditoire à une exception près…

– Ce que nous voulons maintenant, ce sont moins des tueurs que des stylistes du crime. Cette psychologie primaire qui veut qu’un silex taillé ou une lame aille se planter dans un œil ou couper un sexe est maintenant dépassée. C’était hier, la préhistoire. Nous allons passer à un véritable habillage du terrorisme. Nous ne nous inscrivons pas dans la tuerie mercantile ou industrielle. Notre exigence est tout autre. Elle est stylistique. Je le répète, il faut frapper l’imagination.

Le docteur lève le bras l’index tendu ce qui déclenche l’aboiement d’un caniche noir qui se tenait immobile jusqu’à présent. Foudroyant l’animal du regard le docteur s’écrie les yeux vissés dans ceux de sa chienne : “ Guernica, couchée ! ”

D’une table une voix puissante se fait entendre.

– Qu’est ce que c’est que c’t’ histoire de pédés ?

– Le docteur veut dire que c’est pas tout d’étriper un gonze, faut-il encore, savoir le présenter. Imagine un plateau d’fruits de mer…

Le docteur légèrement énervé reprend la parole.

– S’il vous plaît, je sais que mes paroles peuvent en choquer certains parmi vous, aussi vais-je céder la parole à l’un d’entre vous.

– Dessouder un mec ça pose pas de problème, faire disparaître le corps non plus… là, la question, c’est de faire réapparaître le corps, de façon énôôôrme… c’est ça Doc ?

– Je veux faire de vous des stylistes du crime.

Un ricanement provenant de la même table que précédemment. L’homme la tête rejetée en arrière, très à l’aise s’esclaffe, une cicatrice lui court sur le côté gauche du visage, accentuant de façon étrange sa bonne humeur. Sa voix toujours aussi puissante conclue son intervention :

– Foutaise !

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Sans se démonter, il se lève et sort sans se retourner, agitant nonchalamment la main le majeur dressé au-dessus de sa tête. La chienne grogne tandis que le noir en arrière plan est de plus en plus nerveux. Il disparaît pendant que le Dr D. reprend détachant bien les mots :

– Évidemment, si vous ne vous sentez pas à la hauteur…

Le perturbateur à peine sorti. On entend un bruit sourd et un léger cri. A la fin de cette brève conférence le public eût tout loisir de méditer sur la qualité de la tâche à entreprendre. A la sortie, près de la porte de l’atelier, l’homme à la cicatrice, le perturbateur qui avait remis en question le docteur, était découpé sur une table. Présentation en kit.

“ Il était encore chaud, se rappela l’un des tueurs. La tête coupée avec sa putain de cicatrice oscillait bizarrement, il donnait toujours l’impression de se marrer. Au moment précis où je passais à côté du cadavre, j’ai sursauté…un pet sonore s’échappa de son ventre… les gaz ! ”

Réflexion évidente pour un contrat libre dont le montant serait à la hauteur de la créativité. C’est ainsi que la chasse fût ouverte. Tandis que la salle se vidait en passant devant l’homme démembré, la voix devenue aigrelette du Docteur D. raisonnait, bientôt couverte par les aboiements de Guernica :

– C’est un challenge messieurs, n’oubliez pas, c’est un challenge !

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Pendant ce temps, Fouks avait quitté sa mère, en proie à la rêverie. Il maîtrisait mal son envie d’appeler son ex-collègue Le Gallo. Il avait envie de parler. Il sentait dans sa poche la plaque de décoration allemande. Un mélange de provocation et culpabilité l’habitait. Il la toucha du bout des doigts. Il savait qu’un jour de 1943, son père s’était retrouvé avec l’insigne du corps à corps sur la poitrine… s’il y a bien une occasion où l’on se retrouve coincé : c’est le corps à corps. Ils s’abritaient derrière les corps de leurs camarades morts pour se protéger des snipers russes. Le deus ex militaria ne rate jamais aucune occasion de stigmatiser son érotisme morbide… A deux pas de chez lui, il rentra dans un bar et commanda un cognac. Il n’avait pas envie de rentrer directement. Après un repas chez sa mère, il éprouvait le besoin de se changer les idées, de voir des gens, fussent-ils comme les icônes dans ce bar. Il cliquerait dessus et irait se coucher protégé pour un moment des maléfices maternels.

En entrant, un chanteur à la mode, Olaf, du nom du saint danois qui le premier épousa la foi chrétienne, poussait sa goualante au travers d’un petit juke-box remis au goût du jour. Incroyable comme les Olaf se multipliaient ces derniers temps. C’était le prénom à la mode. Une voix nasale qui suintait la sinusite associée à un faux accent guttural imitant la langue nordique scandait,

Sur mon drakkar,

On prend pas de quart.

C’est dans l’hydromel,

Qu’on sonne le rappel.

Atterré, Fouks prêta l’oreille, ce n’était pas évident de comprendre les paroles. Dans la bouillie de hoquets, dont les rots a capella fournissaient une rythmique sur fond de bruit de vagues synthétiques, on découvrait Le succès populaire…

La mer est bien morte,

Et y’a plus d’aut’porte,

Sinon celle des bars,

Pour rejoind’les drakkars.

On rame tous ensemble,

Et on donne tous l’exemple,

A grand coup de coude sec,

On s’remplit bien l’bec.

 Suivait un immense bruit de déglutition dont l’effet appuyé par une pédale sustain avait bouleversé l’oreille de plus d’un mélomane. Elle pouvait également fournir une idée du degré d’alcoolémie à atteindre pour apprécier la mélodie. C’était une chanson à boire. On appelait ça maintenant les chansons de bar et les chanteurs s’appelaient des scaldes. Imitation de son marin et de jurons norois rendait toute écoute vaine et toute transcription sujette à caution.

Le barman qui avait sentit tout l’intérêt que Fouks montrait pour les lyrics d’Olaf, s’adressa à l’inspecteur.

– C’est beau, hein ! Ca fout la pêche, y’a de l’air marin là-dedans.

Fouks descendit de ses nuages et lui demanda :

– Drakkar ça rime surtout avec buvard, mais à part cela, ça veut dire quoi ? Qu’est ce que les drakkars viennent faire là dedans?

– Mais, c’est le dernier drink à la mode. Regardez, j’en prépare pour les jeunes de la table au fond. Ça se prépare dans un verre spécial allongé comme un beurrier.

– En forme de drakkar…

– Tout à fait, y’a même des petits trous sur les côtés pour glisser les pailles en forme de rame. Je verse l’hydromel… mais attention au bout du troisième on est complètement paf ! Olaf, il en boit une vingtaine par jour. C’est lui qu’a lancé la marque Drakkar-Hydromel.

– Et la loi interdisant la publicité pour les alcools, elle existe toujours ?

– C’est clair, mais si vous appelez un drink basket ou tennis pas d’emmerde…

– Ballon, c’est déjà pris… il faut quand même rajouter la couleur. Allez, bonsoir.

