N8 – Premier épisode

Couverture

Illustration – Oghia

Je dédie ce roman à Jean, le viking rouge, qui échangea son marteau contre un piolet et à Séga, le viking noir, qui poursuivit avec sa contrebasse les blue notes et la bémolitude. Leur aide et leur soutien m’ont été précieux. Sans eux Sandor n’aurait pas vu le jour et la nuit aurait perdu ses faux cils. 

“La quasi-totalité de ces notes ont été rassemblées sur la vie de Sandor Walala au cours de ces dix dernières années, venant de différents horizons : coupures de presse, indiscrétions, témoignages. Toutes ces informations n’ont pu être vérifiées. Certaines parties du récit laissent bien évidemment la place aux superstitions dont l’époque était encore friande”.

François Vitalis

Où le vrai sorcier n’est pas celui que l’on croit.

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1

Les vikings avaient découvert l’Amérique, cela apparut prudemment en filigrane comme si l’on voulait tester l’opinion publique. Certains récits livrèrent leurs images. Certaines recherches en firent leurs choux gras. La rencontre des indiens à la peau rouge et de ces géants blonds faisait rêver, débridait l’imagination. L’Amérique moderne digéra l’événement et glissa, l’air de ne pas y toucher, quelques vikings relookés “ wasp ” dans sa légende et ses nombreux autres mythes fondateurs. Les guerriers fous et autres hordes sauvages y firent école.

Pourtant, comment se refuser à l’évidence ? Les vikings avaient d’abord été en Afrique. Au passage du premier millénaire, malmenés par le christianisme qui tentait de les réduire, peu à peu étouffés par les prêtres, ils se replièrent sur l’Afrique de l’Ouest. Ils y avaient installé ce que l’on appellera plus tard un comptoir colonial, une base avancée dédiée à Thor. Les vikings lui donnèrent pour nom Drakkar en souvenir de la rencontre de leur navire avec cette côte africaine qu’ils prirent pour un gigantesque bateau envoyé par Thor. Ils y restèrent et élevèrent un temple à leurs dieux. Pendant un temps, la religion des vikings fit des adeptes auprès des populations avant d’être à son tour avalée et digérée par les guerres, les conquêtes et tout ce qui fit le brassage et l’évolution de ce morceau d’Afrique. Le nom de la ville survécu tout en perdant deux lettres, le premier R et un K. Il est devenu Dakar, l’actuelle capitale du Sénégal.

On peut se poser la question. Pourquoi une chape de silence a-t-elle aussi irrémédiablement étouffé cet épisode historique ?

Les Sagas furent traduites et adaptées par les chrétiens. La moitié à peu près disparut complètement…

L’histoire dévore ce qui lui échappe en ayant soin toutefois de régurgiter ce qui l’arrange. Or, jusqu’à une époque encore pas très lointaine, cette colonie africaine de vikings et de Toucouleurs avait de quoi surprendre certaines sensibilités craignant les ardeurs du soleil.

Même si Leni Riefenstahl photographia les Noubas quarante ans après les jeux olympiques de Berlin, pour l’histoire des vikings le choix était clair : L’Amérique, oui. L’Afrique, non.

Les historiens se recrutent plutôt chez les wasp. La page fut donc arrachée et les vikings se retrouvèrent amputés d’un épisode de leur histoire tout comme on l’avait déjà fait dans leurs Sagas. Pourtant, il y avait des traces, des vestiges… même un descendant.

Il s’appelait Sandor Walala.

Juillet 1976.

Sacré coup de poing. Imparable… c’était parti comme une gifle et la main s’était soudainement refermée ! La ruse n’était pourtant pas totalement imprévisible…

La tête calée contre une trousse à outils, Sandor Walala sentait contre son oreille la masse froide et géométrique d’un marteau. Moins sonné qu’il le montrait, il se préparait à encaisser la nouvelle grêle de coups qui n’allait pas tarder à pleuvoir. Dominant de toute sa grandeur l’adolescent, Ndione regardait ce tas d’os et de tendons sur lesquels les muscles avaient peine à se dessiner... Il lui filait encore trop à bouffer ! Décidément, il n’aimait pas ce garçon. A vrai dire, il n’aimait pas grand monde. Il avait pourtant adopté ce…

Bâtard !

Est-ce qu’il lui rendait vraiment service ?…il foutait rien, il le volait

Ffffffffeignnnnant ! Bouge-toi le cul ! Baisses les yeux quand j’te parle.

Ha ! les yeux de ce Sandor.. vairons ; un œil marron et l’autre gris vert qui virait au violet selon les cieux créaient un malaise. Ndione leur prêtait des pouvoirs. Un peu de superstition associée à un sentiment de culpabilité, peut-être ? Il y a quelques années, et ce malgré la consigne formelle donnée à la famille adoptive, il avait vendu l’héritage du dernier des Walala. Un marabout, en échange d’une modique somme et de quelques outils avait acquis ce qui devait revenir à Sandor. Des vieilleries qui n’étaient pas à mettre entre toutes les mains… il valait mieux que ce jeune crétin ignore tout de ces maudits vikings. Fort de cette ancienne résolution, Ndione donna un grand coup de pied dans les côtes de Sandor. Loin d’Odin et de Thor, seul au sein d’une famille adoptive hostile, ce gamin ne pouvait compter que sur lui-même. Il ne poussa pas un cri, pas une plainte. Aplati comme il l’était par terre le coup glissa, coincé dans un coin de la pièce il se prépara… Ndione fut interrompu par l’arrivée de sa femme. Elle passa timidement, chargée comme un baudet. Il s’en prit alors à son épouse. Il la laissa traverser la petite pièce et lorsque toutes possibilités de retraite furent coupées à la jeune femme, Ndione se saisit d’un balai, et avec le manche, il poussa sa femme contre le mur. Remontant et descendant le long de ses jambes, il la frappait soudain. La femme tremblait. Ndione la força à se plier à un nouveau caprice.

– Déballe tout ce que tu as acheté avec mon argent et compte à haute voix.

Derrière lui, Sandor bougea lentement. La femme commença à énoncer des chiffres d’une voix tremblotante. le garçon roula doucement la tête. D’une main, il amortit le cliquetis des outils. Ses doigts suivirent le manche du marteau. La femme comptait toujours. Il allait le prendre en main quand une pomme de terre roula jusqu’à lui, il reprit sa position initiale, se préparant… Dans l’autre pièce, la télévision diffusait en direct un discours du président. Une remise de prix. En grec et en latin, Léopold Senghor citait les grands auteurs aux lauréats du concours général… le premier ministre Abou Diouf regardait attentivement la pointe de ses chaussures vernies…la famille frottait ses contusions, le père de famille Amin Ndione assis devant son téléviseur contemplait la cérémonie.

 2

Quelques années passèrent, insupportables…Maoua, la fille aînée des Ndione, était une belle plante fine. Ses quatorze printemps lui avait sculpté un corps magnifique, et c’est avec cette grâce encore fragile qu’elle expérimentait sa féminité dans les clandés de Pikine. Un soir où, ivre, elle s’était donnée à Sandor en échange de quelques “ pions ” (comprimés d’amphétamines ou neuroleptiques), Maoua lui raconta comment son père avait vendu ses affaires de famille à Ndiof, un marabout qui vivait à l’autre bout de Pikine. Elle ajouta, en jouant de son regard le plus aguicheur, qu’elle pensait que son père avait peur de lui, peur de ses yeux. Puis elle s’endormit, complètement défoncée, sur le minuscule bout de terrasse de leur maison. Sandor abandonna Maoua à ses rêves chimiques. Un crapaud se tassa sous une pierre. L’hivernage s’était abattu sur cette banlieue de Dakar, comme dans tout le Sénégal. Dans une grande communion sèche tous les êtres vivants attendaient la pluie avec impatience.

Sandor décida de régler cette affaire, bien décidé à retrouver son héritage. Il trouva le marabout facilement et l’observa en prenant garde de ne pas se présenter. Interloqué par le manège du marabout, il décida de rester dans l’ombre quelques jours à le surveiller.

