Photaïku

Petit exercice de style

Je crois comprendre l’idée qui a donné naissance aux Photaïkus : joindre le texte à l’image pour suppléer à ses limites ou déficiences. Imposer des règles au texte est une approche assez classique. «L’art vit de contraintes et meurt de liberté» disait Albert Camus en recevant son prix Nobel, les sceptiques aigris feront cependant remarquer qu’il aurait pu dire l’exact contraire avec un risque d’erreur identique. Le choix du haïku est plus problématique pour moi, sauf si l’on considère que le Japon, à l’avant-garde des décadences, est follement à la mode. Nous aurions pu oser l’alexandrin (seul ou en paire), le quatrain, voire le sonnet, mais pourquoi pas le haïku. Dans l’esprit japonais, si j’en crois Roland Barthes (dans l’empire des signes), le haïku s’amincit jusqu’à la pure et seule désignation. C’est cela, c’est ainsi, dit le haïku, c’est tel. On mesure à quel point l’exercice devient difficile pour un couple image et haïku car on a du mal à concevoir que les images puissent désigner sans interpréter. Par nature intrinsèque, l’image n’est pas l’être ou la chose, elle en use et elle en abuse : «ceci n’est pas une pipe» dit l’un, «Jésus existe puisque nous avons représenté la nativité, la flagellation, la crucifixion» disent d’autres. Remarquons qu’il n’en va pas de même des mots et du verbe, au début était le verbe et le verbe était Dieu, mots et poésie sont une condition d’existence.

Quelle image mérite un poème ? Quel poème mérite une image ? Si l’on revient au Photaïku j’ai le sentiment que le recours au poème est une tentative (désespérée) de sauver les images photographiques et numériques dont la valeur intrinsèque a chuté aussi rapidement que les actions de l’emprunt Russe. Tout le monde est photographe, des milliards de photos sont produites chaque jour où chaque heure et ceux qui ne sont pas de grands photographes sont sans difficulté de petits vidéastes. Il manque d’yeux pour regarder tout ça ! Tellement de photos auxquelles il serait impossible de donner un titre ou une légende autre que date et lieu. J’imagine que le niveau zéro (ou celui qui s’en approche actuellement au mieux) est le selfie, la photo dont vous êtes l’auteur, le sujet et le contemplateur, photo dont le projet principal est de prouver que l’on est vivant et qu’il est bon que cela se sache (c’est là sa grande différence avec l’autoportrait en peinture qui lui visait à montrer sous le meilleur angle que l’on avait l’ambition de devenir célèbre et de le rester après sa mort). Par chance il y a les réseaux sociaux pour s’assure que des gens qui partagent de grandes passions se regardent entre eux, même si l’intérêt des photos est un peu mince, «tu n’aurais pas un peu grossi ces derniers temps ?». Quel haïku donnera une âme au selfie le plus banal, celui du week-end à Pougues-les-Eaux, celui de l’anniversaire de la petite nièce, celui des matins pluvieux ?

J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or, tu parles Charles !

J’ai tweeté comme un fou et j’ai peu de remords.

Version haïku pour le selfie de référence :

Comme Adam j’ai l’ombilic 
Utopique ilot 
Des jours révolus

Version alexandrin :

Cachez cet ombilic, homme de peu de loi 
Adam n’en est paré que pour ceux qui ont la foi
 

 

Version haïku :

Faire l’amour dans le noir 
Comme bien avant L’électricité

Version alexandrin :

Nous fîmes nos débuts d’amoureux dans le noir 
En tâtonnant un peu faute de tout savoir

Jean-Louis Lacombe