Fouks remonta chez lui. La connerie fonctionnait fantastiquement bien comme vaccin contre les vieilles mères. Convaincu que l’on colporte tous une certaine qualité de tare difficilement négociable, il chercha ses clés et retomba sur l’insigne allemand. La porte à peine ouverte, il eût le pressentiment que quelque chose n’allait pas. Quelque chose d’étrange s’était installé chez lui. Journée chargée. Sigel. Sa Mère. Une décoration de papa dans la poche. Le tube d’Olaf dans la tête, il était temps d’aller se coucher. Il allait prendre un verre d’eau quand son bras qui passait au-dessus de la table s’arrêta net. Sur la table du salon, une grosse vipère du Gabon était lovée. Les fines écailles ocre rose donnaient un aspect velouté à l’animal. C’était un serpent adulte au corps opulent son diamètre rappelait celui d’une roue de moto. Elle était en train de muer. Sans réfléchir, il la prit par la tête et avec les pouces et l’index des deux mains placés de chaque côté de la mâchoire, il tira d’un coup sec. Il tira si fort que la peau vint d’un coup et que l’animal se retrouva la peau retournée encore plus rose et gluant. Dans une reptation incroyablement rapide, une époustouflante suite de S qui s’enfilaient les uns dans les autres, la vipère disparut dans la bibliothèque. La queue préhensile était encore apparente et dépassait entre deux volumes, un vieil atlas colonial et un ouvrage à la reliure abîmée. La bête savait se servir de son mimétisme, elle avait complètement disparu pour un regard non averti. Fouks se saisit avec d’infinies précautions de la queue, prenant bien garde que la gueule ne se retourne pas brusquement et ne le morde. Il tira d’un coup sec. IL AVAIT DANS LES MAINS LA PEAU ENSANGLANTÉE DE L’ANIMAL. La vipère avait disparu. Pris de panique, il sortit tous les bouquins de la bibliothèque. Fébrilement, il les empilait sans réfléchir. Il lui fallait ce putain de serpent et sa maudite paire de crochets venimeux grandes comme des aiguilles hypodermiques… il sentit tout à coup, le long de son mollet puis de sa cuisse quelque chose de visqueux qui remontait et s’enroulait sur lui. Il arracha de toutes ses forces la chose qui dépassait encore de son pantalon. C’était un intestin. Rien avoir avec un serpent. Pas d’écailles. Une blancheur rose, bleutée. Des réseaux veineux. Un grand colon qui se secouait et, comme si des grelots le remplissaient, il sonnait par à coup. Fouks se dégagea, il avait la main enroulée sur le fil de son ancien téléphone. La voix de sa mère s’élevait du répondeur. “ Excuse-moi de te réveiller Charles, mais tu as oublié un dossier ”. Elle raccrocha. Il se rendit dans la salle de bain. Il devait se rendre à l’évidence. Il avait une gastro-entérite d’anthologie, mais son foie avait survécu. On commençait à nager en pleine hallucination collective.

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 A l’heure du laitier, Fouks appela Le Gallo. Il le tirerait peut-être du lit, mais qu’importe, il sentait que la machine s’emballait. Une seule sonnerie et Le Gallo était en ligne.

– Salut Le Gallo, C’est Fouks, déjà réveillé ?

– B’jour, Charles. T’as du pot de m’avoir, j’allais décoller… je cherchais mes pinceaux.

– J’ai besoin d’un renseignement sur un mec de droite.

– Ouais, ça a encore un sens ?

– T’es bien sombre.

– Tu sais, plus ça va plus je pense qu’au pays des dyslexiques j’suis un gaucher contrarié.

– Tu te souviens d’un mec qui s’obstinait à appeler tout ce qui appartenait aux services spéciaux, forces spéciales etc… Corps Francs.

– Ouais. Franc ça avait plus de sens pour lui.

– Un mec à l’esprit assez carré, je l’avais rencontré, il y a quelques années.

– Ouais. Franc du collier, et pas mal fait, une baraque.

– Qu’est ce qu’il est devenu ?

– Tu sais ce genre de mec amuse plus beaucoup actuellement. La guerre n’est plus à la mode. C’est vrai qu’il y a des tas de gens qui s’emmerdent à pas savoir que foutre. On va pas les plaindre…

– Tu vois sa tête… et peut-être même son nom.

– De Charcofiére, ton oiseau s’appelle Gonzague de Charcofiére. Anobli par les croisades… les sarrasins… l’Europe chrétienne qui se lève, Pierre L’Ermite en face des infidèles…

– Écoutes, tu crois encore à toutes ces conneries. Tu sais qu’il est notoire aujourd’hui que l’esprit de chevalerie est d’inspiration orientale et que la civilisation islamique a énormément fait avancer l’Europe, et, pour te mettre à l’aise, sais-tu qui ment plus qu’un historien professionnel ?

– Laisse moi continuer mon histoire, Fouks, la Grande…

– C’est deux historiens, ils mentent énormément.

– Les croisades, bordel, les croix rouges barrant les poitrines…

– Déjà prudents les mecs.

– Non, insolent ! C’est la croix du temple. Godefroy de Bouillon, un nom qu’on oubliera jamais les guide. C’est la France qu’on porte, sous les flèches et sous les coups de cimeterres, jusqu’en Syrie. Et bien ce mec, c’est son arrière arrière, et j’en passe, petit-fils… Je vais te faxer ce que j’ai sur lui et sur les Nouveaux Croisés, (N.C.). Good luck, Fouksy.

– Je voulais te dire, l’autre jour, j’ai été vachement touché par deux aquarelles que t’as faites dernièrement…

– Ah ! ouais sans déc… et… alors, tu les trouves comment ?

– Écoute j’peux rien te dire comme ça. On en parlera en les regardant. Salut.

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Les Nouveaux Croisés voulaient reconquérir la Palestine. Le Gallo avait été discret. Cet homme, Gonzague de la Charcofiére, animait plus qu’un groupe folklorique. Muni des documents faxés, Fouks, fit un point, sur les N.C. On racontait beaucoup de choses sur eux. Les Nouveaux Croisés voulaient virer les arabes et les juifs de Palestine. Ils voulaient reconquérir le tombeau du Christ. Charcofiére faisait régulièrement la une de l’actualité. Il se réclamait d’une France pure comme une eau de source, tout droit sortie de l’histoire. Une histoire patriotique et épinalisée, fabriquée dans le lyrisme cocardier des pires moments de la IIIème République. Les Nouveaux Croisés alimentaient de leurs fonds les Écoles Laïques et Religieuses, sorte d’école où la prière laïque transformait la plupart des personnages historiques français en saints. Une sorte de forum d’êtres suprêmes ficelés par un Robespierre à l’usage des petits commerces. Les Saint-Sulpiciens avaient de beaux jours devant eux. Contre toute attente, cela fonctionnait, les enfants de famille recevaient une “ éducation ”. Le panthéon des saints laïques défrayait régulièrement les chroniques et alimentait la sacro-sainte manie des commémorations. Tous les rois avaient été canonisés. Saint Napoléon avait remplacé, il y a peu, Saint Bonaparte. Danton ratait régulièrement l’examen. Saint Mirabeau avait eu plus de chance. Saint-Just n’avait pas le choix, l’inconscient historique avait tranché. Sainte-Menehould était passée haut la main. Saint-Amour, Saint Pétain et Saint De Gaulle étaient au coude à coude, mais les spécialistes en canonisation laïque se faisaient tirer l’oreille pour canoniser Mitterrand. Le secret des N.C. et de leur réussite était, parait-il, lié à la découverte du trésor des Templiers d’une part et sur l’Historiologie d’autre part. L’Historiologie était une science religieuse qui renvoyait impie et croyant au fond de l’inconscient historique, dans une grande harmonie nationale. “ L’inconscient historique ” était devenu le mot qui chargeait tous les débats. Charge creuse, elle faisait exploser tous les arguments. Clé du savoir des Écoles Laïques et Religieuses. L’Historiologie était une religion à caractère messianique destinée à retrouver un sang et un esprit neuf pour permettre aux Français de pouvoir faire face aux échéances européennes.

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Les Écoles Laïques et Religieuses apprenaient, bien entendu à leurs élèves, le norois en première langue, ainsi que les sagas. Les jeunes scaldes se retrouvaient chaque fin d’année à improviser un récit épique devant un parterre d’initiés, les familles se gonflaient alors d’une fierté que quelques breloques venaient souligner.

Seule ombre au programme, les fréquentations des N.C. et leurs pratiques quotidiennes qui terrorisaient certaine partie de la ville. Le chef des VickSkins, Belle Bite Le Hobo, l’ennemi juré des blackrenois.