Ndiof vivait avec deux femmes dans une baraque, un gros cube de ciment percé d’ouvertures vaguement rectangulaires, le tout, mal dégrossi, était couvert d’un toit en tôle ondulée. Une cour intérieure était encadrée par un mur de pierres encore inachevé qui tombait de la construction principale, puis se transformait lentement en palissade puis en clôture. Des objets traînaient ici et là, ressorts de matelas rouillés, deux fûts de cent litres, fauteuils de voitures largement dégarnis et, au milieu, les clients qui attendaient, impassibles.

Le marabout avait assis sa réputation sur des remèdes qui n’avait rien du miracle. Laxatif et stimulant sexuel constituaient son fond de commerce, mais, le marabout se débrouillait plutôt mieux que ses collègues… pour faire empirer le mal, fixant ainsi d’abord le malaise avant de le libérer. Inutile de dire que les clients étaient ravis lorsque, ayant vu leurs maux augmenter, ils les voyaient enfin disparaître. Ce qui pouvait, selon la pathologie, être parfaitement réversible. Et même convertir l’impuissant en constipé. Le marabout Ndiof partageait ses connaissances d’herboriste avec de réels talents de charlatan comme beaucoup de ses confrères de quartier qui profitent de la naïveté de pauvres gens passionnément décidés à se faire avoir.

Mais les temps avaient changé. Ndiof était fatigué. Il avait été un sorcier ardent et persuasif, manifestant de la générosité et de l’invention dans son escroquerie. Aujourd’hui son show avait perdu son lyrisme. C’est ce qu’apprit Sandor en discutant à droite et à gauche, et ce que l’on ne lui disait pas, il le devinait. L’essencerie, comme les Sénégalais appellent la pompe à essence, lui en apprit beaucoup sur le commerce du marabout. Il était en perte de vitesse. On se souvenait d’un temps encore pas si lointain où il achetait de nombreux bidons d’essence qui servaient à alimenter les feux des cérémonies nocturnes. Il guérissait et désenvoûtait des familles entières. Mais Ndiof n’avait maintenant plus grand chose à voir avec ce sorcier, si ce n’est une petite clientèle fidèle qui, pour ainsi dire, le soutenait, et qui ainsi, lui permettait encore de rendre parfois son rôle convaincant.

Sandor profita d’un jour de fête où, les activités interrompues, les oisifs étaient encore plus nombreux qu’à l’habitude. Il alla consulter le marabout et lui posa des questions bizarres, mettant en doute son savoir. Il faisait allusion à des choses que Ndiof ne comprenait ou ne voulait pas comprendre. Bref, le marabout le chassa et avant que celui-ci eut pu lui jeter un sort, Sandor lui lança une malédiction. Profitant du public attiré par l’extravagance de la scène, Sandor attrapa un lézard et, devant tous ces témoins qui le regardaient médusés, il arracha la gueule du margouillat et il jeta le corps dans l’entrée, puis de son pied écrasa la tête encore frémissante devant la maison.

Alors laissant le silence cimenter un peu plus encore l’invraisemblance de la scène, gravant des souvenirs qui travailleraient bientôt les mémoires et les bouches, Sandor dit :

– Ainsi vont ceux qui te consultent. Ils s’en retournent écrasés par le poids de ta bêtise, la tête cherchant d’un côté et le corps de l’autre. Honte à toi, Mystificateur !

Le message prononcé d’une voix ferme en français ne trahissait nulle peur, nulle hésitation. Il fut traduit avec la même fermeté détachée en wolof. Un vieil instituteur à la retraite de l’époque héroïque avait donné au jeune Walala de quoi éveiller une intelligence qu’il avait trouvée hors du commun. Mais les enseignants n’admirent-ils pas uniquement ce qui leur échappe, gavant les autres comme des oies, cherchant pour eux-mêmes, dans un rêve jamais éveillé, les truffes oubliées des jours anciens ? Toujours est-il que Sandor avait le sens des langues. Il avait étonné de nombreux touristes en pratiquant avec eux leur propre langage avec juste les quelques mots qu’il avait grappillés ici et là. Sans pour autant aimer les mots, il possédait de manière étonnante le sens du verbe.

Sa diatribe lâchée, il en resta là, tout du moins pour la galerie. Il s’en fut laissant commère et compère commenter l’événement.

Beaucoup plus tard, à la fin de la nuit, le moment fatidique où l’aube n’est plus très loin lorsque les corps des dormeurs sont retirés au plus profond d’eux-mêmes et que le dernier noctambule vient de s’écrouler, Sandor tuait des margouillats devant la maison du marabout Ndiof. Il leur arrachait la tête, puis il les disposait devant la porte. Il en mettait sur les murs, écrasant les pattes qui s’accrochaient sur les interstices laissés par le ciment. Satisfait de son travail, il disparut, laissant la lumière froide de l’aube signer sa première œuvre. La chaleur de l’hivernage écrasait encore les pierres et les crapauds. Il avait inventé la magie noire comme on fait la contre-guerrilla. Et, il fit si bien que le dernier carré de clientèle refroidie par cette publicité commença à déserter l’officine du marabout. Des inconnus vinrent d’eux-mêmes placer des lézards morts.

Le marabout était prêt à partir, quand Sandor vint le trouver et lui proposa d’arranger son affaire en échange de son héritage arrondi d’une certaine somme. Ils se mirent d’accord sur cent mille francs CFA payables moitié tout de suite, moitié une fois l’affaire terminée, c’est à dire lorsque la clientèle et la réputation du marabout seraient rétablies. Anéanti, Ndiof accepta. Contre l’avis de Katiatou, l’une de ses épouses, qui le pressait de tout laisser et de s’enfuir… Ndiof resta.

Katiatou avait tiré les cauris. Elle était experte dans l’analyse des petites coquilles. Dans cet art divinatoire généralement réservé aux femmes, elle avait une réputation qui dépassait le quartier et ses alentours. Incrédule la première fois, elle avait retiré une seconde fois, lentement, serrant puis retenant avec toute son âme les coquilles des petits gastéropodes. Bouleversée, elle retrouvait la même combinaison. Incroyablement funeste. A croire qu’un démon avait pris le jeu en main. Elle essaya tout pour dissuader Ndiof de s’accrocher ici. Katiatou était opiniâtre, rien n’y fit. Elle eut beau hurler, pleurer, brandir les allégories de la malédiction. Ndiof n’était déjà plus chez lui, il appartenait à un autre. Elle le savait et elle en devenait folle. D’autant que Natina, l’autre épouse de Ndiof, s’était rangée du côté de son sorcier de mari, et elle s’y cantonnait en s’enfermant dans un silence qu’elle appuyait par des éclairs de regards méprisant lancés sur Katiatou.

Natina avait toujours jalousé sa coépouse. Elle était la première, aussi s’était-elle permise de mettre en doute ses pouvoirs. Bien lui en pris d’avoir osé sortir de sa caste, prétendre porter un jugement sur ceux qui manipulaient l’occulte. Ndiof, les sens et le corps réveillés par la jeune Katiatou, ne voyait plus que par ses yeux en amandes. Le marabout relégua Natina aux casseroles en lui ordonnant de se taire. Natina était une excellente cuisinière et n’avait pas son pareil pour préparer le poisson. Malgré l’adjonction du maître de maison, l’on pu entendre distinctement Natina, qui les mains dans une bassine lavait le riz, prononça :

– Xeeb sa takkum, mu takk saw say.

Ce qui signifie “ méprise ta ficelle, elle n’en attache pas moins ton fagot ”, proverbe wolof qu’elle préférait à “ on ne connaît l’utilité des fesses qu’au moment de s’asseoir ”. En effet, Natina avait toujours redouté les ardeurs de cet homme encore très vert. Ils ignoraient tous le bouillon que la fatalité était en train de leur mijoter. Deux proverbes en appelant toujours un troisième, une voisine, qui commentait les dernières péripéties à son amant de passage, conclut après avoir retiré ses sandales et craché un jet de salive entre ses incisives :

– Tànk ci suuf, jaan ci suuf, fu nù jaar daje, ce qui traduit du wolof veut dire “ les pieds sont par terre, le serpent est par terre, ils vont inévitablement se rencontrer ”.

Les événements s’emballèrent et ceux qui s’étaient habitués à la chute du marabout furent surpris. En s’informant les uns et les autres avec un évident plaisir, les voisins qui jouaient le côté misérabiliste de l’affaire en pensant récupérer la baraque de Ndiof furent désappointés. On passa brutalement dans la SuperProduction. Le spectateur n’allait pas être déçu. Après les lézards, un saurien fit son apparition dans la cour du marabout. Il frappa les esprits beaucoup plus encore que ce que l’on a pu raconter. Les badauds furent fascinés par ce crocodile, dont la grandeur augmentait au fil des jours.

Quarante-huit heures passées après l’accord qui devait rapporter à Sandor une somme rondelette, jour de grand marché et passage obligé de ses habitués : le marabout Ndiof et Sandor Walala sortirent un crocodile de la maison du sorcier. Ils l’ouvrirent vivant devant la porte au milieu de la cour, de manière à être bien visible de l’extérieur. D’un flot de sang, ils sortirent des margouillats et quelques pièces d’or qui une fois lavées se mirent à briller.

Le soleil, un grand quotidien de Dakar, publia un entrefilet où l’on s’interrogeait sur la mystérieuse disparition d’un crocodile à lunette. On avait retrouvé les traces de ses pattes dans l’allée destinée au public, puis, l’animal semblait s’être envolé. La cage était vétuste et peut-être la venue officielle du Président de la République Brésilienne avait-elle fait réapparaître dans le cerveau reptilien de l’animal une de ces Saudades à péter des barreaux de jardin zoologique. Le crocodile venait du Brésil, précisément d’Amazonie, et la coïncidence avait bien entendu été relevée par le journaliste.

Cette coïncidence resta sans effet à Pikine, personne n’avait lu l’article et, quand bien même le président du Brésil serait de passage à Dakar, il n’était pas venu les saluer à Pikine. Le Brésil n’avait rien à voir avec leur crocodile qui grandissait tous les jours forçant ainsi son passage dans la légende.

Les deux nouveaux compères mangèrent la queue du saurien et, après avoir vendu le reste de la viande, se séparèrent. Sandor, un grand cahier en peau de buffle sous le bras et dans l’autre main un petit sac, regagna l’appartement de Bibata, une amie de Maoua ou il s’était installé depuis peu. Le marabout, lui, cherchait la sérénité, coincé entre les tirs d’artillerie muette de ses deux femmes qui se fusillaient du regard. Il avait toutefois la satisfaction que sa maison était débarrassée des margouillats pour un bon moment.

3

Après avoir fait brutalement l’amour à la meilleure copine de Maoua, Sandor regardait encore une nouvelle fois son héritage. Il pouvait profiter d’un peu de tranquillité, avec ce qu’il lui avait collé… Il avait violemment tordu le bras à Bibata, et au moment où elle venait, elle s’était démis l’épaule. Elle avait hurlé. La jeune femme irait se faire quelques clients au clandé du coin de la rue.

Sandor Walala avait étalé ce qui représentait ses véritables richesses. Dix-huit cauris gravés de signes géométriques. Des runes venues du froid, de la nuit des temps. Ces losanges, ces croix inclinées, ces traces de pattes d’oiseaux, ces éclairs firent résonner des mélodies inconnues… peu à peu il sentait ces signes. Une force tranquille ne demandait qu’à s’exprimer. Sandor jouait avec les runes qui glissaient entre ses longs doigts fins, il s’imprégnait de leur mystère, puis reprenant le grand cahier, il le feuilletait avec une attention d’écolier studieux, regardait cette étonnante documentation accumulée au fil des siècles. Les gravures jaunies montrant des bateaux effilés avec des proues en gueule de dragon lui rappelaient des rêves. Il reconnaissait des textes, qu’il essayait de déchiffrer, d’autres lui échappaient, alors il cherchait un rapprochement avec ce qu’il connaissait. Il avait bien réussi à déchiffrer le gothique allemand avec lequel il se sentait des affinités… comme ces runes dont il trouva avec un dialecte anglo-saxon une planche explicative.

Puis fatigué, il revenait à ces dessins représentant les vikings. Il y en avait de toutes sortes : des costumes, des scènes de banquets, des orgies, des batailles, des pillages… mais, par-dessus tout, une peinture le subjuguait. Elle représentait une charge de cavaliers au crépuscule : une ligne d’horizon noire et dévastée, très basse, plantée de quelques potences, libérait un ciel lourd et trop grand, envahi par des nœuds humains soudés à des chevaux, des hommes et des femmes mélangées, fouettés par le vent. Des filles étaient traînées par les cheveux, d’autres s’égorgeaient entre elles, quelques-unes chevauchaient comme les hommes. Ces guerriers formaient un nuage sinistre entouré d’oiseaux noirs au milieu duquel s’imposait un dieu, cape rouge au vent, brandissant son marteau dans le soleil. Un titre difficilement lisible était inscrit dans un coin, l’encre brune s’était mélangée à l’aquarelle. La chasse sauvage d’Odin. Cette peinture causa un réel malaise à Bibata qui l’aperçut avant d’aller travailler.

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Le marabout de son côté remonta la pente et retrouva non seulement sa clientèle, mais il récolta en plus de nouveaux gogos fraîchement rabattus par la publicité crocodilienne. Ndiof n’en avait pas pour autant réglé ses problèmes domestiques et la Reine des cauris, loin de désarmer, en remettait dans l’exaspération ménagère face à la Ministre du poulet aux arachides qui venait de préparer magnifiquement la queue de crocodile. La maison accumulait une nervosité croissante. Katiatou avait du mal à se concentrer sur les coquilles. Elle voyait un avenir sombre sur toutes les combinaisons. Quand elle importunait son marabout de mari, elle recevait des sarcasmes de sa première épouse. “ Un aveugle ne guide personne sur un chemin ” s’entendit-elle dire par Natina, alors qu’elle analysait pour une riche cliente une combinaison de coquillages montrant un adultère notoire.

Sandor revint plusieurs fois, d’abord pour récupérer l’argent promis, une fois que le commerce du marabout parut assaini, puis par curiosité pour observer les pratiques du sorcier. Il s’accroupissait dans la chambre principale et regardait. Il eut beaucoup de mal à se faire admettre par Katiatou. Non seulement, elle le détestait, mais elle éprouvait en sa présence une peur primitive. Katiatou était alors parcourue par un frisson qui répondait plus à une rencontre avec un serpent venimeux qu’à une autre forme de gâterie. Cela ne fut pas un départ très favorable à la lecture des cauris. Sandor savait, lorsqu’il le fallait, se faire tout petit. Il s’obstina, il observa et réussit à apprendre plus sur cette lecture de coquillages qu’aucun autre homme. Étrange transfert d’information, où une femme narguant l’interdit, initiait l’homme qu’elle détestait le plus au monde. La sorcière apprenait cette technique divinatoire où il était écrit que Sandor irait toujours plus loin dans la lecture d’oracle et dans la transgression. Katiatou le savait dès le départ. Elle avait La Connaissance, elle n’ignorait donc pas où elle mettait les pieds. Alors, qu’elle soit restée par amour du marabout, c’est à peu près sûr. Pour essayer de sauver ce qu’elle pouvait, c’est peu probable. Elle avait vu l’incontournable réalité du désastre qui allait se précipiter sur eux. Elle joua certainement un jeu avec Sandor, et, si elle lui apprit à lire dans les coquillages, c’était pour mieux le condamner. Sandor Walala aurait ainsi la primeur et l’exclusivité de sa propre mort.