B.B.L.H. avait eu, il y a quelques années, un poste clé au sein de l’appareil des Nouveaux Croisés. Il avait pris des positions extrêmes et avait été contraint de démissionner de la police. C’est là que Fouks avait commencé à tiquer. Belbot, il le connaissait et il n’était pas dupe du travail d’estompe qu’il avait pratiqué sur l’enquête de la rue de la Lune. L’ancien flic avait organisé des camps d’adolescents. Il était devenu le populaire chef de la jeunesse de ce mouvement. Un scoutisme à fort relent paramilitaire où les manœuvres, et les compétitions sportives s’alternaient aux défilés. Rapidement sa conduite scandaleuse fut mise à l’index par la presse. On parla de camp pédophile. Les parents prirent peur. On vira le voyou. Le chef des jeunes N.C. Herbert Belbot, grand amateur de seigneurs et d’anneaux, devint le sulfureux Belle Bite Le Hobo. Il s’empara de la direction du mouvement Vickskin. Il reste néanmoins de très fortes relations occultes entre les deux mouvements, quand bien même l’anathème et l’insulte sont de rigueur entre les deux clans. On retrouve toujours des Vickskins dans le service d’ordre des N.C. Et lorsque de Charcofiére traite B.B.L.H. de voyou dénaturé, il n’est pas rare qu’ils se soient vus la veille. C’est sûr qu’ils ne s’aiment pas, mais il est également certain qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Si Fouks voulait en savoir plus long sur les N.C. un meeting était prévu en fin de matinée, Pont de la Tournelle. Un rassemblement silencieux, puis une allocution du chef des N.C. aurait lieu au pied de la statue de sainte Geneviève.

Fouks décida de se rendre au meeting, c’était près de l’île Saint-Louis. Sur le pont, au pied du gigantesque préservatif de pierre, la silhouette massive de Gonzague de Charcofiére haranguait ses sympathisants.

“ Même si elle fait semblant de l’ignorer, la République a toujours eut besoin de bouchers et nous n’avons jamais eu peur de retrousser nos manches. Les siècles passés n’ont pas émoussé le tranchant de nos armes… ”

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C’était un hobereau, un des derniers. Il maintenait la tête haute. Le Gallo n’avait pas déconné, l’homme était né pour la croisade. Plus question de sens giratoire, inutile de tourner autour du pot, plus question de louvoyer. Les regards clairs étaient directs et aiguisés, ils se croisaient comme des lances. Aucun doute dans l’esprit de ces gens, ils voulaient tous en découdre. Il n’allait pas attendre bien longtemps… et ce serait fait systématiquement. En se laissant un peu aller, on voyait déjà les charniers et toute cette bande de nerveux du fémur qui était prêt à rouler des pelles à la mort. Ce groupe folklorique s’était spécialisé dans la danse macabre… La manifestation se terminait, des groupes se formaient. Fouks laissa traîner ses oreilles, essayant d’accrocher une lettre à un numéro. N8. Il savait qu’il allait sortir ce numéro et il le jouerait perdant quand bien même… il surpris cette conversation qui piqua sa curiosité. Devant lui, deux demis de mêlée, deux fois cent kilos, deux millimètres de cheveux à eux deux, échangeaient des propos :

– Y’a un black qui lit l’avenir dans les runes sacrées… tu sais, l’alphabet allemand.

– Y fait ça pour jouer à la bourse où il fait de l’entrisme ?

– C’est un black j’te dis.

– Il est bon ?

– C’est le petit-fils d’un tirailleur sénégalais qui s’est illustré pendant la débâcle.

– Je le connais, il parait qu’il descend des vikings.

– On descend tous des vikings, Pierre-Christophe, mais y’en a qui se sont perdus de vue.

– Ce serait le cas de ce type, fantastique périple !

– Paris-Dakar, ça fait quatre heures en avion.

– Non ! J’veux dire que l’histoire de la famille de ce type qui arrive à survivre au milieu des noirs. Tout blond. Tous noirs. De plus en plus isolé dans le continent noir, luttant pour maintenir la race.

– Justement, il est tout noir et c’est un viking. Il n’y a aucun doute là-dessus.

– T’es sûr que c’est pas un trotsk qui fait de l’entrisme ?

– Il est tout noir, on est tous d’accord là-dessus. Okay. Alors, tu crois pas que pour l’entrisme on pourrait pas trouver mieux comme couleur d’ouverture ?

– Faut voir après tout. C’est lui qui lit l’avenir et il connaît son passé… et le nôtre apparemment. C’est pas donné à tout le monde…

– Tout se sait Pierre-Christophe. Il regarde Fouks en souriant. Nous parlons ensemble, les R.G. enregistrent et c’est parfait, car ils sont les meilleurs garants de notre politique. En plus, on les paye bien. Si c’est pas nous, c’est N8. Question complot c’est quand même nous qui avons les meilleurs tuyaux. Et pour les attentats, ça promet !

– Il parait qu’il y a de plus en plus d’inspecteurs qui touchent de chez nous… affirmatif, une enveloppe avec du pognon, des renseignements, ça fournit les notes blanches… N8, R.G., c’est la porte à côté. Il faut savoir se faire comprendre de nos amis policiers, ils servent les mêmes intérêts que nous, seulement eux, ils sont conditionnés par le carcan légal. Ils veulent retrouver une respiration nationale, sécuritaire, ne plus se poser de questions en face de tous ces troublions analphabètes… nous sommes de plus en plus nombreux à penser ainsi. J’entends, dans les cadres de la Nation.

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Le lendemain, Fouks reçut sous pli confidentiel les notes d’un juge qui avait hérité d’un dossier délicat : “ Les mauvaises relations policières ”. Le juge avait été assassiné au cours d’un cambriolage qui avait mal tourné… Ces notes concernaient l’interrogatoire d’un inspecteur principal. Un certain Herbert Belbot. Elles faisaient allusion à une affaire qui mettait pour la première fois officiellement N8 en scène. Cela remontait à vingtaine d’années, peu après l’affaire de la rue de la Lune.

L’impression de nager en pleine hallucination collective s’accentuait. Les deux inspecteurs cités comme témoins dans l’affaire étaient François Sefilo et Florence Moskin. Le prévenu avait pendant un temps alimenté les médias sans jamais être réellement pris au sérieux, il s’appelait Sandor Walala et si l’on en croyait ces notes, l’homme avait partie liée avec N8.

Inspecteur Florence Moskin

Lorsque Sandor Walala a été conduit dans la chambre de sûreté par Sefilo et Belbot, avez-vous vu Belbot lui poser la main sur l’épaule et avez-vous entendu très nettement le même Belbot lui dire :

“ Excusez-moi, je n’y suis pour rien. Je suis de tout cœur avec vous ? ”

Paroles pour le moins surprenantes quand on connaît les positions anti-émigrés et l’engagement spectaculaire de Herbert Belbot à la droite du mouvement N.C., d’autant plus surprenantes que Sandor Walala est de race noire. Il aurait ajouté :

“  Je comprends votre engagement pour N8. ”

(Obtenir des renseignements sur N8, les R.G. font la sourde oreille, pourquoi?)

Paroles prononcées dans le couloir ou dans le violon ? Où vous trouviez-vous à ce moment là ? A quelle distance de Belbot ? La salle du public était-elle vide, calme ?

Avez-vous entendu Belbot dire qu’il voulait larguer, relâcher S. W. Tout du moins que personne n’en voudrait et que l’on serait bien obligé de le relâcher ?

Est-il exact que vous avez accusé Belbot d’avoir causé un accident à un tiers, alors qu’il s’éloignait du commissariat en conduisant la voiture de service ?