Pendant ce temps, le marabout cassait des œufs sur des malades, coupait des têtes de poulets tout en buvant abondamment. Parfois les réunions nocturnes nécessitaient la présence d’un joueur de tam-tam. Alors Ndiof renouait avec ces séances qui avaient fait sa fortune, rachetait des bidons d’essence et allumait des feux dans sa cour ou dans un dépôt d’ordure tout proche. Il avait aménagé un labyrinthe dans cette décharge publique, et c’est là, sous l’éclairage affolé par le vent, où des boites de conserve remplies d’essence projetaient d’immenses ombres dansantes, que le marabout travaillait ses clients. Au milieu des ordures et des carcasses métalliques de toutes sortes, dérangeant parfois un rongeur ou le nid d’un charognard qui s’envolait d’un vol lourd, il enduisait l’homme ou la femme possédé d’œuf ou de terre, avant de le laisser seul, avec pour toute compagnie, le roulement des tambours et les rats ou un serpent qui parfois se faufilait entre leurs pieds. Puis, après un moment, jugeant leurs fausses terreurs sinon éteintes du moins dissipées par une vraie trouille profonde, Ndiof sortait les clients de cet état les guidant hors du cloaque, possédés par une gigue improvisée par ses soins, le sorcier les menait lui-même jusqu’à la cour, arrivé devant la maison, il les lavait alors comme des enfants, prêt à recommencer ce miracle dès la semaine prochaine en échange d’une coquette somme d’argent.

Le bruit courait que Sandor était devenu l’aide du marabout et qu’il le remplacerait bientôt. Il était collé chez Ndiof. Silencieux, il attendait. Katiatou avait perdu tout crédit auprès du vieux marabout et sa peur de Sandor, de plus en plus forte, la mettait dans l’impossibilité de faire quoique ce fut. Coincée au travers de cette impasse, leur destin se profilait plus clairement dans les coquilles, inévitable…

Pourtant un jour, Sandor sortit de son mutisme. Il fut aimable avec Katiatou, complimenta Natina sur son magnifique boubou. ( Elle n’était pas indifférente à cet homme jeune et mystérieux ). Quant à Ndiof, il y avait belle lurette qu’il avait perdu tout bon sens. Le retour de sa clientèle avait achevé de lui avoir fermé les yeux. Le marabout passait son temps à compter ses liasses de billets et à boire l’alcool que Sandor ne manquait de lui procurer.

Sandor avait fait preuve de bonne humeur, la journée s’était écoulée sans problème. Katiatou se surprit à lui sourire. Ils parlèrent ensemble plus d’une heure. Personne ne sait ce qu’ils se dirent. Le soir Sandor posa des questions au marabout. Sandor voulait savoir d’où venait ses cauris. Il se renseignait sur le livre-cahier. Le sorcier lui dit que les signes gravés étaient magiques ; c’était des runes, l’écriture sacré des vikings. Ils venaient des glaces de l’extrême nord. Le grand cahier et ses gravures décrivaient ces hommes-dieux et leurs guerriers, ces pirates. Ces fameux vikings portaient des casques surmontés de cornes de buffle sur leurs longs cheveux d’or. Ils venaient sur d’étranges bateaux du bout du monde, que son père en était issu et que donc Sandor descendait de ces guerriers redoutables. Sandor lui demanda s’il avait utilisé les cauris. Le marabout lui répondit qu’il avait essayé et qu’il avait même cherché la signification de certaines runes. ( Il avait été au Cameroun, il y a longtemps et il connaissait quelques bribes d’allemand ). Un jour, en manipulant ces cauris il avait pressenti un danger… dans le fait d’oser les utiliser. Une menace tournait autour de ces coquillages. Il avait demandé à Katiatou de cesser de s’en servir. Il savait qu’elle avait continué, mais que le jeu lui échappait. Les runes gravées sur les cauris lui imposaient un nouvel avenir. Il n’était plus question de sexe, mais de Mort… les esprits avec lesquels elle communiquait depuis peu étaient tout ce qu’il y a de plus infernaux.

La voix de Ndiof était devenue atone. Ces cauris le minaient. Il avait été soulagé lorsque Sandor avait réclamé son héritage.

Sandor continua à lui poser des questions sur la signification d’une scène qu’il avait vu plusieurs fois dans les gravures. Il y avait une légende : L’aigle de sang. On pouvait voir un homme accroché à un arbre avec des ailes ensanglantées… Le marabout esquiva les questions. Il parla d’autre chose, gêné quand Sandor lui demanda à quoi servait le marteau d’un dénommé Thor. Ils se séparèrent.

Ndiof ivre mort fut couché sur sa natte par Katiatou qui attendait dans la pièce voisine, elle n’avait pas perdu une miette des propos qui avaient été échangés. Sandor regagna le logement de Bibata après avoir fait de nombreux crochets en ville comme à son habitude.

Le lendemain, le marabout, devant s’absenter quelques heures, lui confia sa maison. Les femmes du sorcier étaient absentes. L’une était au marché et l’autre lavait du linge. Sandor profita de cette tranquillité pour s’installer dans la cuisine. Il grimpa sur un tabouret et là, en équilibre sur ce siège artisanal, il commença à gratter le plafond. Après avoir nettoyé un espace situé au-dessus du fourneau, il sortit avec d’infinies précautions un petit os pointu qu’il fixa au plafond grâce à une goutte de cire. Après avoir retrouvé appui sur le sol, d’un coup d’œil, il vérifia son bricolage, puis rangea les quelques affaires qui lui appartenait.

Quand le sorcier revint, il était livide et encore plus gêné que la veille. Le père Ndione, le tuteur de Sandor, était mort, un marteau planté dans le crâne. Le marabout avait toutes les peines à articuler une phrase de façon cohérente. Katiatou était collée au mur le plus éloigné de Sandor. Prostrée, elle le suivait des yeux qui s’agitaient dans son visage comme deux insectes coincés sous un verre. Sandor prit congé en remerciant le marabout Ndiof pour son hospitalité, sa générosité, et tout le savoir qu’il avait bien voulu lui communiquer. Le jeune homme lui parla avec beaucoup de respect sans aucune trace d’ironie puis il tourna les talons et s’en fut sans apparemment prêter plus d’attention à la mort de son tuteur qu’à la deuxième femme de Ndiof tétanisée contre son mur. Sandor avait l’esprit ailleurs. Il avait conclu une affaire avec un touriste. La vie continuait. Il venait de vendre Maoua. La fille de Ndione avait quatorze ans, le gros Suisse cinquante-cinq.

– Pas besoin de faire un dessin ! avait déclaré le gros avec cette précision mathématique qui caractérise tout citoyen helvétique.

Sandor les avait complimentés sur l’originalité gracieuse de leur couple évoquant la froide beauté d’un clavier de piano. Il leur avait joint les mains en croisant les doigts, ce qui chatouilla la gamine qui planait sous l’effet des pions. Elle se mit à rire ce qui fit rougir le gros Suisse.

Ce n’était pas la première fois que Sandor jouait les pourvoyeurs, il avait une bonne clientèle européenne à Gorée. Cette petite île, située à quatre kilomètres de Dakar et rendue tristement célèbre lors du transit des esclaves, était très prisée du tourisme pour des raisons souvent scandaleusement très opposées. Mais Sandor s’était fait quelques relations… les policiers fermaient les yeux. Le gardien-conservateur-guide, lui, ouvrait les yeux des visiteurs sur les crimes de l’esclavage. Il accueillait régulièrement depuis le succès du feuilleton US “ Roots ”, des afro-américains venus en pèlerinage sur ce dernier bout de terre africaine qui avait vu partir leurs ancêtres sur les navires des négriers.

Sandor était fasciné par ce guide qui avait accueilli les plus grandes gloires du black show-biz et qui n’avait pas son pareil pour ensorceler le cousin américain. Il connaissait ses histoires par cœur et, pourtant, il était toujours surpris, non pas par cet art issu des griots, mais par ce raffinement extrême et toujours renouvelé qui réglait la montée de compassion d’un parterre ébahi. Sandor, à l’extérieur du bâtiment principal, jouait d’un instrument en chantant pour lui-même. Il captait dans ces lieux un bouillonnement d’incroyables forces qu’il s’efforçait de canaliser dans des rythmes, des mélodies qui venaient doucement s’imposer. Selon ce qu’il avait trouvé, il jouait de la sanza ou du kalimba mais, quand il en avait l’occasion, il ne dédaignait pas la kora qui lui permettait avec ses cordes vibrantes en plage d’accord de créer des supports qui incitaient les âmes au voyage[1].