Au commissariat, je crois, à certain moment et notamment lors de la fouille de S. W. Belbot parle d’une atmosphère de rébellion à son égard, venant, dit-il, d’une évidente mauvaise volonté de ses subordonnés. Y a-t-il eu discussion ? De quel caractère ?

Était-il uniquement question d’une exacte application des règlements ou bien cette discussion prenait-elle un tour plus personnel ? A-t-il été question dans cette discussion de la personnalité de Belbot en tant qu’homme ?

Avez-vous discerné dans l’attitude de Belbot, comme de l’indulgence à l’égard de S. W. ou comme de la sympathie ? Sur quoi vous appuyez-vous pour le dire ?

D’après votre audition, au cours de l’enquête, il semble que, par ailleurs, Belbot ait eu en dehors des propos qui lui sont imputés une manière de conversation personnelle avec vous. Avez vous des souvenirs à ce sujet ?

Deux ou trois jours après ces incidents vous auriez dit au commissaire Mathieu que l’attitude de Belbot vous avait choquée. En quoi cette attitude vous avait déplu ?

Dans une audition, sur commission rogatoire, vous avez déclaré sur la foi du serment que toutes nos communications passées par Belbot “ avaient pour but de faire remettre S. W. en liberté ”. Le maintenez-vous ?

Il a même insisté auprès de vous personnellement, avez vous dit, pour vous convaincre de cette mis en liberté. Est-ce exact ?

 

Herbert Belbot

C’est au commissariat, avez vous dit, que vous avez été, pour la première fois informé de l’identité de l’homme que l’on venait d’arrêter. Dans son attitude à son arrivée vous avez remarqué un air de défi, de l’arrogance, ou même de menace ?

Pourquoi lui avez-vous donné ce conseil que, par souci de bienséance je traduirai ainsi :

“  Ne faites pas de… sottises. ”

Dans ces conditions, si ces paroles n’étaient que préventives, qu’est ce qui vous a inspiré cette recommandation qui parait bien superflue à quelqu’un qui ne se livre à aucune manifestation ?

Était-ce une marque d’intérêt ? Alors, ce conseil n’aurait-il pas, par un développement de votre pensée, entraîné d’autres phrases et qui sont précisément celles qui vous sont reprochées, à savoir :

“  Excusez-moi, je n’y suis pour rien. Je suis de tout cœur avec vous. Je comprends votre engagement pour N8 ? ”

Que saviez-vous de N8 qui vous poussait à un tel sentiment de compassion ? Pourquoi avez vous accompagné S. W. jusqu’au violon ?

Vous dites dans l’un de vos mémoires (6 février 1988, p.9): Mon dossier montre que même si j’avais eu le comportement qui me fût reproché, je n’ai commis aucune faute pénale, donc aucune illégalité.

Votre raisonnement m’amène à vous poser cette question. Dans l’hypothèse qui entraîne le développement qui suit, confondez-vous, implicitement du moins, le pénal et le disciplinaire, en d’autres termes, que répondez-vous à cette question ?

A votre avis, l’attitude qui vous est reprochée(les agents publics dont les policiers sont astreints à un devoir de réserve qui ne leur permet pas de tenir n’importe quel discours), qu’elle ne relève pas du droit commun, est-elle de nature à constituer une faute sur le plan disciplinaire ?

Ce qui me conduit à vous poser la question précédente, c’est également ce passage du mémoire (6 février 1990 p.24, en haut) :

« Or, il m’avait suffi de dire que j’avais bien eu le comportement reproché dans le but d’éviter le moindre incident pour que nul reproche n’eût pu m’être fait.»

Je ne comprends pas très bien le sens que, dans cette phrase vous donnez à ce mot comportement. Mais comme vous ajoutez « reproché », je pense qu’il s’agit bien de paroles de sympathie adressées à S.W. et qui ont provoqué la mesure disciplinaire prise à votre encontre.

Si la réponse est oui : Alors, là, je ne comprends plus du tout. Comment, en effet, pouvez-vous supposer qu’en cas d’aveu de votre part, le préfet ait pu ne pas retenir de telles paroles dans pareilles circonstances ?

Cette affaire ne présentait tout de même pas un caractère tellement exceptionnel. Vous ne pouviez ignorer qu’en fin de compte, son identité une fois vérifiée, S. W. devait faire l’objet d’une instruction.

Pourquoi avez-vous fait plusieurs voyages pour vous entretenir avec des commissaires connus pour leur sympathie avec les N.C. Pourquoi avoir été même jusqu’à confier vos hésitations à un commissaire des R.G. en lui demandant conseil ?

Pourquoi, en un mot, tant d’excitation pour une affaire, en somme assez mince, mais que vous compliquiez comme à plaisir ?

Au commissariat, il semble bien que vous avez essayé de faire relâcher S. W. Pour convaincre vos collègues, vous auriez dit :

“ Vous allez faire des conneries. J’ai téléphoné partout personne n’en veut. Vous allez être obligés de le relâcher. ”

Ces paroles ont été entendues par les inspecteurs Moskin et Sefilo.

 

Inspecteur Sefilo

Lorsque avec Belbot, vous avez eu mené S. W. dans la chambre de sûreté, qu’avez vous pu observer et qu’avez-vous entendu ? Ces paroles ont-elles été prononcées dans la chambre de sûreté ?

Vous avez confirmé le geste et ces paroles de Belbot quelques jours plus tard, mais seulement, d’après Belbot, au cours de la 2éme confrontation.

Est-il exact qu’au moment où S. W. entrait au violon vous avez poussé Belbot vers l’intérieur en criant :

“ Je vais faire deux crânes (arrestations) au lieu d’un ”. 

Ce n’est pas sans raison que vous avez fait ce geste et prononcé ces paroles. Quels étaient à ce moment les sentiments que vous aviez à l’égard de Belbot ?

Quelques jours plus tard, au commissariat, avez vous bien entendu Belbot dire que personne n’avait voulu de S. W. et que l’on avait finalement été obligé de le relâcher ?

Cela devait être survenu pendant la période où la brigade avait été dissoute. La Smokinge et Sefilo s’étaient retrouvés alors aux mœurs. Aux questions posées par le juge, il n’y avait pas de réponses et il y avait fort à parier que mémoires, procès-verbaux, et pour finir le dossier avaient disparu…. peut-être était-ce un faux destiné à semer le trouble dans les esprits ? Le juge était mort. Il en avait conservé quelques souvenirs. Cet homme avait été un fonctionnaire honnête. Il était arrivé en fin de carrière, perdu dans un monde qui avait changé. Mal vu de la chancellerie, on lui avait confié une affaire piégée. Le syndicat de la magistrature dans lequel il n’avait pas d’amis l’avait laissé tomber. Il avait mis le nez dans une grosse affaire…il le savait…c’est pour cela qu’il était mort. Un type comme Belbot ne s’embarrassait pas de faux-semblant. Il avait laissé une trace. Il l’avait effacée. Après cette affaire, Herbert Belbot avait préféré démissionner pendant qu’au cabinet du ministre, on faisait le ménage. Le scandale avait été arrêté. Sandor Walala était ce noir qui se faisait passer pour viking…un charlatan illuminé. Il avait été relâché, mais que lui reprochait-on au juste ? Il n’y avait plus qu’à demander à Sefilo et Florence Moskin de bien vouloir fournir des explications…et s’ils étaient de mèche avec Belbot ? Après tout, n’étaient-ils pas tous vikings, si on voulait bien les croire ? Et si cela faisait parti d’un plan d’ensemble ?…c’était Sefilo et La Smokinge qui avaient aiguillé Fred sur le journaliste qui avait publié sa photo. Ils avaient demandé tous les deux les Mœurs au moment de la dissolution… ils n’étaient pas sans savoir que Belbot y régnait en maître…et par la suite, c’était lui Fouks qui avait branché Sefilo sur la rue de la Lune. Sefilo avait consciencieusement foiré l’enquête. Si on prêtait foi à leurs déclarations vikings…Sefilo et La Smokinge étaient très impliqués dans cette nouvelle mode…on y retrouvait tous les effets pernicieux de la croyance. Et, là, Fouks s’y connaissait en croyance, on ne pouvait pas le refaire. Parano ? Tout le monde le devenait.

53

Un coup de téléphone coupa ses interrogations. Sigel lui donnait rendez-vous. Craignant que la ligne ne fut sur écoute elle proposa le café voisin de leur première rencontre. Vingt minutes plus tard, Fouks pénétrait dans le bar. C’était un bar à huîtres. Sigel était magnifique, bien que ses traits légèrement tirés laissent entrevoir une grande préoccupation. Son regard revenait souvent sur la porte. A part cela, rien dans son maintien, ou sa mise sobrement élégante ne dénonçait un quelconque embarras. Sur la table voisine, le serveur venait de déposer un plateau de fines de claire avec une bouteille de Gewurztraminer. Plus sûrement qu’une cuisse enserrée dans un porte-jarretelles, ce vin blanc mit le feu aux poudres. Leurs regards se croisèrent au moment où leur voisin saisissait la bouteille embuée par le col.

– Ma mère a travaillé longtemps dans le vin en Alsace… articula Sigel, comme pour elle-même.

– Vous êtes alsacienne ?

– Ca ne se voit pas, vous ne voulez quand même pas que je porte la coiffe et une cigogne sous le bras ? Répondit-elle avec un fort accent strasbourgeois.

Fouks s’interdit d’aller plus loin… cette cousine, qui lui était revenue en mémoire lors de leur première rencontre, elle devait avoir quel âge ? le même que le sien... Ça collait, elle avait travaillé pour une coopérative de vin. Pour le Gewurztraminer, …c’était la mère de Sigel avec laquelle il avait folâtré...

– Vous avez du nouveau ? Tout porte à croire que ça bouge du côté de N8, je suis pressé, il me faut des noms et des adresses !

Le débit saccadé de Fouks, la maladresse dans la formulation de sa question, tout laissait penser à qui connaissait l’homme, que celui-ci était la proie d’un grand trouble intérieur.

– Moi aussi, il me faut des garanties, une protection, un endroit où je serais en sécurité. Lâcha-t-elle un peu nerveusement, puis se reprenant. Je prends des risques qui chaque jour me paraissent de plus en plus énormes.

– Bien sûr ! Nous regorgeons d’hommes actuellement et les lieux tranquilles courent les rues.

– Vous savez être très convaincant, quand vous voulez, Charles Fouksss…

Sigel laissait traîner dès qu’elle le pouvait le ksssss appartenant à l’inspecteur avec une complaisance gourmande qui invitait à la bonne humeur. Sa manière de faire du gringue à Fouks avait quelque chose de surréaliste. Fini, le registre de l’imagerie vulgaire, de la retape facile. On entrait dans le merveilleux. Pour sauver sa tête, la belle Salomé allait danser devant l’inspecteur… Retour incongru, certes, mais avec Fouks face à une démonstration de magie sexuelle, tout était dans la conversion. On ne pouvait s’attendre qu’à une autre manifestation de magie de la part du flic…Il sourit. Expression peu fréquente chez lui…

– Je ne vous promets rien, mais je ferais ce que je peux… je vous le promets. L’impossibilité de la tâche le saisit en prononçant ces mots. Chassant le désarroi qui soulignait la faiblesse de ses moyens actuels. Il reprit d’une voix neutre ;

– Les noms, les lieux s’il vous plaît ?

– Diadou, on l’aperçoit dans le 12ème. Il est souvent dans un café, Le Reuilly. Il fréquente également des gymnases de remise en forme N8. C’est un grand noir. Il est très dangereux, mais ils le sont tous. C’est un nouveau, il vous mènera aux autres. Ce sont eux qui dirigent l’affaire… si on peut encore appeler ça une affaire.

Sigel parle de façon à peine audible et Fouks est forcé de s’approcher le plus près possible, comme s’il la touchait. Les cognacs-pamplemousse qu’ils avaient oubliés avoir commandés arrivent sur leur table. Ils les sirotent à l’unisson dans des gorgées courtes qui accentuent le rythme de leur respiration. Le regard de Sigel reste vissé à la porte pendant cette petite pause de désaltération. Ses yeux sont tirés et n’ont plus rien d’innocent, ils apparaissent dans la lumière du café, lavés par la vie, d’une beauté encore plus farouche. Elle reprend lentement ;

– N8, c’est eux, le Dr D. d’abord, c’est comme cela que tout le monde l’appelle. Il traite par l’hypnose et par massage. Mais c’est également un chirurgien parait-il. Ensuite, Sandor Walala. Lui c’est un véritable démon, c’est certainement le plus dangereux. Il pratique la sorcellerie. Il a éventré des gens. Les filles le disent, il est très violent. Le troisième est fou. C’est un toxico. Il aime les femmes à sa manière, mais il faut se méfier de lui comme de la peste. Il vous drogue en douce, on ne sait jamais comment. Il a tué des filles pour voir. Il s’appelle B.de B. Bertrand de quelque chose. C’est un fils à papa. Très grosse fortune. Il se fout de tout. Ils se voient tous les trois de temps en temps. Pas Diadou, mais le docteur, B.de B. et Sandor Walala. Personne ne sait ce qu’ils se disent. Personne ne sait où vit Sandor. Le Dr D. a plusieurs cliniques. Il n’y est jamais et elles ne sont pas à son nom. B.de B. se pose là où il tombe. Papa le récupère et il est soigné par le Dr D. Il y a des tensions entre D. et Sandor. Je ne sais pas si je vous l’ai dit mais Sandor est noir, il ressemble étrangement à Diadou. Il est persuadé qu’il est de race viking, d’ailleurs tout le monde en est convaincu. De toute façon, il pourrait nous faire croire n’importe quoi, il émane de lui une telle force. Il se fait appeler le viking noir. Sandor méprise le docteur et le docteur déteste Sandor, mais le docteur le cache scrupuleusement. Je crois qu’il en a peur. Mais qui n’a pas peur de Sandor ? Peut-être B.de B. qui a l’air de s’en amuser. C’est par lui qu’on a des potins. Quand on le met en condition, il devient assez bavard. Sandor va couper les ponts avec le docteur c’est inévitable, il va déclencher un massacre. C’est pour cela que j’ai peur. Il a enclenché une vaste opération qui consiste à envoyer ses premières putes livrer des armes en banlieues.

– C’est pas vrai, beaucoup d’armes ?

– Apparemment pas mal.

– Comment se les procurent-il ?

– Les particuliers. Il y a énormément d’armes en France. Des copines ont dragué des mecs…des blaireaux qui entretiennent de véritables armureries…

– Il y a certainement une taupe chez nous, je veux son nom ?

Un regard appuyé de Sigel laissa la question en plan. Une silhouette, après s’être arrêtée un court instant repart. Elle demande à Fouks de sortir dans la rue en se mettant un moment en écran devant la porte de manière à ce qu’elle puisse se partir sans être vue. Ils se levèrent. Elle eut le temps de lui glisser.