Les visiteurs sortant du musée allongeaient leurs dollars une nouvelle fois, quelques billets verts parvenaient à Sandor qui ne demandait rien. Tous ces gens venus de Philadelphie, New York, Chicago, Los Angeles… installaient un dialogue de sourds, un marché de dupes brassé par le mythe du king size. Ils avaient été deux fois dépossédés : esclaves et déportés, ils avaient été digérés par les super-entrailles de l’hyper-pays. Noyés dans l’égocentrisme et la naïveté des vertus matérialistes, passé le moment religieux lié au voyage, certains avaient alors réalisé qu’ils étaient dans le trou du cul du monde… une seule issue : le business. C’était plus fort qu’une morale, c’était devenu une hygiène. Sandor réalisa que cet argent que ces étrangers donnaient aux enfants, au musée, à lui-même, c’était pour se laver… une nostalgie colorait la culpabilité de ceux qui pensaient s’en être mieux tirés. Accommoder leur rétine à ce pays leur était impossible. Alors ils sortaient leur dollar pour oublier une histoire qui n’existait plus. Cette logique parfaitement huilée, se développait, l’allure obscène et libérée par ses faux airs conditionnés, l’empire des fast-foods séduisait la pauvreté. Sandor Walala ne pouvait pas encore lire cela dans les runes. Par contre, il avait acquis la certitude qu’il n’y avait plus rien à conquérir en Amérique.

Tout cela était loin maintenant, Gorée appartenait à d’autres souvenirs qui avait participé au flux du monde. L’île s’éloignait, il irait plonger ses racines, là, où l’histoire était forte. Le Nord. La Scandinavie lui apparut comme un endroit privilégié. Il avait l’argent nécessaire à ce voyage. Il avait bien étudié les documents qu’il avait récupérés. Il allait mettre à profit ce qu’il avait appris chez le sorcier. Cela avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas eu besoin de recourir à la force ou à d’autres ruses. Le vieux était envoûté par Sandor…

Ce proverbe wolof lui venait de plus en plus souvent à l’esprit :

“ Guddiam na boroom ” : la nuit a un maître.

Sandor avait déjà été investi de pouvoirs surnaturels par les créatures qui peuplent la nuit.

 4

Dans sa maison le vieux marabout rangeait. En l’espace de deux semaines, il avait pris un sacré coup de vieux. Il y avait devant lui des plumes de charognards, des hameçons, des cadenas, une carapace de tortue, deux caméléons séchés, une photo jaunie de raton laveur. Il pianotait nerveusement sur son établi où étaient installés ses trésors. Son œil inquiet scrutait les tas de rouille amoncelés devant lui.

Alors qu’elle préparait un plat de poisson, Natina ne prit pas garde à un mince objet qui, libéré par la chaleur, se détacha du plafond. Une télévision nouvellement acquise crachait un son saturé parfaitement en phase avec des images solarisées zébrées d’incandescences lumineuses qui noyaient l’écran. L’engin accaparait toute l’attention de la cuisinière. La chaleur humide rendait tout moite, du dos du poignet, Natina essuyait régulièrement son front ruisselant. La cigarette aux lèvres, elle tournait lentement un bouillon dans lequel le poisson mijotait. La chaleur était à son comble. En ces temps d’hivernage, la pluie était ce que l’on pouvait faire de mieux pour rafraîchir le monde. Natina ne put empêcher une cendre de cigarette de tomber sur la naissance d’un sein. La cendre resta en équilibre un court instant avant d’être entraînée par une rigole de sueur dans un revers du boubou. Les parpaings des murs et la tôle du toit chauffée à blanc par le soleil avaient transformé la maison en véritable four. Ndiof but au goulot une rasade de rhum. Le bruit du bouchon surprit Natina qui tourna la tête vers lui. Revenant à sa marmite elle repéra une goutte de cire en suspens sur son bouillon qu’elle retira avec une cuillère.

Derrière elle, le sorcier songeait à la mort de Ndione. Il était terrifié par ce qu’il avait entrevu chez Sandor. Il était maintenant persuadé qu’il avait tué son père adoptif. Des bribes de conversation lui revenaient. Il rebut un bon coup, laissant couler l’alcool au coin de sa bouche. Bizarre cette insistance sur le marteau et les scènes de tortures qu’il avait encore en tête. Un souvenir de la gravure, lui renvoyait clairement l’image d’un géant blond un marteau à la main entouré de crânes éclatés… La chair de poule fit courir un frisson sur sa peau. Demain, il irait voir les gendarmes !

En attendant, il s’installa, à moitié couché sur une natte, en face d’une cuvette remplie de poisson et de riz. De sa main droite, les doigts en cuillère, il accrocha une poignée qu’il poussa avec le pouce à l’intérieur de sa bouche. Il suça ses doigts couverts de cette sauce épicée qui lui donnait depuis toujours un choc de plaisir. Les papilles bien dilatées par le piment, il sentit quelque chose lui piquer la langue. Il songea à un petit morceau d’arête, quand très rapidement sa langue se mit à enfler…à gonfler dans sa bouche comme une chambre à air prise de hernie. Trempé de sueur, il voulut parler, mais réalisa, la bouche ouverte, que les sons ne sortaient plus. C’était déjà trop tard. Il paniqua, voulut se lever et mit le pied dans la cuvette qui projeta les aliments avant de partir en roulant sur elle-même. Natina se retourna et fut prise d’un énorme fou rire, son opulente poitrine tressauta sur son ventre rond. Le marabout ne voyait déjà plus rien de tout… ce monde intime et quotidien le laissait tomber, il n’entendait plus le gros rire de sa femme. Sa bouche le brûlait, sa gorge l’étranglait. Il cherchait en titubant quelque chose où se raccrocher. Il tomba, entraînant dans sa chute une table. Il voulut se relever, se traîna par terre et dans des convulsions bavant une écume rose, il mourut, la tête enflée, méconnaissable.

C’est à ce moment que Katiatou rentra. Elle avait entendu le rire sonore de Natina, elle avait ralenti sa marche, ne voulant pas être associée aux plaisanteries de sa rivale. Mais lorsqu’elle perçut des bruits de vaisselle cassée, elle accéléra brutalement le pas. Estimant rapidement la scène, elle saisit un couteau de cuisine et le plongea dans le ventre de Natina persuadée que celle-ci venait d’empoisonner l’homme qu’elle aimait. La haine qui habitait Natina était plus forte que toutes les douleurs. Elle oublia tout. Le sorcier. La cuisine sans dessus dessous. Elle n’avait pas d’imagination, mais elle savait qu’elle était maintenant seule en face de cette furie qu’elle détestait. Elle sentait très bien que ce morceau de métal, qui commençait à paralyser ses mouvements, lui sortait la vie des entrailles. Pas le temps de s’apitoyer. Natina joua de son poids, bloquant la frêle Katiatou qui maintenait la pression sur le manche du couteau. Le bras couvert de sang elle sentit ses doigts glisser, sa prise lui échapper. C’est à ce moment que Natina tourna de toutes ses forces, saisissant sa coépouse par ses tresses. Elle se précipita avec elle sur les fourneaux sans lâcher sa prise, et plongea la tête de Katiatou dans une huile à friture qu’elle destinait à des beignets. La main profondément brûlée, elle lâcha prise libérant un visage hurlant de douleur, monstrueusement flou. Katiatou courait dans tous les sens les cheveux et les vêtements en feu. Elle heurta un bidon d’essence qui s’enflamma à son tour.