– Je vous aurais l’heure et l’endroit où ils se réuniront la prochaine fois. Pour le nom de la taupe… je pense avoir une idée. C’est toujours moi qui appelle, Charles Fouksssssss… lui glissa-t-elle dans l’oreille avant de disparaître. Fouks resta songeur il rentra dans le bistrot terminer son verre. Avalant le mélange de jus de fruit et de cognac, il pensa à la Smokinge et Sefilo qui étaient cités par le juge… curieux qu’ils ne lui en aient jamais parlé. Qu’est ce qu’ils avaient bien foutu ce jour là ! Ils étaient stagiaires et étaient tombés sur cette crapule de Belbot. La Smokinge et Sefilo avaient arrêté et relâché Walala… pourquoi ? Les enveloppes ? Quand même, c’était pas le genre. L’obédience viking. Il y a quelques années, il aurait franchement rigolé en imaginant Sefilo en viking, mais aujourd’hui ce genre de comique… le bide. Non quand même, ils ne seraient pas devenu membres de N8. Il fallait arrêter le délire.

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Qu’est ce qui s’était vraiment passé ?

Belbot grenouillait toujours dans la police, il ne s’était pas encore fait virer. D’ailleurs il ne s’est jamais fait virer. Il a démissionné. La police était déjà bien gangrenée. Cet enfoiré a fait pression sur Sefilo et la Smokinge et ils n’ont rien pu faire. Sandor Walala a été libéré. A l’époque, ce viking noir était peut-être un indic après tout… Belbot le protégeait. Par la suite Herbert Belbot a jeté le masque et le personnage se révèle être à la solde de N8. Il n’était qu’un ripou avec des convictions malsaines mais, après avoir vu disparaître tant de rapports et de pièces à conviction, Herbert Belbot devient très inquiétant. L’air de rien, il allait en discuter avec Sefilo d’abord, puis avec Florence Moskin.

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Une vague d’attentats éclata en Europe, apparemment sans raison. Un seul point commun, la signature : N8. Fouks avait découpé soigneusement les articles.

Espagne. Valle de los caidos, 1er janvier 10 h du matin (heure locale). Profitant de l’engourdissement des fêtes de fin d’année, des bandits ont commis un acte de vandalisme et de sacrilège. Un taureau rendu fou furieux par les drogues qu’on lui avait injectées, (l’autopsie le révéla par la suite), dévale les quatre kilomètres qui le mènent au sanctuaire. Arrivé sur la place déserte, au pied de la croix de plus de cent quarante mètres de haut sur la place déserte, face aux apôtres sculptés dans le basalte, à l’entrée de la crypte qui mène aux stèles funéraires du général Franco et de Primo de Rivera, le taureau piégé, est volatilisé par une charge de plastique, blessant deux anciens de la bandera et un maure de la légion. La garde civil a personnellement pris l’enquête en main. Un graffiti a été découvert, tracé sur le basalte ! Como se fue la ultima noche. Le lecteur aura bien sûr reconnu les premiers vers de la chanson Besame mucho qui fit fureur au siècle dernier. Sinistre ironie signée N8. Des experts internationaux appelés à la rescousse par la Guardia soulignèrent la relation étymologique entre N8, N + Ocho = Noche, c’est à dire Nuit.

EP6 - ill attentat 2

Londres. 1er avril 2008, Buckingham Palace, 6 h du matin (heure locale). Lors de la relève de la garde, on découvre que le grenadier de faction n’a plus de tête. En effet, il est décapité. Consternation dans la garde. Ces soldats qui font la curiosité du monde entier, capables de rester des heures entières sans bouger, sans parler… L’attentat laisse un sentiment de profonde indignation dans le royaume britannique. En touchant aux bonnets à poil, on s’attaque au fondement de la Couronne. Passés les premiers moments de surprise, mais sans jamais céder à la panique, la garde reprend son service. Le self-control reste une qualité britannique. Scotland Yard prend, malgré tout, la décision d’interdire les lieux du drame à toutes personnes étrangères à l’enquête. Soudain rebondissement : deux jours plus tard, le 3 avril, un paquet envoyé à la reine est intercepté. Il contient la tête du soldat. Cet envoi particulièrement morbide est accompagné d’une carte sur laquelle on peut lire : “ Avec les compliments de Louis XVI. signé, N8 ”. En anglais N. Eight qui se prononce Night. Scotland Yard privilégie la piste française. Un ancien nageur de combat Georges Trobon, qui aurait jadis traîné ses palmes à Aspreto (Corse) et qui aurait également assuré la logistique dans la tragique affaire du Rainbow Warrior est arrêté par les services secrets de sa Majesté. L’ancien commando s’est rendu sans résister au service action du M14 venu en force pour s’emparer de lui. Il fêtait avec sa famille son 60ème anniversaire et était descendu dans un hôtel de la City. Georges Trobon a nié jusqu’à présent toute participation dans cette affaire qui tombe particulièrement mal. Les relations franco-britanniques qui étaient au plus bas ces derniers temps se sont encore considérablement dégradées. Rappelons toutefois qu’un scandale a éclaté, il y quelque mois dans la caserne qui abrite les soldats préposés à la garde de Buckingham. En effet, à la suite de la découverte d’une consommation abusive d’hallucinogènes par les soldats de ce corps d’élite, une enquête avait été ouverte. La piste du suicide séduirait donc encore quelques experts méditerranéens.

 Rome. Lundi de Pâques à 5 h 12 du matin (heure locale). Place des anges, les carabiniers ont découvert le cadavre d’un travesti avec des ailes de poulet cousues sur le bas du dos et non pas, comme une première information l’avait fait supposer, avec la terrible torture de l’aigle de sang. Une enquête est en cours. Deux suisses de la garde ont été arrêtés. La bénédiction Orbi et Urbi a néanmoins eu lieu.

Moscou. 1er mai 2008 à 11h08 (heure locale), sur la Place Rouge. Un attentat pratiqué avec des engins téléguidés a fait 23 blessés dont 2 ont succombé à leurs nombreuses blessures, faute de soins appropriés. Un marteau et une étoile, l’ensemble peint de couleur rouge sang, respectivement de 2 m et 0,50 m de long, se sont abattus sur la foule, qui bien que moins dense qu’autrefois, laissait encore une impression enthousiaste jusqu’à ce que le drame n’éclate. La sinistre machinerie a apparemment eu des ratés, en effet un spetznat à la retraite a découvert quelques jours plus tard, dans l’arrière salle d’un débit de boisson, une faucille de même fabrication artisanale qui n’a pas fonctionné. Ce sinistre événement a été diversement interprété. Certains ont vu là une initiative pour promouvoir une fête qui a perdu de son intérêt avec la chute du régime communiste. Ces gadgets, en bon état de fonctionnement, bien sûr, auraient relancé la magie de la révolution d’octobre et d’autre part aurait assuré intra-muros la promotion d’une technologie qui ne se vend plus. Cette subtile thèse était digne d’un coup tordu monté par les experts de l’ex K.G.B. Une lettre envoyée au petit-fils de Dostoïevski, qui en fait n’était qu’un homonyme, revendiquait l’attentat. C’était signé N8. Des graffitis jusqu’alors inconnus dans la capitale russe firent leur apparition sur les murs de la ville : GARDARIKI AUX VAREGUES, ce qui signifie en vieux norrois : La Russie aux vikings. Rappelons que les vikings, aux environs du Xème siècle, profitant de la Volga, descendirent ce fleuve en drakkar et s’installèrent en Russie.

Munich, 28 septembre 2008, midi (heure locale) Marienplatz. Le jour de l’inauguration de Oktoberfest, plus connu sous le nom de fête de la bière, le carillon a explosé devant une foule de curieux libérant une nuée de papillons noirs d’une espèce encore inconnue (connue aujourd’hui sous le nom de : lycia hitlaria). Les papillons se sont posé juste sur la lèvre supérieure, pile sous le nez des hommes. Un frisson de dégoût a parcouru la foule, réveillant avec ces centaines de petites moustaches, les pires moments d’un fantasme nationaliste que l’on croyait socialement disparu. Une lettre déposée dans une brasserie de sinistre mémoire revendique l’attentat, qui n’a fait, hors le traumatisme, aucun blessé. Elle est signée N8, N, Acht, Nacht. La Kripo a lancé un appel à témoin avec forte récompense. Un touriste ivoirien arrêté a été relâché par la suite avec des excuses.

Après avoir eu un site, puis plusieurs sur le Net, N8 avait disparu. Boite à lettres bidon, serveur à l’étranger, plus de trace. Envolé. Fouks relisait les articles de journaux, s’imprégnant des faits les plus anodins. Il avait joint ses collègues européens, mais sous couvert de la tradition, on touchait aux racines culturelles. La barrière de la langue offrait soudain à l’interlocuteur d’autres mirages. Et du côté racine et tradition, il avait tiré le gros lot. En France, comme dans toute l’Europe, la peur du complot s’étendait. Fouks ne pouvait pas dire que l’enquête avançait beaucoup. Le logiciel d’interférences criminelles fonctionnait sur une base européenne. L’O.P.J. retrouvait les chemins des grandes invasions. Les grands champs de batailles. Pas franchement nouveau. Ça piétinait. L’attente avait toujours fait parti intégrante de sa vie. Depuis quelques années, il avait découvert avec effroi les silences de son existence. Jamais ces petites gélules ne remplaceraient le cognac. Il décida de le prouver sur-le-champ. Le bouchon ne fit pas le bruit habituel… il était sur ses gardes. Il renifla le col de la bouteille… et pourtant le parfum n’avait pas changé. Le nez encore sous le charme, il se servit un verre qu’il avala avec deux gélules.

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Fouks arriva un peu en avance, un pressentiment. La porte était ouverte. Il avait reçu un coup de téléphone de Sigel il y avait exactement 42 minutes. Elle lui avait filé un rancart chez elle à 5 heures, il était exactement 4 h 13 minutes. Elle avait écourté la conversation. Il avait foncé. Quartier Reuilly-Diderot, immeuble postmoderne et anonyme, des grands espaces de béton hantés par le désenchantement. Des caddies, ça et là attendaient des jours meilleurs. L’immeuble n’était pas pauvre mais vide. Un jour, La Fête avait été interdite. Les couloirs étaient déserts. Les plaques isolantes du plafond pendouillaient par endroit. La peinture avait un air de 1er janvier et si on prêtait l’oreille on aurait entendu des régiments de cafards baisouiller sous la moquette. Un bruit venant du vide-ordures le fit sursauter. Il pénétra dans l’appartement. Au milieu du living, Sigel, un peignoir à moitié enfilé, était étendue sur la moquette. Un tit tit tit tit tit sortait inlassablement du téléphone. Les communications c’était bien le problème de l’époque… il fallait toujours faire semblant de se rattacher à quelque chose. Les muscles aux os et les nerfs à la douleur. Sigel n’avait pas dû trop souffrir. Elle était morte. C’était du travail de pro. Une corde à piano certainement. La tête bien blanche était encore rattachée au tronc. Le cou mince dégoulinait à partir d’une plaie bien nette. Une petite poitrine rappelait naïvement l’adolescence. Et la tête blanche obsédante réclamait une ultime attention. tit tit tit tit tit. Qu’est ce qu’un cou est fragile se dit Fouks. Il fallait se rendre à l’évidence, la vie était un exercice d’équilibre délicat. Située au sommet du corps… tôt ou tard, la tête devait se détacher. C’est cet exercice d’anticipation, cette tentation d’accélérer le temps qui devait exciter les bourreaux.

Ep6 - ill3 couleur-01

Après avoir appelé l’IMEL qui ne promettait plus rien il attendit un car qui ne vint pas. Il recouvrit le corps en se foutant complètement des empreintes. De toute façon, d’ici peu, on allait connaître une telle accélération… Il repassa par les couloirs déserts où se retournant une dernière fois, il vit un cafard lui faire un bras d’honneur. Rentré chez lui, Fouks trouva un message de Sigel : un rendez-vous du triumvirat était prévu pour le surlendemain, 14 heures, dans un bistrot de la Bastille bien connu pour ses tapas. Pas avant précisait-elle, ils sont sur leurs gardes. Et elle terminait par :

–     C’est pour toi Charles Foukssssss que je fais ça.

Fouks, seul face à ses démons

56

Fouks décida de mettre les pieds dans le plat, au moins il en aurait le cœur net. Dans un couloir, il croisa Sefilo. Depuis un moment l’antillais sentait bien que Fouks l’évitait et un malaise s’était installé entre eux. Fouks y alla franco ;

– Sandor Walala, tu l’as serré une fois… tu t’en souviens ?

– Si j’m’en souviens ? Y’a intérêt !

– Et tu souviens de quoi ?

– Rentrons dans le bureau, Sefilo prit Fouks par le bras et le poussa. Ici, on sera plus tranquille. Ils s’assirent. Fouks écouta le récit de Sefilo ;

– Je chope un black chelou en situation irrégulière… y’a de ça, à peu près quinze vingt ans… J’me souviens du mec comme si c’était hier. Ce crâne avait été réalisé d’après une info de Florence. Une pute de l’autobus où les médecins s’occupaient des filles, avait bavé… Ce Walala se retrouve en un rien de temps avec une plainte pour proxénétisme… et puis monsieur Herbert Belbot se pointe et fait pression. La plaignante se déballonne et retire la plainte… Le nègre est relâché, pratiquement avec des excuses. Qu’est-ce que vous voulez que j’y foute, moi ! Je débarque dans ce quartier, c’est pas ma brigade, j’me retrouve seul avec Florence au milieu d’un commissariat ripou et facho, complètement en porte à faux, coincé avec ce black imperturbable dont personne ne veut. Imaginez un Black antillais et une blonde normande coffrant un indic africain. Du pur Benetton d’avant la mode viking.

– Ce Walala était un indic ?

– Plus que probable. Il était pas franchement cul et chemise avec les flics de la B.R.A.P., mais les gars le toléraient. Ils avaient l’air au courant de ses activités.

– L’aigle de sang de la rue de la Lune… tu penses qu’il était dans le coup ?

– Il n’y avait presque plus de trace de ce crime. Deux, trois P.V. qui se couraient après. Comme si les flics n’avaient rien foutu. Sandor Walala intouchable, envolé… un rêve !

– Et N8 ?

– Quoi N8, pour moi ça n’existait pas N8, à l’époque y’a que vous qui l’aviez dans le collimateur, jusqu’à passer pour un zinzin. N8, tout le monde s’en foutait. J’ai pourtant un vague souvenir que Belbot en aurait parlé à Sandor…

– C’est le zinzin qui avait raison. Et Florence avec Sandor Walala, ça c’est passé comment ?

– Elle est restée en retrait quand je l’ai appréhendé. Il valait mieux, vu l’ambiance de l’époque, que ce ne soit pas une blonde qui passe les bracelets à un nègre. L’image aurait été trop forte… choquante. Il fallait éviter les provocations avec les gens de couleur. Par contre, au commissariat, ils n’ont pas apprécié que Florence interroge Walala.

– Donc Florence est hors jeu…

– Bien sûr, elle a été peu de temps avec lui. Juste pour procéder à un interrogatoire. Il est évident que le commissariat était de mèche avec Herbert Belbot, même si certains flics se sont repris lors de leurs déclarations au juge, pendant l’enquête.

– Que voulait le juge au juste ?

– Il faisait une enquête sur les pots de vin. Le commissariat, c’était devenu notoire, avait des problèmes. En posant ses questions il avait commencé à soulever d’autres affaires… Les flics fermaient les yeux sur le trafic de nanas. En enquêtant sur le meurtre de Achille Bambul, cela m’est apparu clairement. Les flics touchaient, et plus si l’on en croit des déclarations de l’époque… certains étaient déjà assujettis à N8. Les protections politiques étaient évidentes Belbot avait un poste important dans l’appareil N.C…

– Les N.C. étaient la partie visible de l’iceberg ?