Quand les voisins pénétrèrent chez Ndiof, ils ne reconnurent pas grand monde. Les policiers essayèrent de comprendre. Il leur fallait du temps et en même temps il fallait faire vite. Paradoxe éternel de la métaphysique policière, les corps parlent toujours encore un peu avant la putréfaction. Mais sous les tropiques le bavardage est parfois bref… On parla de la décomposition incroyablement rapide du marabout, on parla de Katiatou qui s’était habillée ce soir là comme une pute, on parla d’un sort jeté par un confrère, on parla d’un poisson-chat particulièrement venimeux qui rendait fou et qui provoquait les foudres de la jalousie…

La police, qui ne connaissait pas l’existence de ce poisson, se trouva en face d’un règlement de compte passionnel sur fond de sorcellerie notoire et l’affaire fut classée. La police aurait bien aimé bavarder avec le marabout, surtout depuis la découverte d’un marteau lui appartenant planté dans le crâne de Ndione, le beau-père de Sandor. Détail troublant, la mallette à outils de Ndiof (le nom du marabout était gravé en lettre d’or à l’intérieur sur le cuir) avait été trouvée prés du corps ainsi qu’une bouteille de whisky aux deux tiers vide. La police conclut que les deux hommes avaient trop bu et que la séance de bricolage s’était soldé par une violente dispute. Le marabout avait tué Ndione. Le suspect devenait coupable par contumace. Et, tant il est vrai qu’un malheur n’arrive jamais seul et que le crime ne paie pas, tout était relativement bien et cela ne finissait pas trop mal. On classa ce deuxième dossier.

Ceux qui pouvaient parler se turent. La peur avait engendré la peur. Sandor ne fut pas inquiété.

Il n’avait plus rien à faire en Afrique. L’Europe n’était pas très loin. Il décida d’embarquer sur un cargo. Il irait en Normandie. Il retrouverait là-bas ses cousins, à Rouen, Bayeux. Ces noms aperçus sur la carte claquaient comme des vagues sur du granite. Grisé par ses pensées qui le rapprochaient de son but et de ses origines, il se sentait habité par un implacable élan.

Il avait tiré la quatorzième rune, LAF, la vie, mais également l’eau. La position des cauris était sans équivoque, c’était une invitation à traverser la mer.

5

Sur les quais du port de Dakar, il chercha le cargo. Les derniers événements rendaient méfiant… l’équipage d’un tanker panaméen avait trouvé à son bord des passagers clandestins. Trois Guinéens et un Malien furent tous jetés à la mer, après avoir été assommés… L’affaire, qui au départ avait été étouffée, faisait la une de l’actualité. Le capitaine du bateau panaméen et son équipage étaient incarcérés. A la suite de quoi, toutes les mesures de sécurité pour éviter la montée à bord d’émigrés clandestins furent implacablement renforcées. L’éclairage dramatique qui avait dévoilé ce crime avait produit une véritable psychose du passager clandestin mais, comme toujours en ces circonstances, les batteries de consignes, toutes plus sécuritaires les unes que les autres, et qui démontraient à chaque contrôle l’impossibilité constante pour tout étranger de monter à bord, lui facilitèrent grandement la tâche. Les contrôleurs étant plus nombreux que les contrôlés, mieux valait se fondre dans le nombre, puis sous couvert d’une casquette remplie de dorure se rapprocher de son but. Sandor Walala, après avoir contrôlé à titre gracieux les identités de bon nombre d’Africains et d’Européens confondus et cela, sans l’once du moindre favoritisme envers quelque ethnie que ce fut, réussit à se glisser à bord d’un bateau italien. Il s’installa dans une chaloupe de secours avec son précieux barda. L’argent était glissé dans sa ceinture. La tête calée dans son paquet, le nez respirant l’odeur de ses vivres, il vécut le départ du bateau noyé dans les bruits mécaniques qu’amplifiait cette caisse de résonance. La bâche claquait parfois au vent, suivie d’une fusillade de gouttes d’eau, elle redessinait alors un autre univers sonore, un autre monde plus proche du lointain que de l’extérieur. Les quelques provisions partirent rapidement. Le temps n’existait plus. L’eau lui manqua. Il percevait ce voyage comme un fantastique challenge… une remontée dans le temps à travers l’océan et les morts, au-dessus de ce fantastique cimetière marin peuplé de monstres écaillés… Il n’était pas Africain, il était Le viking noir. Alors on pouvait balancer qui on voulait dans l’océan, mais lui, Sandor Walala s’en foutait, il s’en sortirait toujours… son sang avait tellement parcouru de fleuves, de mers et d’océans, que ce n’était jamais qu’un rêve de plus qui lui ferait revivre à l’envers le voyage de ses ancêtres. Cela dépassait les petits horizons de frontières et toutes ces mesquineries inventées par des fonctionnaires serviles et corrompus.

Il était hors de ce jeu, très loin, hors du temps.

6

 Sandor dormait peu, toujours éveillé en pleine nuit, il sortait de la chaloupe après avoir vérifié qu’il n’y avait personne alentour. Il marchait sur le pont. Le viking noir remplissait ses poumons d’air marin, d’iode et laissait ses yeux partir vers le large à la rencontre des drakkars qui suivaient le cargo. Posées sur la mer, ces fines lames tranchaient l’eau. C’est alors qu’il sentait Iormundgand, le serpent cosmique filer sous le cargo dans une brusque explosion d’écume. Celui-ci disparaissait vers l’étrave, et c’est à ce moment que, déchirant le ciel, le loup Fenrir gueule ouverte tendait vers Sandor sa laisse magique. Au firmament, un gigantesque incendie noyant aube et crépuscule illuminait le ciel. Loin de l’effrayer, tout cela l’exaltait et par Hel, Sandor se rapprochait toujours plus dangereusement de Walala.

Quelques jours se passèrent rythmés par le ressac qui inlassablement modulait l’équilibre de gauche à droite et de droite à gauche, quand, un soir, le cargo accosta. Marseille. A la nuit, Sandor sauta sur le quai. C’était en 1983, au mois d’octobre. Les murs des rues s’ornaient de grandes affiches représentant l’ayatollah Khomeyni. Elles s’adressaient en français et en arabe à de jeunes adeptes de l’islam pour les enrôler dans les troupes de la révolution. Sandor sut qu’il était bien arrivé là où il fallait. Les affiches étaient luisantes de colle. Elles venaient d’être placardées. Deux silhouettes furent prises dans les phares d’une voiture qui s’arrêta. Sandor eut le réflexe de s’aplatir contre une porte de garage, il entendit la conversation… c’était une voiture de police banalisée qui patrouillait. Un des flics s’adressait à deux types qui s’étaient visiblement perdus dans ce coin de Marseille :

– Qu’est-ce que vous foutez dans ce quartier ?

– On se balade. On attend un train qu’est à trois heures du mat.

– Montez, on vous emmène. Vous risquez de vous faire attaquer. Il faut pas foutre les pieds ici. C’est dangereux !

Malgré la langue chantante des flics, on sentait une appréhension. Interloqué, il attendit cinq minutes une fois la voiture repartie avec les deux touristes. Il vit resurgir trois barbus enturbannés tenant chacun à la main un balai, un seau et des affiches. Ils se saluèrent. Salam aleikoum. Sans plus se soucier d’eux, il remonta la rue avant de rencontrer, au coin d’une avenue, un Malien qui transportait des baluchons remplis de statuettes. Il avait besoin d’aide et Sandor l’accompagna. Le Malien lui proposa de dormir chez lui. La nuit était froide. On était le 3 octobre. Sandor Walala avait posé le pied en Europe depuis deux heures. Le ressac le faisait toujours osciller intérieurement de droite à gauche et de gauche à droite lorsqu’il s’endormit.