– Rien n’est sûr, mais je ne vois que ça pour expliquer la connivence. Belbot a fait référence à N8 devant Walala. Belbot devait aider Walala, et c’est extravagant ! Belbot n’est pas quelqu’un qui va aider un nègre. Et si Walala était lié à N8… de quelle manière, là… ?

Fouks ne dit rien, il avait encore un doute. Il se débrouillerait pour coincer Florence Moskin, quand elle passerait par le bureau. Pourquoi Florence avait-elle délégué Sefilo pour arrêter Walala ? Parce qu’elle est blonde ? Ça tenait pas debout. On est dans la police, on fait pas un casting pour un film porno. En attendant, il ruminait. Et si c’était La Smokinge qui manipulait Sefilo… l’info venait d’elle… elle voulait tester Sefilo, voir à quel viking elle avait à faire… hum ! Elle avait le type Walkyrie à l’ancienne, la reine de la bière… et en plus, elle l’avait pris pour un con !          

Elle passa dans le couloir.

– Florence, vous avez une minute… il y a un truc qui me turlupine, j’aimerai avoir vos lumières. Sandor Walala, vous connaissez ?

– Ouais, on l’a alpagué avec Sefilo. Y’a un bout de temps…

– Pourquoi ?

– Une info, une prostituée dans un autobus médical. Pas grand chose au départ, mais Sandor n’avait pas l’air clean et il la ramenait. C’était ça le point de départ.

– Comment cela ?

– La brigade, dans laquelle on était tombé, était ripou… mais les flics faisaient ça discréto, bien sûr. Ils nous avaient pas mis dans la combine. Or, ce mec, Sandor Walala, pour Sefilo et moi, c’était l’occasion où jamais de vérifier ce qui se passait avec les collègues. Mais avec l’état d’esprit de l’époque, pas question que j’interpelle un black ! Ça aurait été l’émeute. C’est pour cela que c’est Sefilo qui l’a serré. J’étais là, y’a pas eu de problème. D’ailleurs Sandor Walala n’a pas été retenu très longtemps. Il était connu des mœurs. Personne ne voulait le garder. Belbot s’est interposé de façon très nette et ni Sefilo ni moi n’avons rien pu faire.

– Sandor Walala était-il un indic ?

– je ne pourrai pas formellement l’affirmer, mais ils se connaissaient. J’en ai conclu qu’ils travaillaient ensemble.

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Le troisième rendez-vous du triumvirat eut lieu dans un bar à vin. 11h30. Sandor Walala avait brusquement avancé le rendez-vous. Une salle en retrait permettait de s’exprimer librement sans crainte d’attirer l’attention des curieux. Tout le monde était sur ses gardes. L’ambiance était à la suspicion. Le challenge du crime venait d’être lancé et les médias s’étaient emparés du sujet. Sandor mal remis de la perte de son œil, fatigué par ces hivers qui semblaient ne jamais vouloir finir, était livide. B.de B. ne valait guère mieux, il avalait pilule sur pilule avec la monotonie d’un métronome, puis se cala sur sa chaise. Le Dr D. avait un dossier en main. Une pile de coupures de presse, qu’il étala fièrement sur la table.

– Voilà le travail, dit-il.

Sandor intervint. On sentait au plus profond de lui une colère trop longtemps contenue qui a du mal à s’échapper.

– J’ai deux choses à vous dire Docteur. Je ne partage pas votre enthousiasme pour la gadgetisation que vous avez apporté à cette affaire. D’autre part, vous avez sciemment mis un nègre dans le coup. Je le sais, non par la presse qui n’en pas a pas parlé, mais par d’autres informateurs…

– Comment cela… vous voulez parler de Diadou. C’est mon assistant depuis que j’ai perdu ma première assistante.

– Vous avez sacrifié cette fille sans raison, c’était la seule qui avait un véritable charisme et c’est pour cela que vous avez fait tuer Pascale Marquet.

– Sandor, Pascale Marquet était folle, ce qui n’est pas grave en soi, mais elle était devenue dangereuse pour nous, pour N8. C’était une fille talentueuse, certes, mais complètement folle. Vous avez flashé sur elle comme beaucoup d’entre nous. C’est comme cela qu’elle procédait… nous avons tous marché jusqu’au moment où…

– Vous avez été incapable de l’aider dans l’ADOS. C’est elle qui a tout inventé, vous n’avez jamais été à la hauteur, vous avez juste fabriqué encore quelques gadgets.

– L’amour vous égare. Elle a fait tout ce qui était en son pouvoir. L’ADOS est opérationnel. C’est juste maintenant une question de lieu et de temps. Pas ici en tout cas ! Un pays tropical sied mieux à ce genre d’expérience. La jungle, c’est parfait, la chaleur, l’humidité, la tranquillité… c’est dans le contexte d’un gigantesque vagin que les organes verront la liberté…

– Et le nègre pourquoi l’avez-vous engagé dans N8 sans mon consentement ?

– Parce que, il est parfaitement à la hauteur de la situation. Il connaît le programme ADOS. C’est un fervent de N8 et il a quelques idées sur la question.

– Il s’est fait piquer en Allemagne, tuez-le !

– Décidément, c’est une manie chez vous, monsieur Blanc, mon homme requin… maintenant Jean Dialou éminent psychiatre guinéen.

– Je croyais qu’il était ivoirien ?

– Lui aussi le croyait, jusqu’au jour où… il n’y avait guère que mademoiselle Marquet qui ne trouvait grâce à vos yeux. En fait votre œil, c’est sous son influence que vous avez…

– Par Thor, je vais vous tuer Docteur ! B.de B. qui dormait sur la table se réveilla en sursaut. Vous n’êtes rien, Docteur, sans moi, un petit agitateur qui manipule des esprits malades. Puis, montrant B.d.B. du doigt, Sandor hurla. Comme toi Loki, tu croyais me tromper ! Quand bien même tu te changeras en loutre pour sauter dans la Seine tu ne m’échapperas pas… tu auras droit à ton châtiment… les dieux le réclament depuis si longtemps. Baissant le ton le viking noir fixa Bertrand. Je t’ai eu au Danemark, je te tuerai à nouveau à Paris. Personne ne peut rien contre moi. Je suis l’anéantissement libérateur. Tout disparaîtra avec moi. Imperceptiblement, il élevait le ton. Vos plans sont trop petits pour moi. Les drogues que tu fabriques Bertrand de Loki ne sont que des reflets vides qui n’illuminent que des sots et des oisifs. Je veux le vrai jeu de la vie, la fureur, un rythme venu du fond des âges, que tout s’écroule et les guerriers reviendront lavés de l’opprobre que des siècles de mollesse ont réussi à endormir. La vie est sauvage, la vie est brutale. La vie n’a pas besoin de drogue, elle distille sa propre adrénaline. Vous êtes les esclaves de cette civilisation industrielle, drogués par elle. Vous êtes le résultat de cette culture d’égout, vous en avez le comportement du rat… regardez-vous, tous les deux, vous êtes déjà morts. Je n’ai même pas besoin de vous toucher.

Sandor se leva d’un bond et sortit. Le Dr D. entraîna Bertrand avec lui. Diadou, qui ne s’était pas montré jusqu’alors, vint les rejoindre. Le docteur lui fit un geste en fermant les yeux. Sans attendre plus, le noir disparut dans le sillage de Sandor. A peine le Dr D. et B.de B. se sont-ils engouffrés dans un taxi que le bar est cerné, puis investi par la police. Du repérage, la police était passée sans transition à la phase active. Il s’en était fallu d’un poil, mais les mailles du filet étaient vraiment trop lâches…

Ep6 - ill5 couleur-01

(suite ici)

François Vitalis

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