Illustration - Jean-Louis Lacombe

Illustration – Jean-Louis Lacombe

Le lendemain à sept heures, il fut réveillé par un flot de marmots. Malgré l’interdiction paternelle, les enfants du Malien s’étaient introduits dans le cagibi où Sandor avait passé la nuit. C’était une petite pièce remplie de masques et de statuettes traditionnelles. Ça faisait beaucoup de monde d’un seul coup. Les enfants l’enjambaient, le chevauchaient, sautaient sur lui. Gêné par la pénombre, il avait bien du mal à déployer son mètre quatre-vingt-cinq. Cherchant d’une main son baluchon pendant que de l’autre il prenait appui sur le sol cimenté, il réussit enfin à se dégager. Arrivé à la position verticale, il releva la tête et ses yeux, comme dans les plus mauvais dessins animés asiatiques, accrochèrent des rayons de lumière. Deux éclats différents, l’un clair et transparent, l’autre foncé et opaque, stoppèrent l’enthousiasme de la marmaille. Et c’est dans une ambiance glaciale qu’il laissa derrière lui ces enfants, leur frayeur et tout un stock d’impressions africaines. Il s’arracha à cette odeur sournoise d’huile d’arachide qui lui rappelait bon nombre de souvenirs. Et il commença à traverser des rues, des boulevards à n’en plus finir regorgeant de toubabs et de voitures comme il n’en avait encore jamais vu.

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7

 Il remontait vers le nord. Ses moyens de transport étaient toujours les mêmes : autocars, trains, parfois une voiture lui faisait faire quelques kilomètres, mais jamais on ne le surprit à lever le pouce. Il trouvait le temps de mesurer cette différence qui le séparait de l’Afrique. En pleine France profonde, une angoisse l’étreignait lorsqu’il était en ville, il ressentait le besoin de voir des arbres, des plantes, de la terre. Ce tourment se transformait en peur qui prenait corps avec l’asphalte, comme si cette matière allait recouvrir toute la terre pour mieux l’étouffer. Il cherchait alors de la verdure… un square faisait l’affaire. Il s’y cramponnait. Peu à peu, il réussit à se dominer et il sentit même naître dans son cœur un sentiment d’admiration pour ceux qui osaient faire disparaître cette terre sur laquelle il vivait. Il en conclut que seul l’eau échapperait à ce nouvel ordre mondial destiné à embrigader ciment et cailloux.

Paris fut certainement le plus grand choc qu’il reçut. Jamais il n’avait imaginé… malgré les photos et films qu’il avait vus, jamais il n’avait pensé que l’on put à ce point se détacher de la nature pour rentrer dans un monde de pierre, de portes, de fenêtres donnant chacune, comme pour paraphraser l’infini, sur de nouvelles portes et de nouvelles fenêtres. Traversée d’univers, sculptée d’encadrements, qui lui évoquaient l’incroyable facétie d’un océan porteur de coquillages géométriques qui oserait travailler les ruines dans le sens de la verticale et de l’horizontale et même à l’envers du temps. Luxuriance minérale. Les pierres avaient sacrément poussé dans cette ville. Quelques têtes de marbre, surmontant les portiques, apostrophaient les siècles…la pétrification et l’érosion travaillaient de mèche. L’indifférence de la population était étonnante. Était-ce la surabondance de vieux qui donnait ce côté mortifère à la vie quotidienne ? Quel abandon au milieu du luxe de l’histoire !

Il laissa là cette énigme et partit pour la Normandie afin de ne pas trop altérer ses finances.

Les premiers contacts avec le pays normand ne furent pas ce qu’il attendait. D’une part la population n’avait plus cette allure fière et altière qui fit sa légende. Bien entendu, il se doutait que les casques ailés et cornus aient disparus depuis belle lurette, mais que restait-il de cet esprit susceptible de concevoir et de lancer des raids pervers et meurtriers sur les côtes alentour ? Thor et Odin avaient-ils déserté la région ? Petits et rougeauds, méfiants et réservés, les Normands avaient remplacé le drakkar par le bistrot. Il y en avait beaucoup, chaque rue ou presque était équipée d’un café-bar, et ils se lançaient plus souvent à l’assaut de la bouteille que dans toute autre opération. Comme si tous les méfaits s’étaient rassemblés dans ce flacon et qu’il fallait régulièrement éradiquer tout ce qui baignait dans le liquide alcoolisé… tout se concentrait dans la bouteille. Envolées abbayes à feu et à sang, disparues haches et épées… où diantre se nichaient les descendants des vikings ? Si c’était chez ces gens, c’était la plus grosse escroquerie du siècle. En furetant ici et là, il tomba sur une publication autonomiste qui se réclamait des vikings. Les idées de pureté de race rencontrèrent chez lui un écho mitigé. Bien sûr, il y avait une certaine gageure ! Comment associer tous ces ahuris agglutinés autour de leur téléviseur et de leur bouteille, plus soucieux de s’oublier et de somnoler que de s’engager dans un destin glorieux ?

Il y avait là une fourberie conçue par Odin ou par Thor. Le message était clair, pourtant… lui, le noir, était l’élu et les blondinets aux visages rougeauds, les esclaves, c’était évident…

La feuille  “ Drakkar Soir ” avait un téléphone. Il prit contact avec la rédaction.

– Je viens d’Afrique pour vous rencontrer. Je suis un des derniers descendants des vikings sur ce continent. Puis-je venir ?

Il arriva. Ils l’attendaient sans trop y penser. Leur surprise les figea, n’osant y croire, ils se regardaient, profondément interloqués… monstre, incube et peut être même succube, création de l’esprit, un albinos encore inconnu. Ils se perdaient dans des suppositions muettes où, vu l’importance du sujet… il était complètement noir… Une politesse contractée maintenait la dérive soudaine de leur continent. Il y avait un tremblement de terre idéologique qui se rapprochait du raz de marée. Les respirations étaient courtes. Les regards sournois s’évitaient. La rédaction se cramponnait, évitant ce souffle dévastateur qui les emporterait tous, un jour, peut-être… c’est alors que le plus jeune d’entre eux, celui qui était encore capable de parler, présenta l’équipe du journal. Cela fit passer un peu d’oxygène dans la pièce…

Sandor Walala ressentait tout cela à sa manière… il avait été introduit dans la salle de réunion par une petite femme boulotte d’environ quarante ans et d’un coup il s’était trouvé dans un univers majoritairement troisième âge. Six vieillards, la femme avait disparu, restait le jeune qui lui parlait. Ce local était un appartement lourdement décoré de faux meubles de style et de bibelots qui déclinaient toute une gamme baroque de souvenirs de vacances. Tout respirait le vieux, l’oublié. Hallucinante et morbide séance de flirt avec le cher disparu ! Jamais il ne s’était senti aussi étranger à la race humaine.

Était-il parmi les Ases ou les Vanes ?

Sous quelles formes humaines pouvaient apparaître les Dieux nordiques ?

Difficile problème d’identification des dieux. Dans les sphères fréquentées par Odin rien n’est anodin.

Troublé par cet aréopage, Sandor se retrouvait plongé d’un coup dans un monde régi par les aquariums de salon. Comme si son système respiratoire avait muté. Était-il dans une société abyssale ? Les regards qui s’échangeaient étaient étranges. Les mouvements lents et pourtant appuyés laissaient passer une violence inouïe. Le jeune avait l’air plus ouvert. Il sentait du mépris derrière le visage des autres. Ce phénomène était d’autant plus étrange que les sociétés de vieillards lui étaient inconnues. Sandor ignorait tout de leur mode de vie, ici comme ailleurs. Il pensa que l’approche de la mort chez les vieillards les rendait irascibles et jaloux de tout ce qui les écartaient d’eux. Ils poussaient un cri muet : Tout m’échappe. Ils étaient frappés d’une étrange malédiction qui aurait pu s’appeler “ complexe de dépossession ”. L’étrangeté de la scène resta longtemps dans son esprit. Quand Sandor Walala avait déclaré descendre des vikings, les regards s’étaient arrêtés sur lui, braqués. Héberlués. Ils étaient restés béats. Le silence qui avait suivi avait sculpté sa place dans la pièce et laissait entendre que, lui, Sandor Walala était plus que présent, là avec eux. Il représentait cette forte évidence pigmentée… attendue, malgré eux, et n’est-il pas vrai que dans l’histoire tous les incidents majeurs sont toujours accueillis avec scepticisme. Forces conservatrices, résistances aux changements.

Les questions du jeune homme étaient claires et simples. Il était cordial sans pour autant être fraternel (la nuance est importante, compte tenu des propos qu’il tiendra par la suite).

– Que voulez-vous ?

La voix de Sandor se posa sans un souffle, chaude, profonde, aucun vibrato n’était perceptible. Elle s’incrustait dans l’atmosphère. Des harmoniques subtiles gravaient un sillon dans le cerveau de ses interlocuteurs qui suspendus à ses lèvres voulaient en savoir plus…

– Je veux rejoindre et parler avec des gens qui descendent des vikings.

– D’où venez-vous ?

– De Dakar, où jadis, nos ancêtres établirent une base avancée en Afrique.

– Comment êtes-vous sûr que vous descendez bien des vikings ?

Marquant un léger temps d’arrêt, Sandor sourit finement et continua d’une voix égale :

– Mon père m’a laissé des documents que ses parents et les parents de ses parents avaient collectés au fil des siècles. Certains, très anciens, sont des runes gravées sur des coquillages jaunis par le temps. Elles prouvent de manière infaillible que les vikings se sont établis à Dakar et que de père en fils le culte d’Odin et de Thor s’est transmis d’initiés en initiés, au fil des siècles, jusqu’à moi.

– Pourquoi êtes-vous venu nous voir ?

– Vous êtes les seuls que j’ai pu trouver qui revendiquent les mêmes origines que moi.

– Quel est votre nom ?

– Sandor Walala.

– Nous vous remercions de votre visite… mais nous travaillons à la publication du dernier numéro de notre journal. Nous sommes en plein bouclage. L’imprimeur nous attend. Aussi, laissez-nous vos coordonnées et nous ne manquerons pas de vous joindre. Je suis personnellement très intéressé par votre histoire…

– Je n’ai pas d’adresse actuelle. Je voyage à la recherche de la même chose que vous, mais différemment, je pense. Thor et Odin vous évoquent un passé. A moi ils évoquent surtout un avenir.

Sandor sortit sans un mot devant un parterre figé. La porte n’était pas fermée qu’il entendit :

– Décidément, ces nègres ont un de ces culots…

La suite lui échappa, car la porte avait été refermée.

– Écoutez, Pierre-Henri ! Nous pouvons l’utiliser. Ce garçon est complètement illuminé, certes, mais il peut rendre des services… souvenez-vous au cours de l’empire romain, surtout vers la fin, Rome n’a-t-elle pas utilisé les barbares ? Gaulois, Celtes, Francs, Belges, Germains et Scandinaves se pressaient pour aider la république…

– Vous parlez des barbares, Jean. Mais ces fameux barbares, nom de Dieu, c’était nous ces fameux barbares qui sauvèrent l’empire romain, mais maintenant… il est vrai que les choses ont passablement changé… avec toute cette décadence. En ce qui nous concerne…

– Pierre-Henri, allez donc savoir où va se nicher le destin quand il fait souffler ses grands airs de barbarie…

Quelques tumulus vikings encore présent faisaient la pige aux blockhaus désertés par les derniers touristes qui n’avaient même plus la force d’aller y chier. Sur le béton, les impacts de balles, les flèches plantées dans des cœurs amoureusement paraphés avaient disparu sous les tags. La lande, autour, était battue par les vents effaceurs de souvenirs. Que ce fut le sang des hommes, la mitraille, le mazout ou les ordures, les herbes s’accrochaient contre le sable. Quoiqu’il arrive, le paysage se défendait comme il pouvait contre le piétinement incessant de ses défenseurs. Seules, les intempéries pleuraient encore les coquillages prisonniers du calcaire.

La statue de Rollon s’imposa à l’esprit de Sandor. Confondant les monuments, cette nuit, il s’était égaré dans Rouen. Maintenant, il ne savait pas pourquoi. Il était persuadé qu’il trouverait le bras manquant de la statue de Rollon, là dans le sable entre deux bouteilles de plastique et une canette de Coca. Contre toute attente, il se décida à offrir en sacrifice un aigle de sang à ce viking inconnu, dont le bas-relief s’ornait d’une femme assise, une plume à la main. Au bout d’un moment, las et l’œil fatigué par ce bras de fer avec l’histoire, il s’allongea et un songe se matérialisa devant lui. La plage était couverte de fumée, des explosions et des tirs crépitaient. Il voyait des vikings noirs vêtus d’uniforme kaki, la coupe rappelait celle des mécanos, un casque taillé comme un pot de chambre leur ballottait sur la tête. Ils sortaient de péniches plates et métalliques grâce à un pont-levis qui s’ouvrait, offrant leurs corps d’ébène aux mitrailleuses. L’eau, le sable étaient rouges et couverts de cadavres noirs. Derrière les dunes, quelques Normands terrorisés s’étaient réfugiés dans une ferme où d’autres soldats, des Germains, affrontaient la folie meurtrière d’un grand noir qui munit d’un lance-flammes, brûlait tout sur son passage. Veaux, vaches, moutons, hommes, femmes, enfants. Il hurlait avec les flammes.

Extrait du journal La République de l’Ouest daté du 2 novembre 1983 :

Le corps d’un jeune homme atrocement mutilé a été retrouvé en pleine ville de Rouen dans la nuit du premier novembre. M. âgé de dix-neuf ans, d’origine étrangère, était pendu par les bras à un arbre près de la statue de Gustave Flaubert. Il a été découvert un peu avant minuit par un passant. “ d’abord, j’ai cru à une farce. Un homme accroché à un arbre… avec des ailes… puis ce fut une vision d’horreur ! ” nous déclare monsieur G. qui a tenu à garder l’anonymat. En effet, le corps odieusement torturé par des incisions pratiquées le long de la colonne vertébrale laissaient pendre les poumons du supplicié. Cette mutilation rappelle les temps barbares des sacrifices humains et notamment l’aigle de sang, sacrifice rituel des vikings. L’enquête s’est tourné vers les milieux d’extrême droite. Les soupçons se porteraient sur le journal viking et autonomiste Drakkar Soir. L’équipe rédactionnelle serait actuellement entendue par le S.R.P.J. de Rouen.

La trace de Sandor Walala se perd pendant le mois qui suit. Le gardien du musée de Bayeux prétend avoir vu un grand noir fréquenter régulièrement le musée pendant des semaines. Il se plantait devant la tapisserie de la reine Mathilde et psalmodiait pendant des heures. Parfois il pleurait. Du jour au lendemain il avait disparu.

  8

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C’est à ce moment que pour la première fois l’inspecteur principal Fouks enregistra l’affaire et aiguilla celle-ci sur une première fausse piste. N’étant pas chargé de l’enquête, il n’y voyait qu’un élément de plus pour étayer sa thèse des couloirs maléfiques. Il avait mis au point un programme informatique qui étudiait les crimes les plus monstrueux à partir des zones de rencontres des gargouilles d’église et de cathédrales. Elles symbolisaient l’esprit du mal et si l’on poursuivait les directions géographiques qu’elles empruntaient dans leur fuite, l’on pouvait déterminer des lieux d’intersections maléfiques. Le programme n’avait pas encore été communiqué aux instances de la préfecture. Mais après avoir tracé moult diagrammes, il se prit à douter, malgré l’atrocité du crime : dans le meurtre de Rouen, ce n’était pas la cathédrale et ses gargouilles qui faisaient référence selon Fouks. C’était Flaubert. Il relut Salambô.

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François Vitalis

[1] Sanza, kalimba, petits instruments traditionnels en forme de boîte, associés aux percussions où les doigts du musicien font vibrer des lamelles de métal de différentes tailles fixées sur la boîte qui sert de caisse de résonance. La kora est également un instrument traditionnel. C’est un instrument à cordes qui pourrait s’apparenter à la harpe occidentale. Un manche fixé sur une grosse calebasse sur laquelle une peau a été tendue. Sur ce ventre un chevalet projette en avant, à gauche et à droite, à la façon d’une poitrine, une vingtaine de cordes qui sont fixées en haut du manche. L’ensemble est une sculpture évoquant un grand masque africain fait à partir de forme féminine sur lequel un mat de navire avec ses cordages vient de germer. Le son de cet instrument fait parfois songer au clavecin.

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